Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure

pour les autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil

est baigné et luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une

veuve et toute la journée est molle comme la mélancolie.

Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement, la misère

les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse

s'abandonne et s'abandonne trop ici.

Et je ne trouve plus rien.

M'en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant.

* * * * *

Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor

à mon trouble d'amour. Je me précipite vers lui, je précipite

vers lui l'aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se

retourne pas, presse le pas.

Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres

anonymes s'est épaissie, élargie et rétrécie! C'est le vide autour

de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie,

l'Anthelme Cahier du _Phantasme quotidien_ a cru, a douté.

Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l'ai

vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille

indifférence empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête en

souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J'ai eu

avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences--et

me voici criminel de désirs et de tentatives!

Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez

été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous

m'avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je

suis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau,

gratuitement.

Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a été une conquête

d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a été une conquête et une étreinte

d'outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y

avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.

Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une pénible impossibilité

pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans

amour à traverser, à retraverser--et qu'un vide immense, qui se

renouvellera, éternel.

Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie, pour t'aimer

malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de

hyène, de petits cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité,

j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes: je ne me

souviens plus; tu ne m'es plus même une image, une image aux

sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne

m'es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un

instant et qui éloignent.

Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon océan d'horreur, de

te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes

mots. Je suis seul, hideusement.

Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui,

où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de

néant qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est tombé comme

un linceul noir et je ne puis m'arrêter dans mon désir de lasser

mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de

le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse

de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit

les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un

souterrain infini, en un enfer où il n'y a pas même la lueur des

flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave

étroite où ne filtre qu'un rais de lumière--et ce sont tes yeux

lointains, et c'est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti

des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de

tout, et même de t'avoir fait!

II

«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!...»

Voici comment ça s'est passé.

M. Godefroy Tortoze était à Vichy.

C'était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse.

Personne nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur

tempérée de l'hiver, la poésie des cimes, de l'intimité et, ne

l'oublions pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir et pour

ennoblir l'âme diplômée et brevetée de M. Godefroy Tortoze.

Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à

la direction du casino ses dernières inventions: tables-feu

d'artifice et surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait

même échafaudé sur cette science féconde et gracieuse des rêves

dorés, une multiplication électrique, elle aussi, de sa clientèle

toussotante, un rajeunissement du cadre de ses valétudinaires

et--voilà bien le rêve--un nouveau mode de réclame et de

publicité.

La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant trois jours

de repos après tant de mois de création, d'efforts géniaux

et d'efforts commerciaux, de démiurgie, de métallurgie,

d'électricité, de puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un

solide apéritif, pour se mettre en harmonie avec un dîner solide

lorsqu'on lui apporta--respectueusement--son courrier du soir.

Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les

sourcils, sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant

et la passa à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et

toi, qu'en penses-tu?»

M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il est l'homme d'affaires

de Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour

lui.»

Mais il a de l'imagination lui-même.

Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller des chiffres

en des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de

faire danser en une sarabande d'énormités, les chiffres avec

les calembours, les affaires avec des gravelures et de mêler

tout, en l'immense cocktail de la vie, pour en faire une boisson

amère--mais, qu'on boit comme, jadis, le vin tiré.

Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit

pas, on l'aime. Et, parce qu'il a du bagout, parce qu'il diffame,

on le proclame «bon garçon».

Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître du génie.

Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans

conséquences.

On se relève parfaitement d'un de ses mots car ce sont des

mots pour hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots

pour après boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas

et qui unissent en leur chaîne incohérente, l'impersonnalité à

l'à-peu-près: Marbon ne vise pas d'ailleurs à l'Académie.

Il n'est pas considéré comme courtier, n'est pas considéré comme

littérateur: il vit en marge,--et il en vit.

C'est l'amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques,

qui n'est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu'il

est en concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il

trompe, comme il vole, comme il blesse, comme il tue--sans faire

semblant.

Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d'honneur

que lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux

qui sont au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa

lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation et patentée. Il

est entendu qu'on n'y touche pas, qu'il est sacré et qu'il faut

rire.

C'est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée--au

mercure--des restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et

on ne pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait point.

Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c'est qu'il

voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon

savait mieux dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou «Elle est

bien bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les

ennuis et changent les soucis en ferments de gaîté.

Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux,

il s'offrait goulûment aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le

ventre qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la

sérénité.

Il attendit en vain.

Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut--car il faut un

commencement à tout.

M. Tortoze entendit--il n'avait lu la lettre qu'une fois--et

scanda en ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation:

«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre

et à votre Claire (j'écris: votre, je ne sais pourquoi car,

c'est sa Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu moins et

de s'aimer un peu plus pour eux et un peu moins pour le public

des premières--et des centièmes--de Paris, des environs et du

quartier...»

Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier.

Et il étirait les minutes en attendant l'éclat de rire libérateur.

Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans

reproche, sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce

qu'elle a modelée, éployée en recevant des amis, des passants et

des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle enchantait de

sa douceur, de son abandon, de l'harmonie de son être, de son âme

souple et haute, de son encouragement tacite, de sa confiance et

de son affection.

Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon

comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d'inventeur,

mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l'infini comme

une voiturette électrique.

Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui

depuis quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans

le passé, aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires,

inséparables de soi comme les compagnons d'enfance qu'on n'a

jamais la chance de rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en

des lettres chuchotées de Claire, où les mots apâlis chantaient

dans l'oreille et ne s'achevaient pas, où les chères confidences

s'arrêtaient et mouraient pour renaître...

Il compare--et il tremble comme en un sacrilège--ces lettres

chuchotées à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui,

creusant une blessure, a l'apparence d'aviver une blessure

ancienne et douloureuse.

Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres lettres, avant: ce

sont comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant

mépris, et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire.

Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche

maintenant derrière le rempart de la banalité, derrière les

bastions des boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça

n'est ni poli ni flatteur».

Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas

assez à ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez

saoûl pour lui.

Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis

distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à

bout des éclats de rire qu'il arrache.

Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de

ce qui assure la gloire d'un soir. Je lui échappe, n'étant pas

assez mondain, n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me

rate donc pas.

La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme de ses yeux a

été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache

recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers,

tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier, les

esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre

fusée ancien modèle.

Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir et parce qu'il

est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et

soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère,

des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair

déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui

ne saigne déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces yeux

liquides, devant cette bouche d'où les baisers ont fui, en

laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu'aux mains qui

frémissent dans le désert des étreintes abolies, et, de sa

voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui

s'échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa

réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa

honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»

M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze

sait plus: c'est par bienveillance, bienveillance d'ingénieur

qui écoute un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider l'écheveau

brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses

suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas,

M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m'intéressait

que pour toi... moi, c'est les choses rigolo...», M. Tortoze ne

voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve,

qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s'évade

de ce tiède hiver, de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles,

M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics

jusqu'à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu'aux journées de

volupté qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce

bonheur illicite, dans ce passé d'hier, d'étreintes et d'extases.

Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices, grossis comme

des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers

et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des

allusions qui se gravent dans l'air et dans le ciel, immenses,

des ricanements qu'il retrouve comme des pistolets chargés qui

se déchargent, tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une

preuve.

Pas de discours:

«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route,

bagage d'ignominie, honte de rechange.

Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous

délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la

littérature.

Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des

imaginations de drames et que Tortoze s'affole, s'affaisse, se

perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et

s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à deux; M. Marbon

l'accompagne jusqu'à sa porte et lui serre la main, d'une manière

inspiratrice: «Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»

... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment un mot, un mot de

vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche

vénéneuse,--et où il y a Satan, sans plus.

Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas toi que tu dois tuer.»

M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans l'ascenseur, il a

lancé l'ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui

sortait: «Ah! misérable! tu vas chez lui et...»

* * * * *

... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans

hier! Claire! Claire! il n'y a plus que toi sur ce palier où tu

rencontres ton mari: il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train,

dans Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante, couchée,

le ventre en travers, pleurant, te secouant, mourante...

Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et

mon être, te faire cracher les jours de délice, s'il t'a imposé,

dicté la lettre que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a

injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux, lui aussi:

il n'y a que ton malheur: il emplit le monde, il n'y a que ta

douleur et je n'en ai que le reflet--et il suffit à me tuer.

Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui commence à hésiter

en toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en

cet ouragan de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser,

l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort partout! Ah! quel

cauchemar!

* * * * *

Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j'ai tapé sur

l'épaule de M. Marbon.

Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à l'heure, si amical,

que j'ai tout deviné, que j'ai dénoué l'énigme de mes peines,

que je me suis retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible

échafaudage de mes peines et l'ossature de ces catastrophes.

Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant de s'enivrer de

vin et d'alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait

son ivresse à soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu

s'enivrer de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer en mon

accablement, en mes ruines.

Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d'un

ricanement d'agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi

aussi, par un stoïcisme contraint.

Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.»

Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier: ça lui prouve

que j'ai mal.

--Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de

Bastil.

C'est une attaque directe, c'est une flèche en ma blessure.

Continue.

Ça saigne mais ça saigne en dedans.

Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»

--Vous le leur rendez.

(Une politesse en vaut une autre.)

Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze! Il n'a garde:

c'est son ami.

Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue d'ailleurs--et c'est

une affaire arrangée: tout le monde est au courant.

«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l'a

traînée à son père en la tenant d'une main pendant que, _de

l'autre_, il lisait une lettre...»

L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit.

Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?...

Claire n'a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille

unique que possible. C'est une anecdote, sans plus, un à-propos.

* * * * *

Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour

avoir l'air insoucieux, Parisien, sans grotesque.

Et je me le paie--amèrement,--ne pouvant me payer Tortoze.

Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses

mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront,

qui entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons

Bastil, qui l'écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons

Bastil ne pas parler de son ami de l'autre semaine, le peintre

Aupayr--et Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze.

Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil,

et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses

disciples frais et me parle, me parle.

Causerie qui embrasse la terre--puisqu'il n'embrasse plus

sa femme,--qui étreint les peuples, les rêves, la science,

qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les

lois,--puisqu'il ne s'est pas battu avec Aupayr.

Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son infortune, de

la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite

dans des paradoxes, dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite:

hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon

malheur, et ce n'est pas ma faute si je n'y rentre pas--jusqu'au

cœur, jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux.

Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure toute la souffrance

humaine, c'est que je l'ai posée, toute, en ma souffrance--dans un

coin.

Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m'en dépêtre, malgré

ses invitations, malgré sa sympathie qu'il enroule autour moi, en

phrases éperdues.

Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon Marbon. «Rigolo, hein?

exulte-t-il. Ça ne l'a pas vieilli. Ça lui réussit...»

* * * * *

Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir Tortoze

qui approche.

Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse: que va-t-il se

passer?

Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a pas vieilli, lui non

plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort

pour n'avoir pas l'air, comme Bastil.

Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d'outrages, de

haine, de menaces, de reproches et--ce qui est pire--de plaintes

et de larmes pour qu'elle puisse attendre son retour sur une

réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes,

pour qu'elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à

lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aime que lui, qu'elle veut

son pardon, qu'elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres,

son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de

lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations,

ses gémissements, ses hurlements d'innocence et elle proteste pour

soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de

sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de

son humilité.

Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme

de la folie qu'il a dépensée chez lui, qu'il a placée à gros

intérêts, la moustache noire renflée, bien pris en sa petite

taille, aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant, coiffé de

son éternel tout petit chapeau mou de voyage, de descente dans

les mines et d'ascensions aérostatiques et il ne soulève pas un

chapeau devant nous: il passe, sans affectation, il passe comme il

passerait devant des inconnus.

Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir

des deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se

décide pour moi, parce que, évidemment, je souffre plus.

Il opte pour la pire jouissance.

Et il s'étonne:

--Vous avez vu Tortoze?

--Oui.

--Il ne vous a pas vu?

--Je ne sais pas.

--Vous n'êtes donc plus bien avec lui?

--Et vous, vous n'êtes pas fâché?

Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à

Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a laissé à sa porte!

--Alors c'est moi, accepté-je négligemment. Ça m'ennuie parce que

j'aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!

Marbon s'indigne encore, il n'est personne d'aussi peu capricieux,

d'aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il

faut qu'il y ait quelque chose.

--C'est qu'il y a quelque chose.

Marbon est un homme du monde: il n'insiste pas: il a assez remué

le poignard dans la plaie. Il s'achemine vers les sujets classés

de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs

et troubles, les potins d'ici, de là, qu'il contera ce soir à

toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon

scandale à moi et des détails de bon goût.

Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a

«fait» il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que

j'ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce que

c'était un _mot_, un mot d'homme d'esprit professionnel, un mot

de philosophe et presque un mot de fille--et un mot qui, à cette

heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté

d'esprit, à l'esprit de Claire et nous survit.

Cette fois Marbon a visé juste.

D'une voix brève et saccadée, d'une voix de juge, je lui ai

demandé: «Vous savez de qui est ce mot?»

Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en

collaboration, a donné le coup de pied de l'âne, le coup de

revolver qui achève le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi,

il m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que sa bouche

épaisse s'entr'ouvre pour proférer le nom de Claire--et je le tue

comme un chien.

J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne pourrai jamais

prouver sa méchanceté et qu'on le respecte parce qu'il n'a jamais

rien respecté.

Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m'a regardé

et a compris.

Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le

ciel: «Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais:

c'est...»

Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui

s'entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort

qu'il sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel,

baissant les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d'enfant,

il achève sa phrase:

«... c'est de moi».

III

LE TROU AUX LETTRES

L'Holocauste: Roman Contemporain(#55028) · 第 12 / 16 段