Cet ouvrage parut d'abord, en latin, à Paris, 1641, sous ce titre:
_Meditationes de prima philosophia ubi de Dei existentia et animae
immortalitate_. Il en parut une seconde édition latine à Amsterdam,
chez Elzevir, in-12, 1642. L'auteur y fit corriger le titre de
l'édition de Paris, et substituer le terme de _distinction de l'âme
d'avec le corps_ à la place de celui de _l'immortalité de l'âme_,
qui n'y convenait pas si bien. Nice l'on parle d'une autre édition
latine faite à Naples, 1719, in-8°, par les soins de Giovacchino
Poëta.
Il parut à Paris, 1617, in-4°, une traduction française, par M.
le D. D. L. N. S. (M. le duc de Luynes), revue et corrigée par
Descartes, qui a fait au texte latin quelques changements. Il s'en
est fait à Paris une réimpression, 1661, in-4°; une troisième à
Paris, 1673, in-4°, divisée par articles, et avec des sommaires, par
R. F. (René Fedé, docteur en médecine de la faculté d'Augers). Cette
édition a été reproduite in-12, Paris, 1724. C'est elle que nous
donnons ici, en retranchant les sommaires, et la division par
articles, qui altère un peu les proportions et les formes du
monument primitif avoué par Descartes.
A MESSIEURS
LES DOYENS ET DOCTEURS
DE LA SACRÉE FACULTÉ DE THÉOLOGIE
DE PARIS.
Messieurs,
La raison qui me porte à vous présenter cet ouvrage est si juste, et,
quand vous en connoîtrez le dessein, je m'assure que vous en aurez aussi
une si juste de le prendre en votre protection, que je pense ne pouvoir
mieux faire pour vous le rendre en quelque sorte recommandable, que
de vous dire en peu de mots ce que je m'y suis proposé. J'ai toujours
estimé que les deux questions de Dieu et de l'âme étoient les
principales de celles qui doivent plutôt être démontrées par les raisons
de la philosophie que de la théologie: car, bien qu'il nous suffise à
nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi qu'il y a un Dieu,
et que l'âme humaine ne meurt point avec le corps, certainement il ne
semble pas possible de pouvoir jamais persuader aux infidèles aucune
religion, ni quasi même aucune vertu morale, si premièrement on ne leur
prouve ces deux choses par raison naturelle; et d'autant qu'on propose
souvent en cette vie de plus grandes récompenses pour les vices que pour
les vertus, peu de personnes préféreroient le juste à l'utile, si elles
n'étoient retenues ni par la crainte de Dieu ni par l'attente d'une
autre vie; et quoiqu'il soit absolument vrai qu'il faut croire qu'il y a
un Dieu, parce qu'il est ainsi enseigné dans les saintes Écritures, et
d'autre part qu'il faut croire les saintes Écritures parce qu'elles
viennent de Dieu (la raison de cela est que la foi étant un don de Dieu,
celui-là même qui donne la grâce pour faire croire les autres choses la
peut aussi donner pour nous faire croire qu'il existe), on ne sauroit
néanmoins proposer cela aux infidèles, qui pourroient s'imaginer que
l'on commettroit en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle.
Et de vrai j'ai pris garde que vous autres, Messieurs, avec tous les
théologiens, n'assuriez pas seulement que l'existence de Dieu se peut
prouver par raison naturelle, mais aussi que l'on infère de la sainte
Écriture que sa connoissance est beaucoup plus claire que celle que l'on
a de plusieurs choses créées, et qu'en effet elle est si facile que ceux
qui ne l'ont point sont coupables; comme il paroît par ces paroles de
la Sagesse, chap. XIII, où il est dit que _leur ignorance n'est point
pardonnable; car si leur esprit a pénétré si avant dans la connoissance
des choses du monde, comment est-il possible qu'ils n'en aient point
reconnu plus facilement le souverain Seigneur?_ et aux Romains, chap. I,
il est dit qu'ils sont _inexcusables_; et encore au même endroit, par
ces paroles, _Ce qui est connu de Dieu est manifeste dans eux_, il
semble que nous soyons avertis que tout ce qui se peut savoir de Dieu
peut être montré par des raisons qu'il n'est pas besoin de tirer
d'ailleurs que de nous-mêmes et de la simple considération de la nature
de notre esprit. C'est pourquoi j'ai cru qu'il ne seroit pas contre le
devoir d'un philosophe si je faisois voir ici comment et par quelle voie
nous pouvons, sans sortir de nous-mêmes, connoître Dieu plus facilement
et plus certainement que nous ne connoissons les choses du monde.
Et, pour ce qui regarde l'âme, quoique plusieurs aient cru qu'il n'est
pas aisé d'en connoître la nature, et que quelques uns aient même osé
dire que les raisons humaines nous persuadoient qu'elle mouroit avec
le corps, et qu'il n'y avoit que la seule foi qui nous enseignât le
contraire, néanmoins, d'autant que le concile de Latran tenu sous Léon
X, en la session 8, les condamne, et qu'il ordonne expressément aux
philosophes chrétiens de répondre à leurs arguments, et d'employer
toutes les forces de leur esprit pour faire connoître la vérité,
j'ai bien osé l'entreprendre dans cet écrit. De plus, sachant que la
principale raison qui fait que plusieurs impies ne veulent point croire
qu'il y a un Dieu et que l'âme humaine est distincte du corps, est
qu'ils disent que personne jusqu'ici n'a pu démontrer ces deux choses;
quoique je ne sois point de leur opinion, mais qu'au contraire je tienne
que la plupart des raisons qui ont été apportées par tant de grands
personnages, touchant ces deux questions, sont autant de démonstrations
quand elles sont bien entendues, et qu'il soit presque impossible d'en
inventer de nouvelles; si est-ce que je crois qu'on ne sauroit rien
faire de plus utile en la philosophie que d'en rechercher une fois avec
soin les meilleures, et les disposer en un ordre si clair et si exact
qu'il soit constant désormais à tout le monde que ce sont de véritables
démonstrations. Et enfin, d'autant que plusieurs personnes ont désiré
cela de moi, qui ont connoissance que j'ai cultivé une certaine méthode
pour résoudre toutes sortes de difficultés dans les sciences; méthode
qui de vrai n'est pas nouvelle, n'y ayant rien de plus ancien que
la vérité, mais de laquelle ils savent que je me suis servi assez
heureusement en d'autres rencontres, j'ai pensé qu'il étoit de mon
devoir d'en faire aussi l'épreuve sur une matière si importante.
Or, j'ai travaillé de tout mon possible pour comprendre dans ce traité
tout ce que j'ai pu découvrir par son moyen. Ce n'est pas que j'aie ici
ramassé toutes les diverses raisons qu'on pourroit alléguer pour servir
de preuve à un si grand sujet; car je n'ai jamais cru que cela fût
nécessaire, sinon lorsqu'il n'y en a aucune qui soit certaine: mais
seulement j'ai traité les premières et principales d'une telle manière
que j'ose bien les proposer pour de très évidentes et très certaines
démonstrations. Et je dirai de plus qu'elles sont telles, que je ne
pense pas qu'il y ait aucune voie par où l'esprit humain en puisse
jamais découvrir de meilleures; car l'importance du sujet, et la gloire
de Dieu, à laquelle tout ceci se rapporte, me contraignent de parler ici
un peu plus librement de moi que je n'ai de coutume. Néanmoins, quelque
certitude et évidence que je trouve en mes raisons, je ne puis pas me
persuader que tout le monde soit capable de les entendre. Mais, tout
ainsi que dans la géométrie il y en a plusieurs qui nous ont été
laissées par Archimède, par Apollonius, par Pappus, et par plusieurs
autres, qui sont reçues de tout le monde pour très certaines et très
évidentes, parce qu'elles ne contiennent rien qui, considéré séparément,
ne soit très facile à connoître, et que partout les choses qui suivent
ont une exacte liaison et dépendance avec celles qui les précèdent;
néanmoins, parce qu'elles sont un peu longues, et qu'elles demandent un
esprit tout entier, elles ne sont comprises et entendues que de fort peu
de personnes: de même, encore que j'estime que celles dont je me
sers ici égalent ou même surpassent en certitude et évidence les
démonstrations de géométrie, j'appréhende néanmoins qu'elles ne puissent
pas être assez suffisamment entendues de plusieurs, tant parce qu'elles
sont aussi un peu longues et dépendantes les unes des autres, que
principalement parce qu'elles demandent un esprit entièrement libre de
tous préjugés, et qui se puisse aisément détacher du commerce des sens.
Et, à dire le vrai, il ne s'en trouve pas tant dans le monde qui soient
propres pour les spéculations de la métaphysique que pour celles de
la géométrie. Et de plus il y a encore cette différence, que dans la
géométrie, chacun étant prévenu de cette opinion qu'il ne s'y avance
rien dont on n'ait une démonstration certaine, ceux qui n'y sont pas
entièrement versés pèchent bien plus souvent en approuvant de fausses
démonstrations, pour faire croire qu'ils les entendent, qu'en réfutant
les véritables. Il n'en est pas de même dans la philosophie, où chacun
croyant que tout y est problématique, peu de personnes s'adonnent à
la recherche de la vérité, et même beaucoup, se voulant acquérir la
réputation d'esprits forts, ne s'étudient à autre chose qu'à combattre
avec arrogance les vérités les plus apparentes.
C'est pourquoi, Messieurs, quelque force que puissent avoir mes raisons,
parce qu'elles appartiennent à la philosophie, je n'espère pas qu'elles
fassent un grand effet sur les esprits, si vous ne les prenez en votre
protection. Mais l'estime que tout le monde fait de votre compagnie
étant si grande, et le nom de Sorbonne d'une telle autorité que non
seulement en ce qui regarde la foi, après les sacrés conciles, on n'a
jamais tant déféré au jugement d'aucune autre compagnie, mais aussi en
ce qui regarde l'humaine philosophie, chacun croyant qu'il n'est pas
possible de trouver ailleurs plus de solidité et de connoissance, ni
plus de prudence et d'intégrité pour donner son jugement, je ne doute
point, si vous daignez prendre tant de soin de cet écrit que de vouloir
premièrement le corriger (car ayant connoissance non seulement de mon
infirmité, mais aussi de mon ignorance, je n'oserois pas assurer
qu'il n'y ait aucunes erreurs), puis après y ajouter les choses qui
y manquent, achever celles qui ne sont pas parfaites, et prendre
vous-mêmes la peine de donner une explication plus ample à celles qui
en ont besoin, ou du moins de m'en avertir afin que j'y travaille; et
enfin, après que les raisons par lesquelles je prouve qu'il y a un Dieu
et que l'âme humaine diffère d'avec le corps auront été portées jusques
à ce point de clarté et d'évidence, où je m'assure qu'on les
peut conduire, qu'elles devront être tenues pour de très exactes
démonstrations, si vous daignez les autoriser de votre approbation, et
rendre un témoignage public de leur vérité et certitude; je ne doute
point, dis-je, qu'après cela toutes les erreurs et fausses opinions qui
ont jamais été touchant ces deux questions ne soient bientôt effacées
de l'esprit des hommes. Car la vérité fera que tous les doctes et gens
d'esprit souscriront à votre jugement; et votre autorité, que les
athées, qui sont pour l'ordinaire plus arrogants que doctes et
judicieux, se dépouilleront de leur esprit de contradiction, ou que
peut-être ils défendront eux-mêmes les raisons qu'ils verront être
reçues par toutes les personnes d'esprit pour des démonstrations, de
peur de paraître n'en avoir pas l'intelligence; et enfin tous les autres
se rendront aisément à tant de témoignages, et il n'y aura plus personne
qui ose douter de l'existence de Dieu et de la distinction réelle et
véritable de l'âme humaine d'avec le corps.
C'est à vous maintenant à juger du fruit qui revindroit de cette
créance, si elle étoit une fois bien établie, vous qui voyez les
désordres que son doute produit: mais je n'aurois pas ici bonne grâce de
recommander davantage la cause de Dieu et de la religion à ceux qui eu
ont toujours été les plus fermes colonnes.
J'ai déjà touché ces deux questions de Dieu et de l'âme humaine dans le
Discours français que je mis en lumière en l'année 1637, touchant la
méthode pour bien conduire, sa raison et chercher la vérité dans les
sciences: non pas à dessein d'en traiter alors qu'à fond, mais seulement
comme en passant, afin d'apprendre par le jugement qu'on en feroit de
quelle sorte j'en devrois traiter par après; car elles m'ont toujours
semblé être d'une telle importance, que je jugeois qu'il étoit à
propos d'en parler plus d'une fois; et le chemin que je tiens pour les
expliquer est si peu battu, et si éloigné de la route ordinaire, que
je n'ai pas cru qu'il fût utile de le montrer en français, et dans un
discours qui pût être lu de tout le monde, de peur que les foibles
esprits ne crussent qu'il leur fût permis de tenter cette voie.
Or, ayant prié dans ce _Discours de la Méthode_ tous ceux qui auroient
trouvé dans mes écrits quelque chose digne de censure de me faire la
faveur de m'en avertir, on ne m'a rien objecté de remarquable que deux
choses sur ce que j'avois dit touchant ces deux questions, auxquelles
je veux répondre ici en peu de mots avant que d'entreprendre leur
explication plus exacte.
La première est qu'il ne s'ensuit pas de ce que l'esprit humain, faisant
réflexion sur soi-même, ne se connoît être autre chose qu'une chose qui
pense, que sa nature ou son essence ne soit seulement que de penser; en
telle sorte que ce mot _seulement_ exclue toutes les autres choses qu'on
pourroit peut-être aussi dire appartenir à la nature de l'âme.
A laquelle objection je réponds que ce n'a point aussi été en ce lieu-là
mon intention de les exclure selon l'ordre de la vérité de la chose (de
laquelle je ne traitois pas alors), mais seulement selon l'ordre de ma
pensée; si bien que mon sens étoit que je ne connoissois rien que je
susse appartenir à mon essence, sinon que j'étois une chose qui pense,
ou une chose qui a en soi la faculté de penser. Or je ferai voir
ci-après comment, de ce que je ne connois rien autre chose qui
appartienne à mon essence, il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre
chose qui en effet lui appartienne.
La seconde est qu'il ne s'ensuit pas, de ce que j'ai en moi l'idée d'une
chose plus parfaite que je ne suis, que cette idée soit plus parfaite
que moi, et beaucoup moins que ce qui est représenté par cette idée
existe.
Mais je réponds que dans ce mot _d'idée_ il y a ici de l'équivoque:
car, ou il peut être pris matériellement pour une opération de mon
entendement, et en ce sens on ne peut pas dire qu'elle soit plus
parfaite que moi; ou il peut être pris objectivement pour la chose qui
est représentée par cette opération, laquelle, quoiqu'on ne suppose
point qu'elle existe hors de mon entendement, peut néanmoins être plus
parfaite que moi, à raison de son essence. Or dans la suite de ce traité
je ferai voir plus amplement comment de cela seulement que j'ai en moi
l'idée d'une chose plus parfaite que moi, il s'ensuit que cette chose
existe véritablement.
De plus, j'ai vu aussi deux autres écrits assez amples sur cette
matière, mais qui ne combattoient pas tant mes raisons que mes
conclusions, et ce par des arguments tirés des lieux communs des athées.
Mais, parceque ces sortes d'arguments ne peuvent faire aucune impression
dans l'esprit de ceux qui entendront bien mes raisons, et que les
jugements de plusieurs sont si foibles et si peu raisonnables qu'ils se
laissent bien plus souvent persuader par les premières opinions qu'ils
auront eues d'une chose, pour fausses et éloignées de la raison qu'elles
puissent être, que par une solide et véritable, mais postérieurement
entendue, réfutation de leurs opinions, je ne veux point ici y répondre,
de peur d'être premièrement obligé de les rapporter.
Je dirai seulement en général que tout ce que disent les athées, pour
combattre l'existence de Dieu, dépend toujours, ou de ce que l'on feint
dans Dieu des affections humaines, ou de ce qu'on attribue à nos esprits
tant de force et de sagesse, que nous avons bien la présomption de
vouloir déterminer et comprendre ce que Dieu peut et doit faire; de
sorte que tout ce qu'ils disent ne nous donnera aucune difficulté,
pourvu seulement que nous nous ressouvenions que nous devons considérer
nos esprits comme des choses finies et limitées, et Dieu comme un être
infini et incompréhensible.
Maintenant, après avoir suffisamment reconnu les sentiments des hommes,
j'entreprends derechef de traiter de Dieu et de l'âme humaine, et
ensemble de jeter les fondements de la philosophie première, mais sans
en attendre aucune louange du vulgaire, ni espérer que mon livre soit vu
de plusieurs. Au contraire, je ne conseillerai jamais à personne de le
lire, sinon à ceux qui voudront avec moi méditer sérieusement, et qui
pourront détacher leur esprit du commerce des sens, et le délivrer
entièrement de toutes sortes de préjugés, lesquels je ne sais que trop
être en fort petit nombre. Mais pour ceux qui, sans se soucier beaucoup
de l'ordre et de la liaison de mes raisons, s'amuseront à épiloguer sur
chacune des parties, comme font plusieurs, ceux-là, dis-je, ne feront
pas grand profit de lu lecture de ce traité; et bien que peut-être
ils trouvent occasion de pointiller en plusieurs lieux, à grand'peine
pourront-ils objecter rien de pressant ou qui soit digne de réponse.
Et, d'autant que je ne promets pas aux autres de les satisfaire de
prime abord, et que je ne présume pas tant de moi que de croire
pouvoir prévoir tout ce qui pourra faire de la difficulté à un chacun,
j'exposerai premièrement dans ces Méditations les mêmes pensées par
lesquelles je me persuade être parvenu à une certaine et évidente
connoissance de la vérité, afin de voir si, par les mêmes raisons qui
m'ont persuadé, je pourrai aussi en persuader d'autres; et, après cela,
je répondrai aux objections qui m'ont été faites par des personnes
d'esprit et de doctrine, à qui j'avois envoyé mes Méditations pour être
examinées avant que de les mettre sous la presse; car ils m'en ont fait
un si grand nombre et de si différentes, que j'ose bien me promettre
qu'il sera difficile à un autre d'en proposer aucunes qui soient de
conséquence qui n'aient point été touchées.
C'est pourquoi je supplie ceux qui désireront lire ces Méditations, de
n'en former aucun jugement que premièrement ils ne se soient donné la
peine de lire toutes ces objections et les réponses que j'y ai faites.
ABRÉGÉ
DES
SIX MÉDITATIONS SUIVANTES.
Dans la première, je mets en avant les raisons pour lesquelles nous
pouvons douter généralement de toutes choses, et particulièrement du
choses matérielles, au moins tant que nous n'aurons point d'autres
fondements dans les sciences que ceux que nous avons eus jusqu'à
présent. Or, bien que l'utilité d'un doute si général ne paroisse pas
d'abord, elle est toutefois en cela très grande, qu'il nous délivre de
toutes sortes de préjugés, et nous prépare un chemin très facile pour
accoutumer notre esprit à se détacher des sens; et enfin en ce qu'il
fait qu'il n'est pas possible que nous puissions jamais plus douter des
choses que nous découvrirons par après être véritables.
Dans la seconde, l'esprit, qui, usant de sa propre liberté, suppose
que toutes les choses ne sont point, de l'existence desquelles il a le
moindre doute, reconnoit qu'il est absolument impossible que cependant
il n'existe pas lui-même. Ce qui est aussi d'une très grande utilité,
d'autant que par ce moyen il fait aisément distinction des choses qui
lui appartiennent, c'est-à-dire à la nature intellectuelle, et de celles
qui appartiennent au corps.
Mais, parce qu'il peut arriver que quelques uns attendront de moi en ce
lieu-là des raisons pour prouver l'immortalité de l'âme, j'estime les
devoir ici avertir qu'ayant tâché de ne rien écrire dans tout ce traité
dont je n'eusse des démonstrations très exactes, je me suis vu obligé de
suivre un ordre semblable à celui dont se servent les géomètres, qui
est d'avancer premièrement toutes les choses desquelles dépend la
proposition que l'on cherche, avant que d'en rien conclure.
Or la première et principale chose qui est requise pour bien connoître
l'immortalité de l'âme est d'en former une conception claire et nette,
et entièrement distincte de toutes les conceptions que l'on peut avoir
du corps; ce qui a été fait en ce lieu-là. Il est requis, outre cela,
de savoir que toutes les choses que nous concevons clairement et
distinctement sont vraies, de la façon que nous les concevons; ce qui
n'a pu être prouvé avant la quatrième Méditation. De plus, il faut avoir
une conception distincte de la nature corporelle, laquelle se forme
partie dans cette seconde, et partie dans la cinquième et sixième
Méditation. Et enfin, l'on doit conclure de tout cela que les choses que
l'on conçoit clairement et distinctement être des substances diverses,
ainsi que l'on conçoit l'esprit et le corps, sont en effet des
substances réellement distinctes les unes des autres, et c'est ce que
l'on conclut dans la sixième Méditation; ce qui se confirme encore, dans
cette même Méditation, de ce que nous ne concevons aucun corps que comme
divisible, au lieu que l'esprit ou l'âme de l'homme ne se peut concevoir
que comme indivisible; car, en effet, nous ne saurions concevoir la
moitié d'aucune âme, comme nous pouvons faire du plus petit de tous
les corps; en sorte que l'on reconnoît que leurs natures ne sont pas
seulement diverses, mais même en quelque façon contraires. Or je n'ai
pas traité plus avant de cette matière dans cet écrit, tant parceque
cela suffit pour montrer assez clairement que de la corruption du corps
la mort de l'âme ne s'ensuit pas, et ainsi pour donner aux hommes
l'espérance d'une seconde vie après la mort; comme aussi parceque les
prémisses desquelles on peut conclure l'immortalité de l'âme dépendent
de l'explication de toute la physique: premièrement, pour savoir que
généralement toutes les substances, c'est-à-dire toutes les choses
qui ne peuvent exister sans être créées de Dieu, sont de leur nature
incorruptibles, et qu'elles ne peuvent jamais cesser d'être, si Dieu
même en leur déniant son concours ne les réduit au néant; et ensuite
pour remarquer que le corps pris en général est une substance, c'est
pourquoi aussi il ne périt point; mais que le corps humain, en tant
qu'il diffère des autres corps, n'est composé que d'une certaine
configuration de membres et d'autres semblables accidents, là où l'âme
humaine n'est point ainsi composée d'aucuns accidents, mais est une pure
substance. Car, encore que tous ses accidents se changent, par exemple
encore qu'elle conçoive de certaines choses, qu'elle en veuille
d'autres, et qu'elle en sente d'autres, etc., l'âme pourtant ne devient
point autre; au lieu que le corps humain devient une autre chose, de
cela seul que la figure de quelques-unes de ses parties se trouve
changée; d'où il s'ensuit que le corps humain peut bien facilement
périr, mais que l'esprit ou l'âme de l'homme (ce que je ne distingue
point) est immortelle de sa nature.
**************************************
Dans la troisième Méditation, j'ai, ce me semble, expliqué assez au long
le principal argument dont je me sers pour prouver l'existence de Dieu.
Mais néanmoins, parce que je n'ai point voulu me servir en ce lieu-là
d'aucunes comparaisons tirées des choses corporelles, afin d'éloigner
autant que je pourrois les esprits des lecteurs de l'usage et du
commerce des sens, peut-être y est-il resté beaucoup d'obscurités
(lesquelles, comme j'espère, seront entièrement éclaircies dans les
réponses que j'ai faites aux objections qui m'ont depuis été proposées),
comme entre autres celle-ci, Comment l'idée d'un être souverainement
parfait, laquelle se trouve en nous, contient tant de réalité objective,
c'est-à-dire participe par représentation à tant de degrés d'être et de
perfection, qu'elle doit venir d'une cause souverainement parfaite: ce
que j'ai éclairci dans ces réponses par la comparaison d'une machine
fort ingénieuse et artificielle, dont l'idée se rencontre dans l'esprit
de quelque ouvrier; car comme l'artifice objectif de cette idée doit
avoir quelque cause, savoir est ou la science de cet ouvrier, ou
celle de quelque autre de qui il ait reçu celle idée, de même il est
impossible que l'idée de Dieu qui est en nous n'ait pas Dieu même pour
sa cause.
************************
Dans la quatrième, il est prouvé que toutes les choses que nous
concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies;
et ensemble est expliqué en quoi consiste la nature de l'erreur ou
fausseté; ce qui doit nécessairement être su, tant pour confirmer les
vérités précédentes que pour mieux entendre celles qui suivent. Mais
cependant il est à remarquer que je ne traite nullement en ce lieu-là du
péché, c'est-à-dire de l'erreur qui se commet dans la poursuite du bien
et du mal, mais seulement de celle qui arrive dans le jugement et le
discernement du vrai et du faux; et que je n'entends point y parler
des choses qui appartiennent à la foi ou à la conduite de la vie, mais
seulement de celles qui regardent les vérités spéculatives, et qui
peuvent être connues par l'aide de la seule lumière naturelle.
Dans la cinquième Méditation, outre que la nature corporelle prise en
général y est expliquée, l'existence de Dieu y est encore démontrée
par une nouvelle raison, dans laquelle néanmoins peut-être s'y
rencontrera-t-il aussi quelques difficultés, mais on en verra la
solution dans les réponses aux objections qui m'ont été faites; et de
plus je fais voir de quelle façon il est véritable que la certitude même
des démonstrations géométriques dépend de la connoissance de Dieu.
Enfin, dans la sixième, je distingue l'action de l'entendement d'avec
celle de l'imagination; les marques de celle distinction y sont
décrites; j'y montre que l'âme de l'homme est réellement distincte du
corps, et toutefois qu'elle lui est si étroitement conjointe et unie,
qu'elle ne compose que comme une même chose avec lui. Toutes les erreurs
qui procèdent des sens y sont exposées, avec les moyens de les éviter;
et enfin j'y apporte toutes les raisons desquelles on peut conclure
l'existence des choses matérielles: non que je les juge fort utiles pour
prouver ce qu'elles prouvent, à savoir, qu'il y a un monde, que les
hommes ont des corps, et autres choses semblables, qui n'ont jamais
été mises en doute par aucun homme de bon sens; mais parce qu'en les
considérant de près, l'on vient à connoître qu'elles ne sont pas si
fermes ni si évidentes que celles qui nous conduisent à la connoissance
de Dieu et de notre âme; en sorte que celles-ci sont les plus certaines
et les plus évidentes qui puissent tomber en la connoissance de l'esprit
humain, et c'est tout ce que j'ai eu dessin de prouver dans ces six
Méditations; ce qui fait que j'omets ici beaucoup d'autres questions,
dont j'ai aussi parlé par occasion dans ce traité.
MÉDITATIONS
TOUCHANT
LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE,
DANS LESQUELLES ON PROUVE CLAIREMENT
L'EXISTENCE DE DIEU
ET
LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME ET LE CORPS
DE L'HOMME.