LES MOUTONS

Ils reviennent des chaumes où, depuis ce matin, ils paissaient, le nez à

l'ombre de leur corps.

Selon les signes d'un berger indolent, le chien nécessaire attaque la

bande du côté qu'il faut.

Elle tient toute la route, ondule d'un fossé à l'autre et déborde, ou,

tassée, unie, moelleuse, piétine le sol, à petits pas de vieilles

femmes. Quand elle se met à courir, les pattes font le bruit des roseaux

et criblent la poussière du chemin de nids d'abeilles.

Ce mouton frise et, bien garni, saute comme un ballot jeté en l'air, et

du cornet de son oreille s'échappent des pastilles.

Cet autre a le vertige et heurte du genou sa tête mal vissée.

Ils envahissent le village. On dirait que c'est aujourd'hui leur fête et

qu'avec pétulance, ils bêlent de joie par les rues.

Mais ils ne s'arrêtent pas au village, et je les vois reparaître,

là-bas. Ils gagnent l'horizon. Par le coteau, ils montent, légers, vers

le soleil. Ils s'en approchent et se couchent à distance.

Des traînards prennent, sur le ciel, une dernière forme imprévue, et

rejoignent la troupe pelotonnée.

Un flocon se détache encore et plane, mousse blanche, puis fumée,

vapeur, puis rien.

Il ne reste plus qu'une patte dehors.

Elle s'allonge, elle s'effile comme une quenouille, à l'infini.

Les moutons frileux s'endorment autour du soleil las qui défait sa

couronne et pique, jusqu'à demain, ses rayons dans leur laine.

Histoires naturelles · 第 22 / 54 题