Il connut les appartements meublés où l'on attend... et il y

attendit. Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés

par l'amour: _Étude des roulements divers de voitures qu'on entend

dans la solitude. De la manière de reconnaître les voitures à

leur son_ (sic). _La voiture de la bien-aimée son approche, son

odeur. Du flair des amoureux en matière de voitures. Des fiacres

à galerie et l'égalité des sexes_; tranchons le mot: il fut,

lourdement et sans modération, adultère.

Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas plus mal qu'un

autre, s'il eut le romantisme d'un conseiller de préfecture

ivre-mort, il ne fut pas heureux. Son appartement meublé donnait

sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, mais le

derrière de la Madeleine, c'est toujours la Madeleine.

Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les

mariages qui s'engouffraient là-dedans, qui venaient déranger

Dieu et MM. les vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque

chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât régulariser

sa présente situation et épouser sa maîtresse; sa pensée était

bien plus haute et plus générale, il aimait la régularité pour la

régularité, voilà. Et ce devint un sentiment amer, empoisonné,

effroyable. Car la vie de M. Canette se dérégla, se précipita,

s'échevela. Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté et

d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient pas vénérables du tout,

mais qui n'en étaient pas moins hommes.

Et tous avaient des épouses, comme par hasard.

Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se

réveilla--ou s'endormit--l'amant des femmes de tous ces hommes.

Ce ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel

nombre! M. Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes

lui avouaient qu'elles l'aimaient pour son nom, mais comme ce

n'est pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille noms

divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha par patriotisme,

Sévère par érudition, Dada par tendresse, Rara par cajolerie et

Raca par sadisme. Il fut longuement le plus heureux des hommes.

Et il n'était pas heureux! Est-ce que M. Canette était devenu

le misérable pèlerin d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les

joies amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le porte-croix

des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l'Élu de la

Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la

caresse?

Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il passait avec

ceux qu'il trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c'était

bien. Deux, c'était mieux. Trois, c'était exquis. Quatre,

c'était parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux.

Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les femmes, les

sept femmes pour qui il n'avait qu'un appartement, fondait,

s'évanouissait devant ses masculines victimes. Il leur offrait des

dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour vieilli), des

liqueurs, des cigares, que sais-je?

Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les

admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité

secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi.

Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept

autres! Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur!

et ce n'était pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par

des relents de baisers, par des reflets de voluptés. Horreur!

damnation! Et comment en sortir? Répudier ses adultérines et

passagères concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité

des époux. Se marier? C'était changer de monde! Il était rivé à

ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière d'amant.

Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu'avait-il pour

cela? Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous

les maris avaient des histoires d'amour à raconter, histoires

farces qui leur faisaient honneur à tous les points de vue et qui

les posaient comme hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter,

ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, était muet pour

cause de mauvaise conduite et stupide par devoir.

Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M.

Canette maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père,

le Juif-Errant et la franc-maçonnerie, causes de tous ses maux,

Cupidon, Cypris et l'Amour.

Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu'il devînt

l'amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il

fut,--proprement,--héroïque.

Ayant appris,--par un tiers,--que ses tentatives allaient être

couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M.

Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage:

--Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je

n'ai pas à vous déclarer que je place au-dessus de toutes les

considérations votre estime et votre amitié.

Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes

choses, et, le soir même, le destin l'emportant sur toutes les

considérations et sur la déconsidération même, Canette était

contraint d'accepter l'hommage du cœur de la mélancolique Alice et

de lui offrir son propre cœur, en échange, suivant les règles.

Ça se passa très bien et ça dure.

* * * * *

Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les

voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la

différence de son expérience, de son goût, sans doute, et de son

bonheur professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c'est

ma première femme, Claire, et c'est son premier adultère.

Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les

amours comme éternelles, elle n'est pas éloignée d'envisager dans

l'avenir de Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que

j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C'est

une conversation sans intérêt. Elle me pèse et me détaille du

regard: suis-je encore son soupirant ou ai-je changé?

Et ce sont des comparaisons avec M. Canette.

* * * * *

Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui

semble d'argent, clef d'une ère de fidélité et de tendresse, clef

de la nouvelle année.

Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens.

Les mêmes gens que toujours.

* * * * *

Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien d'aplomb, élégant

jusqu'à la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se

nomme plus Ahasvérus que dans l'intimité.

Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent d'un pseudonyme

éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre,

un nom simple et joli: Lucien.

Par une sorte de pudeur.

--Bonjour, Lucien, dis-je.

Et je le monopolise, dès son entrée.

Canette pourrait être surpris: je témoigne d'ordinaire peu de goût

pour sa personne. Son cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui.

Mais il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la sympathie.

Et si mon affection l'étonne, c'est parce que je ne suis pas marié.

--Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi.

Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler.

Et j'ai de la chance: il accepte, enfin.

Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l'esprit, là

du tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est

devenu homme du monde. Il se tient, pense, écrit.

Et il me regarde avec un peu de dédain.

Je l'admire:

--Vous êtes un heureux gaillard, mon ami.

--Que voulez-vous dire?

Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret

et le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J'ai tellement

envie d'avoir auprès de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai

cet homme, parce qu'il aime la camarade de mon aimée et qu'en nos

paroles traînera un reflet.

--Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de

votre affaire.

--Vous vous trompez.

--J'ai un amour autour de vous.

La phrase est sans élégance, est malheureuse: l'ex-Ahasvérus ne

comprend pas.

Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de

la divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps

de trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur.

Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,--et du poing il

meurtrit la table. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!»

C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi

en son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c'est bien la peine

d'avoir consenti au péché!

Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n'insiste pas.

Sans transition: «D'ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze

s'était glissé dans notre société (_notre!_) et pourquoi je

trouvais tant d'agrément à sa conversation. C'est un homme fort

remarquable et, dans toute la force du terme, un tempérament. Ses

dernières inventions sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon

lumineux? Le cabinet de toilette électrique! Une puissance de

quarante voltes!...»

Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir

répondre!...

«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est l'amant en ce moment

de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l'amant de cœur! Eh bien, mon

cher...»

* * * * *

...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes.

Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n'entends pas! Je

ne veux pas savoir. Tu as de l'estime pour lui, en raison de ses

performances amoureuses! ah! ça m'est si égal!

Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, ne parle pas. Reste

là. Alice t'a parlé de Claire, comme Claire m'a parlé d'Alice et

c'est une sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, une

intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère.

Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences,

des rêves l'un sur l'autre, en nos silences.

J'oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités,

j'oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre

étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même

péché.

Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent,

grave, secoué seulement par une irritation qui s'obstine.

«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se

taisent et, après, on a l'air d'un serin, d'un homme qui ne

sait rien et qui, de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous

prennent pour leur mari!»

Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville!

Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas.

Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d'Alice:

elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme,

au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des

robes pour ses poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans

tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses tourments et ses

surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi

s'occuper des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour

être digne de l'estime qu'elle s'est accordée et pour avoir un

sujet de conversation, dans ce tête-à-tête avec Claire, un sujet

de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque

religieux.

Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en

temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours

et c'est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui

l'étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en

notre silence.

Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle

et nous rêvons, entre des cris et des mots.

Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les

rues où il fait froid.

Des filles errent autour de nous et viennent briser contre

notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les

déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la

prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une

citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue

aussi et de Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien venir.

Et je ne m'aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve,

tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire.

* * * * *

Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, après avoir épuisé

en une heure tout ce que l'attente a de pire, de plus aigu, de

plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente

de trois semaines, quand j'ai pensé mourir en la sentant enfin en

mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l'année dernière

et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de

mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre,

de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis

pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre

dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu'elle n'est pas

contente de moi, etc.

Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t'obliger à ne

songer qu'à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour

oublier l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à nous noyer

dans le Léthé de l'étreinte! et comme nous nous aimons pour notre

amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides,

pour rattraper les jours, le jour de l'an, la nuit de l'an et pour

renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à

des soirs d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, à des

couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d'une année à

l'autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse

d'éternité--comme un pont.

IX

LE CHAPITRE DES ENFANTS

Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l'omnibus.

L'omnibus, c'est--ou ce sont--deux omnibus. Le premier s'arrête

en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis

obligé d'attendre là quelques instants, des minutes, et malgré

l'impatience qui m'enfièvre, malgré la peur où je languis de

ta venue avant moi, j'attends sans trop de déplaisir, en un

recueillement ému et amer.

Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l'heure, sont venus

chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui

ont appelé auprès d'eux les anges et Dieu officiellement et qui se

sont éloignés--dans la paix.

Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre

de bois oblong: ils allaient dormir auprès d'êtres chers--et il

y a cette église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de

pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse

des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que

suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle.

Le second omnibus qui m'emmène me fait longer cette église

accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue

d'âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent--car

il y a des âmes qui ne sont pas immortelles--heureusement!

Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, dans du peuple,

dans de l'indifférence et sauter, par delà le vain marchepied, de

la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret.

Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me

gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l'univers

acharné à notre perte: notre perte n'est désirée que par deux

ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, tant de candeur

monte--où?--dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées,

ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres

hommes d'après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et

de démarches qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez,

venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui

ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os,

péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et

maîtresses d'allemand, vous m'êtes une haie vivante--et si peu

vivante--de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me

préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante

et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la

bouche que je sais, des cheveux que je sais.

L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et

rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c'est lourd,

pesant et triste comme il convient.

* * * * *

Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus presque vide. Ce n'était

pas l'heure des promenades suspendues ou du labeur à distance.

Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille

sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d'âge.

Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, en moi.

Et son regard ne me lâcha pas.

Ce n'était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de

l'œil de serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction

du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur

un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme

la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles,

errait parmi mon charme et ma fatalité.

Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la première petite

fille qui me regarde et qui me sourit--car tu me souris de quel

joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et

d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce que j'ai toujours

voulu tenter Dieu. Je t'ai fait les gros yeux d'un méchant

monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon

masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au

lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour

mon effort, pour la peine inutile que j'avais prise et pour la

joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je

cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs,

toutes les nuances.

Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard?

* * * * *

Tu me disais--car les enfants savent tout--tu me disais, à travers

le rythme de l'omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un

petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins

que moi. On t'a cassé tes joujoux dans la main quand c'étaient

des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu

n'as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait

des leçons et la misère pour t'arracher aux jeux de ton âge et

plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire,

au lieu d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes

les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que

tu n'as pas été enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais

infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement et

ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais,

qui n'a pas vécu et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce

pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, qu'ils

te sourient entre tous les hommes, qu'ils vont à toi, qu'ils se

caressent à toi, qu'ils découvrent en toi un frère, un enfant

et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu

te détournas d'une ironie et d'une critique, d'un lyrisme même,

pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses

père et mère amenaient dans les bars parce qu'ils allaient dans

les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient du talent

et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour

sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient

pas d'aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas

encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans

sur le tapis et ricanaient d'autre chose. Tu jetas les yeux sur

le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber

de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l'enfant et tu lui

dis: «Josette! Josette!» du ton d'un de ses petits camarades

si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas:

«Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans

les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer

à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas

ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les

numérota, les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, dans

les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion d'une femme rouge

et d'un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer

en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et

triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au

ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas

jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu

la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras

d'une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du

feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle

sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort ridicule: tu

n'eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec

ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on

lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t'aiment pas:

ils sont rebutés par ta mine, par l'inquiétude déchirante de ton

âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton

humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre,

ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui

s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu

te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent

autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton

déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus

simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi

comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de

divinité et des francs-maçons d'une maçonnerie qui déborderait--en

l'enserrant--l'humanité et l'univers. Et les enfants t'entourent

et te tendent les bras.

--C'est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes

et qu'ils sentent qu'en mourant, être incomplet, pas assez impur

et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et

boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j'irais

aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que

je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec

eux--enfin. Ils m'apprendraient à jouer. D'ailleurs je ne veux pas

me vanter. J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment

pas et les fuient. Moi, j'en veux, à moi.

--Tu en auras. Tu vas...

--Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas

comment ça se fait, les enfants.

--Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je

suis un symbole. Tu n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer à

rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t'arrivera pas tous les

jours. Mais moi, petit enfant, je t'annonce un petit enfant,--pour

bientôt.

--Quand? quand? petite fille...

Mais la petite fille descend car c'est le bureau des omnibus et

elle s'éloigne--à si petits pas--tirant bas le bras de sa mère

et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la

Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, le sourire de

l'Annonciation.

Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place

sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en

omnibus--avec correspondance.

J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai droit à un autre

omnibus. C'est un autre enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe

à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de

la même petite fille et entre tout de suite en matière:

L'Holocauste: Roman Contemporain(#55028) · 第 9 / 16 段