SUR LA SECONDE MÉDITATION. DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN.

_Je suis une chose qui pense_: c'est fort bien dit. Car de ce que je

pense ou de ce que j'ai une idée, soit en veillant, soit en dormant,

l'on infère que je suis pensant: car ces deux choses, _je pense_ et _je

suis pensant_, signifient la même chose. De ce que je suis pensant, il

s'ensuit _que je suis_, parce que ce qui pense n'est pas un rien.

Mais où notre auteur ajoute, c'est-à-dire _un esprit, une âme, un

entendement, une raison_: de là naît un doute. Car ce raisonnement ne

me semble pas bien déduit, de dire _Je suis pensant, donc je suis une

pensée_; ou bien _je suis intelligent_, donc _je suis un entendement_.

Car de la même façon je pourrois dire, _je suis promenant_, donc _je

suis une promenade_.

M. Descartes donc prend la chose intelligente, et l'intellection qui en

est l'acte, pour une même chose; ou du moins il dit que c'est le même

que la chose qui entend, et l'entendement, qui est une puissance ou

faculté d'une chose intelligente. Néanmoins tous les philosophes

distinguent le sujet de ses facultés et de ses actes, c'est-à-dire de

ses propriétés et de ses essences; car c'est autre chose que la chose

même _qui est_, et autre chose que son _essence_; il se peut donc faire

qu'une chose qui pense soit le sujet de l'esprit, de la raison ou de

l'entendement, et partant que ce soit quelque chose de corporel, dont le

contraire est pris ou avancé, et n'est pas prouvé. Et néanmoins c'est

en cela que consiste le fondement de la conclusion qu'il semble que M.

Descartes veuille établir.

Au même endroit il dit:[1] «Je connois que j'existe, et je cherche quel

je suis, moi que je connois être. Or il est très certain que cette

notion et connoissance de moi-même, ainsi précisément prise, ne dépend

point des choses dont l'existence ne m'est pas encore connue.»

[Note 56: Voyez Méditation II.]

Il est très certain que la connoissance de cette proposition,

_j'existe_, dépend de celle-ci, _je pense_, comme il nous a fort bien

enseigné: mais d'où nous vient la connoissance de celle-ci, _je pense_?

Certes, ce n'est point d'autre chose que de ce que nous ne pouvons

concevoir aucun acte sans son sujet, comme la pensée sans une chose qui

pense, la science sans une chose qui sache, et la promenade sans une

chose qui se promène.

Et de là il semble suivre qu'une chose qui pense est quelque chose de

corporel; car les sujets de tous les actes semblent être seulement

entendus sous une raison corporelle, ou sous une raison de matière,

comme il a lui-même montré un peu après par l'exemple de la cire,

laquelle, quoique sa couleur, sa dureté, sa figure, et tous ses

autres actes soient changés, est toujours conçue être la même chose,

c'est-à-dire la même matière sujette à tous ces changements. Or ce n'est

pas par une autre pensée que j'infère que je pense: car encore que

quelqu'un puisse penser qu'il a pensé, laquelle pensée n'est rien autre

chose qu'un souvenir, néanmoins il est tout-à-fait impossible de penser

qu'on pense, ni de savoir qu'on sait: car ce serait une interrogation

qui ne finiroit jamais, d'où savez-vous que vous savez que vous savez

que vous savez, etc.?

Et partant, puisque la connoissance de cette proposition, _j'existe_,

dépend de la connoissance de celle-ci, _je pense_, et la connoissance

de, celle-ci de ce que nous ne pouvons séparer la pensée d'une matière

qui pense, il semble qu'on doit plutôt inférer qu'une chose qui pense

est matérielle qu'immatérielle.

Discours de la méthode · 第 53 / 93 题