MONSIEUR,

Puisque, pour confondre les nouveaux géants du siècle, qui osent

attaquer l'Auteur de toutes choses, vous avez entrepris d'en affermir le

trône en démontrant son existence; et que votre dessein semble si

bien conduit que les gens de bien peuvent espérer qu'il ne se trouvera

désormais personne qui, après avoir lu attentivement vos Méditations, ne

confesse qu'il y a un Dieu éternel de qui toutes choses dépendent, nous

avons jugé à propos de vous avertir et vous prier tout ensemble de

répandre encore sur de certains lieux, que nous vous marquerons

ci-après, une telle lumière qu'il ne reste rien dans tout votre ouvrage

qui ne soit, s'il est possible, très clairement et très manifestement

démontré. Car d'autant que depuis plusieurs années vous avez, par de

continuelles méditations, tellement exercé votre esprit, que les choses

qui semblent aux autres obscures et incertaines vous peuvent paroître

plus claires, et que vous les concevez peut-être par une simple

inspection de l'esprit, sans vous apercevoir de l'obscurité que les

autres y trouvent, il sera bon que vous soyez averti de celles qui

ont besoin d'être plus clairement et plus amplement expliquées et

démontrées; et lorsque vous nous aurez satisfait en ceci, nous ne

jugeons pas qu'il y ait guère personne qui puisse nier que les raisons

dont vous avez commencé la déduction pour la gloire de Dieu et l'utilité

du public ne doivent être prises pour des démonstrations.

Premièrement, vous vous ressouviendrez que ce n'est pas tout de bon

et en vérité, mais seulement par une fiction d'esprit, que vous avez

rejeté, autant qu'il vous a été possible, tous les fantômes des corps,

pour conclure que vous êtes seulement une chose qui pense, de peur

qu'après cela vous ne croyiez peut-être que l'on puisse conclure qu'en

effet et sans fiction vous n'êtes rien autre chose qu'un esprit ou

une chose qui pense; et c'est tout ce que nous avons trouvé digne

d'observation touchant vos deux premières Méditations, dans lesquelles

vous faites voir clairement qu'au moins il est certain que vous qui

pensez êtes quelque chose. Mais arrêtons-nous un peu ici.[1] Jusque là

vous connoissez que vous êtes une chose qui pense, mais vous ne savez

pas encore ce que c'est que cette chose qui pense. Et que savez-vous si

ce n'est point un corps qui, par ses divers mouvements et rencontres,

fait cette action que nous appelons du nom de pensée? Car, encore que

vous croyiez avoir rejeté toutes sortes de corps, vous vous êtes pu

tromper en cela, que vous ne vous êtes pas rejeté vous-même, qui

peut-être êtes un corps. Car comment prouvez-vous qu'un corps ne peut

penser, ou que des mouvements corporels ne sont point la pensée même? Et

pourquoi tout le système de votre corps, que vous croyez avoir rejeté,

ou quelques parties d'icelui, par exemple celles du cerveau, ne

pourroient-elles pas concourir à former ces sortes de mouvements que

nous appelons des pensées? Je suis, dites-vous, une chose qui pense;

mais que savez-vous si vous n'êtes point aussi un mouvement corporel, ou

un corps remué?

[Note 41: Voyez Méditation II.]

Secondement, de l'idée d'un être souverain, laquelle vous soutenez ne

pouvoir être produite par vous, vous osez conclure l'existence d'un

souverain être, duquel seul peut procéder l'idée qui est en votre

esprit[1]; comme si nous ne nous trouvions pas en nous un fondement

suffisant, sur lequel seul étant appuyés, nous pouvons former cette

idée, quoiqu'il n'y eût point de souverain être, ou que nous ne sussions

pas s'il y en a un, et que son existence ne nous vînt pas même en la

pensée: car ne vois-je pas que moi, qui pense, j'ai quelque degré

de perfection? Et ne vois-je pas aussi que d'autres que moi ont un

semblable degré? ce qui me sert de fondement pour penser à quelque

nombre que ce soit, et ainsi pour ajouter un degré de perfection à un

autre jusqu'à l'infini; tout de même que, bien qu'il n'y eût au monde

qu'un degré de chaleur ou de lumière, je pourrois néanmoins en ajouter

et en feindre toujours de nouveaux jusques à l'infini. Pourquoi

pareillement ne pourrai-je pas ajouter à quelque degré d'être que

j'aperçois être en moi, tel autre degré que ce soit, et, de tous les

degrés capables d'être ajoutés, former l'idée d'un être parfait? Mais,

dites-vous, l'effet ne peut avoir aucun degré de perfection ou de

réalité qui n'ait été auparavant dans sa cause; mais, outre que nous

voyons tous les jours que les mouches, et plusieurs autres animaux,

comme aussi les plantes, sont produites par le soleil, la pluie et

la terre, dans lesquels il n'y a point de vie comme en ces animaux,

laquelle vie est plus noble qu'aucun autre degré purement corporel, d'où

il arrive que l'effet lire quelque réalité de sa cause, qui néanmoins

n'étoit pas dans sa cause; mais, dis-je, cette idée n'est rien autre

chose qu'un être de raison, qui n'est pas plus noble que votre esprit

qui la conçoit. De plus, que savez-vous si cette idée se fût jamais

offerte à votre esprit, si vous eussiez passé toute votre vie dans

un désert, et non point en la compagnie de personnes savantes? et ne

peut-on pas dire que vous l'avez puisée des pensées que vous avez eues

auparavant, des enseignements des livres, des discours et entretiens de

vos amis, etc., et non pas de votre esprit seul ou d'un souverain être

existant? Et partant il faut prouver plus clairement que cette idée ne

pourroit être en vous, s'il n'y avoit point de souverain être; et alors

nous serons les premiers à nous rendre à votre raisonnement, et nous

y donnerons tous les mains. Or, que cette idée procède de ces notions

anticipées, cela paroît, ce semble, assez clairement de ce que les

Canadiens, les Hurons et les autres hommes sauvages n'ont point en eux

une telle idée, laquelle vous pouvez même former de la connoissance que

vous avez des choses corporelles; en sorte que votre idée ne représente

rien que ce monde corporel, qui embrasse toutes les perfections que vous

sauriez imaginer: de sorte que vous ne pouvez conclure autre chose,

sinon qu'il y a un être corporel très parfait, si ce n'est que vous

ajoutiez quelque chose de plus qui élève notre esprit jusqu'à la

connoissance des choses spirituelles ou incorporelles. Nous pouvons ici

encore dire que l'idée d'un ange peut être en vous aussi bien que celle

d'un être très parfait, sans qu'il soit besoin pour cela qu'elle soit

formée en vous par un ange réellement existant, bien que l'ange soit

plus parfait que vous. Mais je dis de plus que vous n'avez pas l'idée

de Dieu non plus que celle d'un nombre ou d'une ligne infinie, laquelle

quand vous pourriez avoir, ce nombre néanmoins est entièrement

impossible: ajoutez à cela que l'idée de l'unité et simplicité d'une

seule perfection, qui embrasse et contienne toutes les autres, se fait

seulement par l'opération de l'entendement qui raisonne, tout ainsi que

se font les unités universelles, qui ne sont point dans les choses, mais

seulement dans l'entendement, comme on peut voir par l'unité générique,

transcendantale, etc.

[Note 42: Voyez Méditation III.]

En troisième lieu, puisque vous n'êtes pas encore assuré de l'existence

de Dieu, et que vous dites[1] néanmoins que vous ne sauriez être assuré

d'aucune chose, ou que vous ne pouvez rien connoître clairement et

distinctement si premièrement vous ne connoissez certainement et

clairement que Dieu existe, il s'ensuit que vous ne savez pas encore que

vous êtes une chose qui pense, puisque, selon vous, cette connoissance

dépend de la connoissance claire d'un Dieu existant, laquelle vous

n'avez pas encore démontrée, aux lieux où vous concluez que vous

connoissez clairement ce que vous êtes. Ajoutez à cela qu'un athée

connoît clairement et distinctement que les trois angles d'un triangle

sont égaux à deux droits, quoique néanmoins il soit fort éloigné de

croire l'existence de Dieu, puisqu'il la nie tout-à-fait; parce, dit-il,

que si Dieu existoit il y auroit un souverain être et un souverain bien,

c'est-à-dire un infini; or ce qui est infini en tout genre de perfection

exclut toute autre chose que ce soit, non seulement toute sorte d'être

et de bien, mais aussi toute sorte du non-être et de mal: et néanmoins

il y a plusieurs êtres et plusieurs biens, comme aussi plusieurs

non-êtres et plusieurs maux; à laquelle objection nous jugeons à propos

que vous répondiez, afin qu'il ne reste plus rien aux impies à objecter,

et qui puisse servir de prétexte à leur Impiété.

[Note 43: Voyez Méditation II.]

En quatrième lieu, vous niez[1] que Dieu puisse mentir ou décevoir;

quoique néanmoins il se trouve des scolastiques qui tiennent le

contraire, comme Gabriel, Ariminensis, et quelques autres, qui pensent

que Dieu ment, absolument parlant, c'est-à-dire qu'il signifie quelque

chose aux hommes contre son intention et contre ce qu'il a décrété et

résolu, comme lorsque, sans ajouter de condition, il dit aux Ninivites

par son prophète: «Encore quarante jours, et Ninive sera subvertie.»

Et lorsqu'il a dit plusieurs autres choses qui ne sont point arrivées,

parce qu'il n'a pas voulu que telles paroles répondissent à son

intention ou à son décret. Que, s'il a endurci et aveuglé Pharaon, et

s'il a mis dans les prophètes un esprit de mensonge, comment pouvez-vous

dire que nous ne pouvons être trompés par lui? Dieu ne peut-il pas se

comporter envers les hommes comme un médecin envers ses malades et un

père envers ses enfants, lesquels l'un et l'autre trompent si souvent,

mais toujours avec prudence et utilité; car si Dieu nous montroit la

vérité toute nue, quel oeil ou plutôt quel esprit auroit assez de force

pour la supporter? Combien qu'à vrai dire il ne soit pas nécessaire de

feindre un Dieu trompeur afin que vous soyez déçu dans les choses que

vous pensez connoître clairement et distinctement, vu que la cause de

cette déception peut être en vous, quoique vous n'y songiez seulement

pas. Car que savez-vous si votre nature n'est point telle qu'elle se

trompe toujours, ou du moins fort souvent? Et d'où avez-vous appris

que, touchant les choses que vous pensez connoître clairement et

distinctement, il est certain que vous n'êtes jamais trompé, et que vous

ne le pouvez être? Car combien de fois avons-nous vu que des personnes

se sont trompées en des choses qu'elles pensoient voir plus clairement

que le soleil? Et partant, ce principe d'une claire et distincte

connoissance doit être expliqué si clairement et si distinctement que

personne désormais, qui ait l'esprit raisonnable, ne puisse être déçu

dans les choses qu'il croira savoir clairement et distinctement;

autrement nous ne voyons point encore que nous puissions répondre avec

certitude de la vérité d'aucune chose.

[Note 44: Voyez Méditations III et IV.]

En cinquième lieu, si la volonté ne peut jamais faillir, on ne pèche

point lorsqu'elle suit et se laisse conduire par les lumières claires et

distinctes de l'esprit qui la gouverne, et si, au contraire, elle se met

en danger du faillir lorsqu'elle poursuit et embrasse les connoissances

obscures et confuses de l'entendement, prenez garde que de là il semble

que l'on puisse inférer que les Turcs et les autres infidèles non

seulement ne pèchent point lorsqu'ils n'embrassent pas la religion

chrétienne et catholique, mais même qu'ils pèchent lorsqu'ils

l'embrassent, puisqu'ils n'en connoissent point la vérité ni clairement

ni distinctement. Bien plus, si cette règle que vous établissez[1]

est vraie, il ne sera permis à la volonté d'embrasser que fort peu de

choses, vu que nous ne connoissons quasi rien avec cette clarté et

distinction que vous requérez pour former une certitude qui ne puisse

être sujette à aucun doute. Prenez donc garde, s'il vous plaît, que,

voulant affermir le parti de la vérité, vous ne prouviez plus qu'il ne

faut, et qu'au lieu de l'appuyer vous ne la renversiez.

[Note 45: Voyez Méditation IV.]

En sixième lieu, dans vos réponses[1] aux précédentes objections, il

semble que vous ayez manqué de bien tirer la conclusion dont voici

l'argument: «Ce que clairement et distinctement nous entendons

appartenir à la nature, ou à l'essence, ou à la forme immuable et vraie

de quelque chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de cette

chose; mais, après que nous avons soigneusement observé ce que c'est que

Dieu, nous entendons clairement et distinctement qu'il appartient à sa

vraie et immuable nature qu'il existe.» Il faudroit conclure: Donc,

après que nous avons assez soigneusement observé ce que c'est que Dieu,

nous pouvons dire ou affirmer cette vérité, qu'il appartient à la nature

de Dieu qu'il existe. D'où il ne s'ensuit pas que Dieu existe en effet,

mais seulement qu'il doit exister si sa nature est possible ou ne

répugne point, c'est-à-dire que la nature ou l'essence de Dieu ne peut

être conçue sans existence, en telle sorte que, si cette essence est,

il existe réellement; ce qui se rapporte à cet argument, que d'autres

proposent de la sorte: S'il n'implique point que Dieu soit, il est

certain qu'il existe; or il n'implique point qu'il existe, donc, etc.

Mais on est en question de la mineure, à savoir, qu'il n'implique point

qu'il existe, la vérité de laquelle quelques uns de nos adversaires

révoquent en doute, et d'autres la nient. De plus, cette clause de votre

raisonnement, «après que nous avons assez clairement reconnu ou observé

ce que c'est que Dieu,» est supposée comme vraie, dont tout le monde

ne tombe pas encore d'accord, vu que vous avouez vous-même que vous ne

comprenez l'infini qu'imparfaitement; le même faut-il dire de tous ses

autres attributs: car tout ce qui est en Dieu étant entièrement infini,

quel est l'esprit qui puisse comprendre la moindre chose qui soit en

Dieu que très imparfaitement? Comment donc pouvez-vous avoir assez

clairement et distinctement observé ce que c'est que Dieu?

[Note 46: Voyez Réponses aux premières objections.]

En septième lieu, nous ne trouvons pas un seul mot dans vos Méditations

touchant l'immortalité de l'âme de l'homme, laquelle néanmoins vous

deviez principalement prouver, et en faire une très exacte démonstration

pour confondre ces personnes indignes de l'immortalité, puisqu'ils

la nient, et que peut-être ils la détestent. Mais, outre cela, nous

craignons que vous n'ayez pas encore assez prouvé la distinction qui est

entre l'âme et le corps de l'homme[1], comme nous avons déjà remarqué

en la première de nos observations, à laquelle nous ajoutons qu'il

ne semble pas que, de cette distinction de l'âme d'avec le corps, il

s'ensuive qu'elle soit incorruptible ou immortelle: car qui sait si sa

nature n'est point limitée selon la durée de la vie corporelle, et si

Dieu n'a point tellement mesuré ses forces et son existence qu'elle

finisse avec le Corps?

[Note 47: Voyez Méditation VI.]

Voilà, Monsieur, les choses auxquelles nous désirons que vous apportiez

une plus grande lumière, afin que la lecture de vos très subtiles et,

comme nous estimons, très véritables Méditations soit profitable à tout

le monde. C'est pourquoi ce seroit une chose fort utile si, à la fin de

vos solutions, après avoir premièrement avancé quelques définitions,

demandes et axiomes, vous concluiez le tout selon la méthode des

géomètres, en laquelle vous êtes si bien versé, afin que tout d'un coup

et comme d'une seule oeillade, vos lecteurs y puissent voir de quoi se

satisfaire, et que vous remplissiez leur esprit de la connoissance de la

Divinité.

Discours de la méthode · 第 35 / 93 题