Tout ce que nous concevons clairement peut être fait par Dieu en la
manière que nous le concevons, par le corollaire précédent.
Mais nous concevons clairement l'esprit, c'est-à-dire une substance qui
pense, sans le corps, c'est-à-dire sans une substance étendue, par la
demande II; et d'autre part nous concevons aussi clairement le corps
sans l'esprit, ainsi que chacun accorde facilement:
Donc au moins, par la toute-puissance de Dieu, l'esprit peut être sans
le corps, et le corps sans l'esprit.
Maintenant les substances qui peuvent être l'une sans l'autre sont
réellement distinctes, par la definition X. Or est-il que l'esprit et le
corps sont des substances, par les définitions V, VI et VII, qui peuvent
être l'une sans l'autre, comme je le viens de prouver:
Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts.
Et il faut remarquer que je me suis ici servi de la toute-puissance de
Dieu pour en tirer ma preuve; non qu'il soit besoin de quelque puissance
extraordinaire pour séparer l'esprit d'avec le corps, mais pource que,
n'ayant traité que de Dieu seul dans les propositions précédentes, je
ne la pouvois tirer d'ailleurs que de lui. Et il importe fort peu par
quelle puissance deux choses soient séparées, pour connoître qu'elles
soient réellement distinctes.
TROISIÈMES OBJECTIONS, FAITES PAR HOBBES CONTRE LES SIX MÉDITATIONS
OBJECTION Ier.
SUR LA MÉDITATION PREMIÈRE DES CHOSES QUI PEUVENT ÊTRE RÉVOQUÉES EN
DOCTE.
Il paroit assez, par ce qui a été dit dans cette Méditation, qu'il n'y
a point de marque certaine et évidente par laquelle nous puissions
reconnoître et distinguer nos songes d'avec la veille et d'avec une
vraie perception des sens; et partant que ces images ou ces fantômes
que nous sentons étant éveillés, ne plus ne moins que ceux que nous
apercevons étant endormis, ne sont point des accidents attachés à des
objets extérieurs, et ne sont point des preuves suffisantes pour,
montrer que ces objets extérieurs existent véritablement. C'est pourquoi
si, sans nous aider d'aucun autre raisonnement, nous suivons seulement
le témoignage de nos sens, nous aurons juste sujet de douter si quelque
chose existe ou non. Nous reconnoissons donc la vérité de cette
méditation. Mais d'autant que Platon a parlé de cette incertitude des
choses sensibles, plusieurs autres anciens philosophes avant et après
lui, et qu'il est aisé de remarquer la difficulté qu'il y a de discerner
la veille du sommeil, j'eusse voulu que cet excellent auteur de
nouvelles spéculations se fût abstenu de publier des choses si vieilles.