[1]«Quelques unes d'entre elles (à savoir d'entre les pensées des
hommes) sont comme les images des choses auxquelles seules convient
proprement le nom d'idée, comme lorsque je pense à un homme, à une
chimère, au ciel, à un ange, ou à Dieu.»
[Note 59: Voyez Méditation III.]
Lorsque je pense à un homme, je me représente une idée ou une image
composée de couleur et de figure, de laquelle je puis douter si elle
a la ressemblance d'un homme ou si elle ne l'a pas. Il en est de
même lorsque je pense au ciel. Lorsque je pense à une chimère, je me
représente une idée ou une image, de laquelle je puis douter si elle est
le portrait de quelque animal qui n'existe point, mais qui puisse être,
ou qui ait été autrefois, ou bien qui n'ait jamais été. Et lorsque
quelqu'un pense à un ange, quelquefois l'image d'une flamme se présente
à son esprit, et quelquefois celle d'un jeune enfant qui a des ailes,
de laquelle je pense pouvoir dire avec certitude qu'elle n'a point la
ressemblance d'un ange, et partant qu'elle n'est point l'idée d'un ange;
mais, croyant qu'il y a des créatures invisibles et immatérielles qui
sont les ministres de Dieu, nous donnons à une chose que nous croyons
ou supposons le nom d'ange, quoique néanmoins l'idée sous laquelle
j'imagine un ange soit composée des idées des choses visibles.
Il en est de même du nom vénérable de Dieu, de qui nous n'avons aucune
image ou idée; c'est pourquoi on nous défend de l'adorer sous une
image, de peur qu'il ne nous semble que nous concevions celui qui est
inconcevable.
Nous n'avons donc point en nous ce semble aucune idée de Dieu; mais tout
ainsi qu'un aveugle-né qui s'est plusieurs fois approché du feu, et qui
en a senti la chaleur, reconnoît qu'il y a quelque chose par quoi il
a été échauffé, et, entendant dire que cela s'appelle du feu, conclut
qu'il y a du feu, et néanmoins n'en connoît pas la figure ni la couleur,
et n'a, à vrai dire, aucune idée ou image du feu qui se présente à son
esprit.
De même, l'homme, voyant qu'il doit y avoir quelque cause de ses images
ou de ses idées, et de cette cause une autre première, et ainsi de
suite, est enfin conduit à une fin ou à une supposition de quelque cause
éternelle, qui, pource qu'elle n'a jamais commencé d'être, ne peut avoir
de cause qui la précède, ce qui fait qu'il conclut nécessairement qu'il
y a un Être éternel qui existe; et néanmoins il n'a point d'idée qu'il
puisse dire être celle de cet Être éternel, mais il nomme ou appelle du
nom de Dieu cette chose que la foi ou sa raison lui persuade.
Maintenant, d'autant que de cette supposition, à savoir que nous
avons en nous l'idée de Dieu, M. Descartes vient à la preuve de cette
proposition, _que Dieu_ (c'est-à-dire un Être tout-puissant, très sage,
créateur de l'univers, etc.) _existe_, il a dû mieux expliquer cette
idée de Dieu, et de là en conclure non seulement son existence, mais
aussi la création du monde.