Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà,

où j'ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette

fois-ci, je lui ai demandé:

--Votre femme va bien?

d'une voix tordue et brisée, sèche comme la fièvre, âpre et

courte comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près,

pour boire ton image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat

souvenir. Il m'a répondu:

--Oui, très bien.

Et les larmes me sont venues. C'est que je subissais ton martyre,

chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation,

ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et--j'en étais

sûr,--tu pleurais maintenant, tu t'effarais, tu t'affolais à ton

aise, loin de ton époux--qui était là.

Et je t'évoque...

C'est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant

de ma mémoire, jaillissant du passé pour m'éclabousser et

m'éclabousser de sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu,

compact, total.

Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou

plissé, ses rides vers mon cou:

--J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si

lentement, et j'ai faim.

Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme,

l'auréole d'une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de

rire, de cette niche agressive de rires.

La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides,

comme elle ramasserait des sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas

dont un revenant s'en retourne vers la tombe--où il était mieux.

Elle n'est pas triste--elle ne peut plus être triste--elle a connu

tant d'échecs!

Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne

convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente;

et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent

vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m'apportent le

malheur, qui m'attirent de plus en plus dans le chemin de misère

et qui m'y clouent...

* * * * *

Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon

petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes

livres, de mes cauchemars, de mon sommeil.

Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux

absents!

On ne commande pas au passé quand il revit.

Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements

des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues,

les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des

sergents de ville.

J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans

tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta ville natale, à cette

dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les

siècles--et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires

ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses

batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques,

ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés,

rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont

été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de

ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses

églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires

étroits, de son hôpital.

J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des

rires ont violé leurs cercueils; je t'ai évoquée, jeune orpheline:

rires en cornette, rires en crêpes, rires partout!

Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur

est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces

rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme,

pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent.

Et huit longs jours m'encagent en tes rires, huit jours sans

nouvelles, huit jours de rage, de douleur et d'impuissance qui

s'étirent entre l'attente d'une lettre d'amour et l'attente d'une

lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l'un

après l'autre, usés sans avoir servi.

Je t'envoie du courage, poste restante, et--n'est-ce pas?--tu

n'oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur,

haletante, guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à

sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire

difficile, ce sourire de momie torturée?

J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui

hésitent en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la

fatalité qui nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite

loin de l'autre après deux baisers contrariés et disjoints.

Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton

rire, encore!

Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende plus rire!

* * * * *

Tu reviendras.

J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de

récriminations, de reproches sanglotants et d'étreintes contenues

et sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et

large raison et d'une passion si exacte, si jolie, si noble, si

stricte, lettre digne d'une matrone romaine et d'Eloa, de Mme de

Sévigné, de Mlle de Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre.

Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait, tournait autour.

Je cours au rendez-vous que tu m'as donné pour tromper ton rire.

Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment

de pudeur, de poésie et de lointain, tu m'as dit de t'attendre au

Trocadéro, au milieu de la galerie.

J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je m'y morfonds, je m'y

affole. Jamais je n'eusse cru à un tel nombre de galeries.

C'est le labyrinthe même.

Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de

notre fable, j'erre, j'erre solitaire--et pas assez solitaire. Des

gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où.

Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour

m'encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s'y

relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur

des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des

pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et

de l'écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton

rire qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui

s'engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes,

se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des

dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des

allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des

troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur

tout, agite tout, valse--en quelle valse immense, redoublante--de

l'écho au crépuscule, et grandit avec la nuit.

Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens: ton rire

tue les minutes! tant de minutes sous lui, s'en nourrit, s'en

engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin,

galope jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la Tour Eiffel

et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque,

le soufflet de tout l'enfer, de toute la méchanceté, de toute

la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait

l'idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et

s'éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus

rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.

* * * * *

Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c'est toi, c'est

toi! Te voilà!

VI

LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD

Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long

pas d'honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l'air.

Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au

beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues

se taisent, s'apaisent, se recueillent pour notre communion, nous

nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre

baiser, nous nous embrassons, d'un seul baiser, pour les jours

où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d'un seul

sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble.

Nos larmes jumelles se brisent l'une contre l'autre, se joignent,

se mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus

fort, de tout notre cœur, de notre semaine vide, de tout nous.

Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées, tout est plein

de douleurs d'amour, de rencontres aussi et de pleurs, de pleurs

doux-amers, comme disait notre Pléïade.

Toutes les légendes, toutes les amantes sont là, à peine raidies

par les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de

nouveau: les gens là-dedans ont aimé et sont morts avant nous.

Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas

assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop

de fatalité derrière nous, tu m'entraînes en notre secret, tu me

tires en notre histoire qu'il faut continuer:

C'est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que,

malgré toi, tu m'as infligés.

Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout

de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous

conduire?»

* * * * *

C'est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m'as fait te

chercher très loin, chercher très loin tes larmes.

Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures

ont des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l'amour

est vagabond chez elles.

Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis au cocher: «A

Notre-Dame!» Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les

voir; allons voir d'autres dieux, un autre dieu.

Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie,

nous sommes suivis!»

Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau

voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur

rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit.

Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui

nous enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard

qui nous précède, courrier épars de mystère et qui nous suit,

gris, épais, subtil protecteur.

La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur

elle; c'est un paysage pesant, opaque, halluciné.

Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour

moi des rires-suaires.

* * * * *

Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons,

ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et

blêmissante attente d'autres lettres, d'autres menaces, plus

directes et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et

murée en un terrier de bête traquée, une prison humaine et une

vraie prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec

une seule porte, en dehors: la porte par où entre le danger, par

où entre--non le remords, grand Dieu!--mais le reproche, par où

entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine: la porte des

vices et des malheurs. Prison où on n'écrit pas, où on n'espère

pas. Prison où l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas

faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte, où l'on agonise,

où l'on meurt,--en dedans!

--Et te voilà, chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi,

à nous? Es-tu remonté chez nous?

--Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je t'ai attendue, si

cruellement, si longuement! j'écoutais les voitures, une à une.

--Tu n'as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas

autour de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais

âprement, violemment.

--Et tu n'entrais pas?

--C'était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me

faire prendre pour quelque chose mais pour rien!

--Pour rien?

--Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières.

--Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t'enfermer en un plus

strict cercle d'amour, j'avais acheté un abat-jour!

--Je ne savais pas.

--Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien

je déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de

rires, peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont

tu as débordé notre dernière après-midi?

--Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré! mais si ça t'ennuie,

je ne rirai plus.

--Ris, ris tout de suite.

--Je ne sais plus.

--Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre

souffle, enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette

voiture qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en

ces lumières qui se varient et qui frémissent parmi des barques.

Tenons-nous sans parler, comme des pauvres gens--que nous

sommes--qui n'ont plus que leur amour, leur amour nu et dépouillé,

les nerfs visibles, les chairs tailladées, leur pauvre amour, sans

sourire, sans chansons, sans paroles, leur pauvre amour pauvre et

grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et nous allons prier

Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu, chérie:

il n'est pas là, il n'y est pas pour nous.

* * * * *

Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles.

Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en bordure, que nous ne

les atteindrons pas: d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez

eux? Ne les avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous,

en cette voiture basse et cahotante, tous les dieux, les tiens,

les miens, ceux qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage,

de ferveur et d'héroïsme, les dieux de souffrance, les dieux de

jeunesse et de larmes?

Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose,

si tu as peur, de ne plus t'aimer que d'âme, en cul-de-jatte

platonicien.

Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m'embrasses,

pour me remercier, d'un tel baiser, d'un baiser si passionné,

si fécond, si tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon

humanité, de ma bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous

scellons de ce baiser des noces nouvelles, païennes, totales,

fauves et que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre et

délicieuse volupté de demain déborde cette voiture, déborde notre

tristesse, déborde nos regrets, nos ennemis, notre malheur, notre

désir.

--Viens, viens tout de suite!

--Où?

--Chez nous.

--Il est trop tard et tu n'y penses pas.

--Si j'y pense!

--Et j'ai trop peur!

--Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui

nous a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser

énorme et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme

un torrent qui va grossir et comme une source aussi, source de

nouveaux baisers, source d'amour et de tous les amours, notre

baiser-trompette et notre baiser-harpe, notre baiser d'appel,

notre baiser de fouille, notre baiser de reconnaissance, de prise

de possession, de communion, de grâce, de force, de tendresse

et de fureur, ah! tâche à y échapper, chérie! enfuis-toi de ce

baiser, un peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son esclave!

--Et toi?

--Moi aussi.

--Et les lettres anonymes?

--Aussi! Et l'univers aussi.

--Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons

plus? Nous ne pourrons plus nous embrasser aussi bien? Et ce

baiser-gigogne sera-t-il stérile?

--Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie.

--Tant que ça?

--Plus.

--Je vais te quitter.

--Parce que nous nous embrassons?

--Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes

retrouvés, nous nous retrouverons.

--Chez nous?

--Oui.

* * * * *

--Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait à avoir peur et

pour n'avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es

descendue, rapidement.

Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai gardé longtemps

parce qu'il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et

claire que tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt

pour voir de la lumière, pour retrouver ta route, la route de ta

fuite. Les lumières que tu avais requises par cette trouée se

glissaient jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne les

voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigt que tu avais retiré

d'une caresse pour plonger dans la vie, la vie qui n'est pas à moi

et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui me restait de toi,

cette égratignure de la vitre embuée.

Et c'est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour

mes autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes!

* * * * *

Et j'ai tort d'être triste: je t'ai.

Je t'ai eue là, dans cette voiture et je t'ai dans cette chambre

où tu te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse.

La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle

est difficile à voir et à toucher, c'est comme une caverne qui

s'enfonce au flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où mes

concierges achèvent de vivre, sans plus se hâter qu'ils ne se sont

hâtés dans la vie, si vieux, si polis, si résignés!

Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en

notre temple d'adolescence d'hier, usée et morte pour permettre à

notre extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le lit, nettoie

la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire

dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis,

comme une face qui n'a jamais menti, jamais trahi, qui ne sait

pas, qui ne veut pas savoir.

Et nous sommes chez nous.

Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus que de raison.

Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné en public, après

m'être levé, sans retard, et j'ai semblé manger avec plaisir,

causer, m'intéresser aux mille riens de la vie publique et de la

vie privée, en commun, et je m'évade vers notre intimité, vers

toi, vers ma vraie vie.

Je monte lentement pour m'accoutumer au bonheur, pour entrer sans

stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un

peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée

la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face

de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui

t'attend, qui t'attend.

En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent et s'en

vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures

d'enfant crient aigrement sous la lassitude d'invisibles

nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir,

des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient

jusqu'à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais

pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me

tords.

Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser

en l'acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon

désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase

se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est toi; la vérité,

la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,--et

quelle somptueuse raison!--sur le laborieux squelette de mon

hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d'attente va se

transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi!

Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle: le fiacre

sourdement s'éloigne! Heureux encore quand c'est un fiacre et

quand, en ma folie, je n'ai pas promu au rang de fiacre, une

patache d'épicier ou un camion de marchand d'eau de Seltz.

Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je

reconnais toutes les voitures et j'exaspère mon désir, je peuple

amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard,

quand je t'ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a

désespéré avec moi et qu'elle baisse, qu'elle baisse sous mes yeux

clos.

* * * * *

Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n'es

pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,--je ne

te nomme jamais,--mais ton corps, tout ton corps et chaque détail

de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux

clos, à tes yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant

s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse

de divinité et d'infini!

Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais,

plus prenant lorsque tu t'approcheras, un regard qui se lavera

sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son

repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les

pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et

oreillettes aveugles de mon cœur, pour toute mon anatomie éparse,

pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi.

Je tâche à t'oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle

et enchanteresse, pour que tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la

magnificence ambrée de ta personne, de l'harmonie changeante de

ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber

ce qu'ils fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger, si

particulière!

Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la

bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si

fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si

éternelle et si belle!

Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme

il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon

admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions!

L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre

frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu'elles

ont trop à dire et nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant

à la fois!...

Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de

satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre

pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte,

de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos

caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que

nous nous donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour nous

seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter

aux autres, même en rêve!

* * * * *

Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée, je me

languis vers ma petite chambre, l'autre, là-bas, où m'attend

l'éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des

bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant

de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale

étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans

aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car

je veux dormir longtemps, plus longtemps,--jusqu'à toi...

Les jours où je t'ai eue, je voudrais,--oh! à l'heure seulement

où je rentre,--ne t'avoir pas eue, pour trouver une lettre de

toi, pour tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases

de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus

subtile et plus rare, pour être heureux d'avoir été heureux, pour

être heureux d'être malheureux.

D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t'ai

jamais fait part de mes impatiences, je t'ai toujours accueillie

comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au désir,

j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté avec toi de candeur,

de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de

cajolerie.

* * * * *

Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,--et c'était à

cause de ton mari.

Je t'ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le

voir mort. J'ai prié Dieu qu'il le fasse mourir.»

C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la veille, il t'avait

même empêchée de m'écrire, il t'avait séquestrée, dédiée à des

amis, à un dîner dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins,

des soucis, des inutilités et tu avais été la stérile esclave du

foyer sans amour, du foyer qu'on ouvre aux étrangers, où on les

convie, où on les fête, pour rien, pour empêcher tout un jour

une amante d'appartenir à son amant, pour empêcher toute une

nuit une rêveuse de rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et

d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur et d'amour muet;

j'avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui demandai

des miracles qu'il m'accorda,--et que je ne me rappelle qu'en

tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,--et comme je lui

demandai des choses simples qu'il me refusa, parce que c'était

trop facile.

Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu

ne fis pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta

poitrine, un sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux

pas! je l'aime! je l'aime!»

Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te

berçant d'autres baisers; baisers odieux, et j'avais peur que tu

les crusses teints du sang de cet homme.

Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais plus fort et je

te permis de l'aimer, en t'embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me

feras plaisir. Je veux que tu l'aimes. Il est bon».

Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout

à fait, en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour

l'amour de lui.

Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j'avais rencontré

une ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour

faire nombre, sans y penser.

L'Holocauste: Roman Contemporain(#55028) · 第 6 / 16 段