Nous n'avons rien à enseigner aux petites filles sur l'usage de la
poupée. Elles le connaissent mieux que nous, dont les souvenirs sont
déjà lointains; elles le pratiquent avec une conscience, une
persévérance, une foi, si nous osons parler ainsi, qui renferme bien des
mystères. C'est que la poupée est aussi un être mystérieux, un symbole,
dont on comprend le sens mieux qu'on ne le définit. Il y a eu une
_poupée_ dès qu'il a existé une petite fille, et cette tradition s'est
perpétuée avec la force des choses vraies et nécessaires. Elle a
traversé les révolutions des peuples et des empires. Elle a résisté au
temps aussi bien qu'une pyramide. A Thèbes, dans le tombeau d'une petite
enfant morte il y a des milliers d'années, on a retrouvé une poupée
faite en chiffons, comme celles que l'ont elles-mêmes les petites filles
d'aujourd'hui.
La poupée n'est pas seulement un jouet, un amusement; elle est un
besoin, elle est la réalisation des instincts féminins. La petite fille
essaye sa vocation quand elle est en face de ce petit être passif, dans
lequel elle reconnaît un enfant comme elle; enfant quelquefois méchant,
quelquefois malade, souvent capricieux et envers lequel l'enfant
véritable a des devoirs sérieux. Ses rapports avec cet être sont ceux
d'un être supérieur qui a une tâche immense à remplir et les droits les
plus illimités pour l'accomplir, en un mot, la tâche de la mère envers
son enfant.
[Illustration]
Si la petite fille entre bien dans l'esprit du rôle qu'elle crée à son
insu et qui lui est inspiré par des événements dont elle est l'auteur,
par une sorte de convention tacite avec elle-même, elle supposera à
cette poupée, devenue son enfant, tous les sentiments qu'elle éprouve,
ou ceux qu'elle a pu observer chez ses compagnes. Cette petite figure
inerte, qui gisait dans un coin, est relevée par un être intelligent, et
à l'instant commence une scène animée par le jeu des passions. La poupée
est volontaire; sa mère de dix ans lui enseigne que l'opiniâtreté et les
caprices sont des défauts devant lesquels l'autorité maternelle ne doit
pas plier, et moitié par le raisonnement, moitié par la sévérité,
quelquefois par des corrections dont elle n'a pourtant pas reçu
l'exemple, elle finit par dompter un caractère rebelle. La poupée est
sage et raisonnable, on lui prouve par des caresses et des récompenses
qu'elle doit n'avoir rien plus à coeur que la satisfaction de sa mère.
La poupée est dolente; sa mère s'émeut; elle l'interroge avec
inquiétude; elle s'aperçoit que son enfant souffre. Alors commence pour
elle la pratique des devoirs les plus tendres, des soins les plus
dévoués, et quand l'enfant s'endort d'un doux sommeil, la mère se repose
aussi, demande du silence autour d'elle et conserve longtemps la trace
des pensées sérieuses qui viennent d'occuper son esprit.
A côté de tous ces devoirs importants, il en est un surtout que la mère
affectionne: c'est de revêtir cet enfant de tout ce qu'elle peut
rassembler de plus beau. Elle va même jusqu'à l'extravagance dans ce
besoin qu'elle a de parer cette chère créature, et elle lui donne des
vêtements qui ne sont pas de son âge. Elle en fait une _belle dame_.
Alors elle s'admire dans son oeuvre, mais elle n'en jouit pas de la même
manière que lorsqu'elle retrouvait en elle son enfant.
Faut-il attribuer ce soin pour la parure des poupées à des instincts de
coquetterie et de vanité? Faut-il y voir ce sentiment plus doux et plus
tendre qui fait désirer à une mère que son enfant surpasse tous les
autres, même en beauté et en élégance? Hélas! nous croyons qu'il y a là,
comme dans la nature humaine, un mélange des bons et des mauvais
sentiments; mais du moins celui qui est le plus pur ennoblit l'autre et
le fait pardonner.
La puissance de la poupée est telle, que quand elle devient vieille,
malpropre, estropiée, la petite fille vraiment aimante s'y attache
encore davantage. C'est un lien, c'est une habitude, c'est aussi quelque
chose de ce sentiment si touchant qui fait préférer à la mère l'enfant
difforme et rebuté des autres. Peut-être ce sentiment s'explique-t-il
par celui de la responsabilité; peut être est-ce par la pitié infinie
qui est dans le coeur de la femme; peut-être enfin est-ce par la pensée
que les êtres que le monde dédaigne appartiennent d'autant plus à ceux
qui leur accordent l'intérêt et l'affection qu'ils ne trouvent pas
ailleurs. Quel que soit le mobile secret, le sentiment est en germe chez
la petite fille qui préfère la poupée que personne ne regarde. Il se
retrouve encore chez la pauvre enfant du peuple, qui aime cet objet
informe qu'elle appelle sa poupée, autant qu'elle aimerait ces
splendides figures sur lesquelles elle ose à peine jeter un regard
d'envie; qui la revêt avec amour des misérables chiffons dont elle peut
disposer, et qui la berce dans ses bras avec cette tendre sollicitude
qu'elle aurait pour les membres délicats d'un nouveau-né.
Peut-être que dans notre préoccupation des sentiments que nous paraît
personnifier la poupée, nous avons retracé trop sérieusement les
différents emplois que fait la petite fille de ce jouet. Il nous a paru
presque inutile de lui enseigner ce que son instinct lui révèle à coup
sûr, et de parler de tous les jeux dans lesquels figure ce petit être.
On l'habille; on le déshabille à des heures réglées, en se servant des
petits vêtements et des petits meubles à son usage; on feint de le faire
manger des mets fictifs ou réels dans des repas qu'on lui prépare, ce
que les enfants, dans leur langage de convention, appellent _faire la
dînette_. Ces soins deviennent pour quelques petites filles une
véritable passion. Pour quelques-unes, ils ont un côté utile en leur
créant des occupations sédentaires, en leur donnant des habitudes
d'ordre et du goût pour le travail à l'aiguille. D'autres enfants, mais
le nombre en est plus rare, ont une espèce d'indifférence pour les
poupées, ou bien en perdent le goût de bonne heure. Enfin il vient un
âge où ce goût cesse pour toutes également.
La religion païenne exprimait le changement qui s'opère habituellement
dans les idées de la jeune fille par le sacrifice qu'elle devait faire
de sa poupée à Vénus au moment de son mariage. Cette cérémonie
signifiait que la jeune fille renonçait aux jeux de l'enfance et allait
se consacrer à de nouveaux devoirs. Quand le christianisme remplaça le
culte des faux dieux, quelques coutumes subsistèrent et entre autres
celle de renfermer dans les tombeaux des enfants ou des jeunes filles
les petits objets ou les jouets qui avaient été à leur usage. C'est ce
qui explique le grand nombre de ces naïfs débris que l'on a recueillis
dans les sarcophages des catacombes où reposaient les chrétiens. Cette
coutume touchante nous a transmis le modèle de ces jouets semblables à
ceux de nos enfants. On voit dans les musées de Rome les osselets, les
petites clochettes, les dés, les petites boules d'or et d'argent, et
enfin les poupées qui ont fait le bonheur des enfants durant le peu de
jours qu'ils ont passés sur la terre, et qui les ont suivis dans la paix
du tombeau. Une jeune princesse, Marie, fille de Stilicon, femme
d'Honorius, a été trouvée dans son cercueil, en 1544, dans le cimetière
du Vatican; à ses côtés, une cassette d'argent renfermait des objets de
toilette qui lui avaient appartenu, et plusieurs petites poupées
d'ivoire étaient couchées près d'elle.