attendit. Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés
par l'amour: _Étude des roulements divers de voitures qu'on entend
dans la solitude. De la manière de reconnaître les voitures à
leur son_ (sic). _La voiture de la bien-aimée son approche, son
odeur. Du flair des amoureux en matière de voitures. Des fiacres
à galerie et l'égalité des sexes_; tranchons le mot: il fut,
lourdement et sans modération, adultère.
Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas plus mal qu'un
autre, s'il eut le romantisme d'un conseiller de préfecture
ivre-mort, il ne fut pas heureux. Son appartement meublé donnait
sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, mais le
derrière de la Madeleine, c'est toujours la Madeleine.
Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les
mariages qui s'engouffraient là-dedans, qui venaient déranger
Dieu et MM. les vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque
chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât régulariser
sa présente situation et épouser sa maîtresse; sa pensée était
bien plus haute et plus générale, il aimait la régularité pour la
régularité, voilà. Et ce devint un sentiment amer, empoisonné,
effroyable. Car la vie de M. Canette se dérégla, se précipita,
s'échevela. Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté et
d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient pas vénérables du tout,
mais qui n'en étaient pas moins hommes.
Et tous avaient des épouses, comme par hasard.
Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se
réveilla--ou s'endormit--l'amant des femmes de tous ces hommes.
Ce ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel
nombre! M. Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes
lui avouaient qu'elles l'aimaient pour son nom, mais comme ce
n'est pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille noms
divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha par patriotisme,
Sévère par érudition, Dada par tendresse, Rara par cajolerie et
Raca par sadisme. Il fut longuement le plus heureux des hommes.
Et il n'était pas heureux! Est-ce que M. Canette était devenu
le misérable pèlerin d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les
joies amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le porte-croix
des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l'Élu de la
Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la
caresse?
Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il passait avec
ceux qu'il trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c'était
bien. Deux, c'était mieux. Trois, c'était exquis. Quatre,
c'était parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux.
Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les femmes, les
sept femmes pour qui il n'avait qu'un appartement, fondait,
s'évanouissait devant ses masculines victimes. Il leur offrait des
dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour vieilli), des
liqueurs, des cigares, que sais-je?
Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les
admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité
secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi.
Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept
autres! Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur!
et ce n'était pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par
des relents de baisers, par des reflets de voluptés. Horreur!
damnation! Et comment en sortir? Répudier ses adultérines et
passagères concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité
des époux. Se marier? C'était changer de monde! Il était rivé à
ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière d'amant.
Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu'avait-il pour
cela? Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous
les maris avaient des histoires d'amour à raconter, histoires
farces qui leur faisaient honneur à tous les points de vue et qui
les posaient comme hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter,
ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, était muet pour
cause de mauvaise conduite et stupide par devoir.
Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M.
Canette maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père,
le Juif-Errant et la franc-maçonnerie, causes de tous ses maux,
Cupidon, Cypris et l'Amour.
Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu'il devînt
l'amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il
fut,--proprement,--héroïque.
Ayant appris,--par un tiers,--que ses tentatives allaient être
couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M.
Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage:
--Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je
n'ai pas à vous déclarer que je place au-dessus de toutes les
considérations votre estime et votre amitié.
Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes
choses, et, le soir même, le destin l'emportant sur toutes les
considérations et sur la déconsidération même, Canette était
contraint d'accepter l'hommage du cœur de la mélancolique Alice et
de lui offrir son propre cœur, en échange, suivant les règles.
Ça se passa très bien et ça dure.
* * * * *
Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les
voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la
différence de son expérience, de son goût, sans doute, et de son
bonheur professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c'est
ma première femme, Claire, et c'est son premier adultère.
Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les
amours comme éternelles, elle n'est pas éloignée d'envisager dans
l'avenir de Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que
j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C'est
une conversation sans intérêt. Elle me pèse et me détaille du
regard: suis-je encore son soupirant ou ai-je changé?
Et ce sont des comparaisons avec M. Canette.
* * * * *
Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui
semble d'argent, clef d'une ère de fidélité et de tendresse, clef
de la nouvelle année.
Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens.
Les mêmes gens que toujours.
* * * * *
Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien d'aplomb, élégant
jusqu'à la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se
nomme plus Ahasvérus que dans l'intimité.
Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent d'un pseudonyme
éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre,
un nom simple et joli: Lucien.
Par une sorte de pudeur.
--Bonjour, Lucien, dis-je.
Et je le monopolise, dès son entrée.
Canette pourrait être surpris: je témoigne d'ordinaire peu de goût
pour sa personne. Son cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui.
Mais il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la sympathie.
Et si mon affection l'étonne, c'est parce que je ne suis pas marié.
--Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi.
Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler.
Et j'ai de la chance: il accepte, enfin.
Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l'esprit, là
du tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est
devenu homme du monde. Il se tient, pense, écrit.
Et il me regarde avec un peu de dédain.
Je l'admire:
--Vous êtes un heureux gaillard, mon ami.
--Que voulez-vous dire?
Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret
et le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J'ai tellement
envie d'avoir auprès de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai
cet homme, parce qu'il aime la camarade de mon aimée et qu'en nos
paroles traînera un reflet.
--Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de
votre affaire.
--Vous vous trompez.
--J'ai un amour autour de vous.
La phrase est sans élégance, est malheureuse: l'ex-Ahasvérus ne
comprend pas.
Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de
la divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps
de trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur.
Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,--et du poing il
meurtrit la table. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!»
C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi
en son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c'est bien la peine
d'avoir consenti au péché!
Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n'insiste pas.
Sans transition: «D'ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze
s'était glissé dans notre société (_notre!_) et pourquoi je
trouvais tant d'agrément à sa conversation. C'est un homme fort
remarquable et, dans toute la force du terme, un tempérament. Ses
dernières inventions sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon
lumineux? Le cabinet de toilette électrique! Une puissance de
quarante voltes!...»
Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir
répondre!...
«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est l'amant en ce moment
de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l'amant de cœur! Eh bien, mon
cher...»
* * * * *
...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes.
Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n'entends pas! Je
ne veux pas savoir. Tu as de l'estime pour lui, en raison de ses
performances amoureuses! ah! ça m'est si égal!
Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, ne parle pas. Reste
là. Alice t'a parlé de Claire, comme Claire m'a parlé d'Alice et
c'est une sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, une
intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère.
Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences,
des rêves l'un sur l'autre, en nos silences.
J'oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités,
j'oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre
étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même
péché.
Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent,
grave, secoué seulement par une irritation qui s'obstine.
«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se
taisent et, après, on a l'air d'un serin, d'un homme qui ne
sait rien et qui, de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous
prennent pour leur mari!»
Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville!
Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas.
Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d'Alice:
elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme,
au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des
robes pour ses poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans
tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses tourments et ses
surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi
s'occuper des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour
être digne de l'estime qu'elle s'est accordée et pour avoir un
sujet de conversation, dans ce tête-à-tête avec Claire, un sujet
de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque
religieux.
Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en
temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours
et c'est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui
l'étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en
notre silence.
Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle
et nous rêvons, entre des cris et des mots.
Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les
rues où il fait froid.
Des filles errent autour de nous et viennent briser contre
notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les
déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la
prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une
citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue
aussi et de Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien venir.
Et je ne m'aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve,
tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire.
* * * * *
Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, après avoir épuisé
en une heure tout ce que l'attente a de pire, de plus aigu, de
plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente
de trois semaines, quand j'ai pensé mourir en la sentant enfin en
mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l'année dernière
et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de
mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre,
de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis
pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre
dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu'elle n'est pas
contente de moi, etc.
Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t'obliger à ne
songer qu'à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour
oublier l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à nous noyer
dans le Léthé de l'étreinte! et comme nous nous aimons pour notre
amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides,
pour rattraper les jours, le jour de l'an, la nuit de l'an et pour
renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à
des soirs d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, à des
couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d'une année à
l'autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse
d'éternité--comme un pont.
IX
LE CHAPITRE DES ENFANTS
Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l'omnibus.
L'omnibus, c'est--ou ce sont--deux omnibus. Le premier s'arrête
en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis
obligé d'attendre là quelques instants, des minutes, et malgré
l'impatience qui m'enfièvre, malgré la peur où je languis de
ta venue avant moi, j'attends sans trop de déplaisir, en un
recueillement ému et amer.
Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l'heure, sont venus
chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui
ont appelé auprès d'eux les anges et Dieu officiellement et qui se
sont éloignés--dans la paix.
Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre
de bois oblong: ils allaient dormir auprès d'êtres chers--et il
y a cette église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de
pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse
des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que
suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle.
Le second omnibus qui m'emmène me fait longer cette église
accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue
d'âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent--car
il y a des âmes qui ne sont pas immortelles--heureusement!
Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, dans du peuple,
dans de l'indifférence et sauter, par delà le vain marchepied, de
la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret.
Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me
gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l'univers
acharné à notre perte: notre perte n'est désirée que par deux
ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, tant de candeur
monte--où?--dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées,
ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres
hommes d'après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et
de démarches qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez,
venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui
ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os,
péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et
maîtresses d'allemand, vous m'êtes une haie vivante--et si peu
vivante--de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me
préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante
et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la
bouche que je sais, des cheveux que je sais.
L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et
rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c'est lourd,
pesant et triste comme il convient.
* * * * *
Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus presque vide. Ce n'était
pas l'heure des promenades suspendues ou du labeur à distance.
Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille
sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d'âge.
Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, en moi.
Et son regard ne me lâcha pas.
Ce n'était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de
l'œil de serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction
du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur
un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme
la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles,
errait parmi mon charme et ma fatalité.
Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la première petite
fille qui me regarde et qui me sourit--car tu me souris de quel
joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et
d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce que j'ai toujours
voulu tenter Dieu. Je t'ai fait les gros yeux d'un méchant
monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon
masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au
lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour
mon effort, pour la peine inutile que j'avais prise et pour la
joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je
cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs,
toutes les nuances.
Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard?
* * * * *
Tu me disais--car les enfants savent tout--tu me disais, à travers
le rythme de l'omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un
petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins
que moi. On t'a cassé tes joujoux dans la main quand c'étaient
des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu
n'as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait
des leçons et la misère pour t'arracher aux jeux de ton âge et
plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire,
au lieu d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes
les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que
tu n'as pas été enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais
infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement et
ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais,
qui n'a pas vécu et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce
pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, qu'ils
te sourient entre tous les hommes, qu'ils vont à toi, qu'ils se
caressent à toi, qu'ils découvrent en toi un frère, un enfant
et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu
te détournas d'une ironie et d'une critique, d'un lyrisme même,
pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses
père et mère amenaient dans les bars parce qu'ils allaient dans
les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient du talent
et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour
sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient
pas d'aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas
encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans
sur le tapis et ricanaient d'autre chose. Tu jetas les yeux sur
le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber
de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l'enfant et tu lui
dis: «Josette! Josette!» du ton d'un de ses petits camarades
si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas:
«Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans
les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer
à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas
ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les
numérota, les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, dans
les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion d'une femme rouge
et d'un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer
en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et
triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au
ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas
jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu
la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras
d'une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du
feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle
sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort ridicule: tu
n'eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec
ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on
lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t'aiment pas:
ils sont rebutés par ta mine, par l'inquiétude déchirante de ton
âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton
humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre,
ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui
s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu
te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent
autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton
déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus
simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi
comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de
divinité et des francs-maçons d'une maçonnerie qui déborderait--en
l'enserrant--l'humanité et l'univers. Et les enfants t'entourent
et te tendent les bras.
--C'est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes
et qu'ils sentent qu'en mourant, être incomplet, pas assez impur
et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et
boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j'irais
aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que
je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec
eux--enfin. Ils m'apprendraient à jouer. D'ailleurs je ne veux pas
me vanter. J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment
pas et les fuient. Moi, j'en veux, à moi.
--Tu en auras. Tu vas...
--Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas
comment ça se fait, les enfants.
--Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je
suis un symbole. Tu n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer à
rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t'arrivera pas tous les
jours. Mais moi, petit enfant, je t'annonce un petit enfant,--pour
bientôt.
--Quand? quand? petite fille...
Mais la petite fille descend car c'est le bureau des omnibus et
elle s'éloigne--à si petits pas--tirant bas le bras de sa mère
et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la
Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, le sourire de
l'Annonciation.
Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place
sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en
omnibus--avec correspondance.
J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai droit à un autre
omnibus. C'est un autre enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe
à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de
la même petite fille et entre tout de suite en matière: