[Note 3: Nous n'avons pas placé ce jeu parmi les rondes, parce qu'il
n'est accompagné que d'une très-courte phrase de chant qui se rattache à
l'action, mais sans la diriger, tandis que les rondes dont se compose la
troisième partie de notre livre sont pour la plupart de petites scènes
qui se jouent et se dansent à l'aide d'un chant presque continuel, qui
en détermine les différentes parties.]
Plusieurs enfants, en se tenant par la robe, figurent un troupeau de
moutons, ayant la bergère à leur tête. Celle-ci chante, et les autres
répètent après elle ces vers dont la rime n'est pas riche:
Promenons-nous dans les bois,
Pendant que le loup n'y est pas.
Une de leurs compagnes, qui est cachée, figure le loup. Quand elles ont
fait plusieurs tours, elles s'écrient: _Loup, y es-tu?_ Le loup ne
répond rien, et la promenade recommence aussi longtemps qu'il plaît au
loup de ne pas accourir. Quand approche le dénoûment, l'émotion
augmente, parce qu'il vient un moment où le loup s'écrie à son tour:
_Oui!_ en s'élançant hors de sa retraite. Alors les moutons fuient dans
toutes les directions, et la bergère, qui ne peut pas être prise, se met
autant qu'elle le peut devant le loup, afin de protéger son troupeau.
Quand le loup s'empare enfin d'un des moutons, le jeu recommence, car le
mouton devient loup à son tour; ou bien on peut convenir que le loup se
saisira successivement de tous les moutons, et que ce ne sera que le
dernier mouton qui prendra sa place[4].
[Note 4: Souvent, pour indiquer la personne qui dirigera le jeu, ou qui
y remplira un certain rôle, on tire au sort, par le _doigt mouillé_, par
_pile_ ou _face_, ou par la _courte paille_. On sait assez ce que
signifient ces différentes manières de tirer au sort, pour qu'il soit
superflu d'en donner ici l'explication.]
Ce jeu, si simple en lui-même, peut être varié par l'imagination des
enfants. A la place du mouton poursuivi par le loup, quelquefois ils
supposent une biche, si l'action se passe dans les bois, et aux
différentes interpellations de l'animal féroce, la victime répond selon
son courage ou sa frayeur.--_Le loup_: Je te mangerai! _La Biche_: Je me
défendrai, ou, je me sauverai; etc.
Ce jeu, assez ancien, ainsi que nous le verrons plus tard, s'appelle
_Queue leuleu_, parce que les enfants marchent à la suite les uns des
autres, comme marchent les loups, qu'en vieux français on nommait
_leux_. Cette terreur du loup date du temps où les forêts étaient plus
nombreuses et peuplées d'un grand nombre de ces féroces animaux.
Aujourd'hui, à l'exception de quelques départements très-boisés ou
montagneux qui servent encore de retraite aux loups, les enfants sont
rarement exposés à en rencontrer ailleurs qu'au Jardin des plantes;
cependant leur imagination, qui se figure si facilement les objets, agit
quelquefois d'une manière très-vive dans ce jeu, et va jusqu'à la
terreur au moment où le loup s'élance avec des hurlements à la poursuite
des brebis fugitives.
Les enfants ne savent pas que des jeux qu'ils répètent, par imitation,
leur viennent des temps les plus reculés, presque sans altération. Bien
avant eux, bien avant leurs grands-pères, en remontant les siècles, on
retrouve dans de vieux livres les mêmes jeux, sous les mêmes noms, ou
sous des noms plus modernes qui n'en ont pas changé le caractère. Le
chroniqueur Froissart, vers la première moitié du quatorzième siècle,
racontant son enfance, nous dit naïvement qu'il jouait à la _Queue
leleu_, à _Prime-Mérine_, sorte de _Main Chaude_, aux _Pierrettes_, au
_Pince-Sans-Rire_, au _Cheval de bois_, aux _Barres_, à _l'Avoine_, à
_Cache-Cache_, au _Deviner_, à _Saute-Mulet_, à la _Cligne-Musette_, à
la _Toupie_, etc. Nous donnons cette nomenclature pour montrer avec
quelle fidélité se conservent les traditions enfantines.