Puisque nous nous occupons à décomposer la langue pour en composer
certains jeux, nous placerons ici tout ce qui paraîtra se rattacher à
ces différents exercices sur les lettres, les voyelles, les syllabes ou
les mots difficiles à prononcer; et quand nous en aurons épuisé la
liste, nous passerons à des jeux plus animés.
Pour ce jeu des voyelles, il faut encore chercher à surprendre
quelques-unes des jeunes filles qui font partie du jeu, et qui en
ignorent cependant le procédé. Beaucoup de personnes le jouent en se
servant de cette formule: «M. le curé n'aime pas les O; que lui
donnerons-nous?» Nous ne tenons pas compte de cette phrase, qui est
fréquemment employée, parce que nous trouvons qu'il n'est pas convenable
de prendre en plaisantant le nom des personnes dont le caractère doit
être respecté. Nous demandons, en conséquence, que l'on y substitue,
soit un nom imaginaire, soit celui d'une des personnes présentes, si
elle y consent. Nous disons donc: «Mme *** n'aime pas les O; que lui
donnerons-nous?» et l'équivoque porte sur la lettre O, que les personnes
qui ignorent le jeu prennent pour des _os_, ce qui les oblige à chercher
des mets dans lesquels il ne s'en trouve pas.
[Illustration: Les cinq voyelles.]
Toutes les fois que l'on fait cette méprise, on paye un gage. Ce jeu est
amusant, et les personnes qui le connaissent en tirent un bon parti en
faisant de longues nomenclatures qui étonnent celles qui ne l'ont pas
encore joué. On peut faire une ordonnance pour une personne malade qui
n'aime pas les O, en lui traçant un régime où on lui recommande, d'une
part, ce qu'elle doit faire, et, de l'autre, ce qu'elle doit éviter. La
malade prendra des bains avec de l'eau de rivière, mais surtout pas
d'eau de fontaine. Elle prendra des panades; mais surtout ni consommés,
ni bouillons, ni sirops, ni compotes. Elle pourra manger des fèves et
des lentilles, mais ni pois, ni haricots, ni pommes de terre; des
fruits, comme pêches, fraises, cerises, mais ni poires, ni melons; des
perdrix, et pas de poulet, etc.
Pour les autres voyelles: on change un mot dans la phrase, et l'on dit:
«Mme *** n'aime pas les _ânes_, et vous, les aimez-vous?» La personne à
qui on s'adresse doit vanter les qualités de l'une, ou parler de ses
défauts, sans employer la voyelle A.
Pour la voyelle E, il est très-difficile de répondre, et c'est à peine
si l'on trouve quelques mots dans la langue où cette voyelle ne soit pas
employée; mais, avec des efforts cependant, on peut trouver une ou deux
phrases, et il faut s'en contenter.
Pour I, on adresse la question que l'on veut, et dans celle-là, comme
dans les autres, la personne qui interroge doit placer la lettre omise,
et dire, par exemple: «Répondez-moi sans I: Aimez-vous la compagnie?»
Cette manière oblige à faire des périphrases pour répondre, et multiplie
les difficultés du jeu. On peut se souvenir de cette jolie réponse, qui
a un double sens:
Aimer sauf I serait bien _amer_.
Même observation pour la voyelle U. Et puis répétons avec M. Jourdain:
«A, E, I, O, U; que n'ai-je étudié plus tôt pour savoir tout cela!»
On a essayé ce jeu par écrit, et on est parvenu à composer des lettres
entières avec suppression de telle ou telle voyelle. Nous donnons ici un
exemple où ne se rencontre pas la voyelle A, une des plus usitées, sans
que l'effort y paraisse trop à découvert:
«Voici une nouvelle invention, mon coeur, pour exciter votre curiosité.
Nous voulons juger de l'inutilité de telle ou telle voyelle. L'écriture
seroit très-bonne si l'on pouvoit se réduire et n'en conserver que deux
ou trois. Tout homme qui invente mérite que le peuple lui décerne le
triomphe. Mon invention est une misère qui donne bien des peines pour
dire des bêtises, ou ne rien dire; ne vous en servez point si vous m'en
croyez.»