NOTES SUR L'ÉLOGE DE DESCARTES.

Nous réimprimons ici les notes de l'Éloge de Descartes, supprimant

celles que remplit une philosophie commune et déclamatoire, et,

dans presque toutes, les traits de mauvais goût qui s'y rencontrent

fréquemment. Nous avons scrupuleusement conservé toute la partie

biographique, propre à bien faire connaître le caractère, les habitudes

et toute la carrière de Descartes.

Note 1:

René Descartes, seigneur du Perron, dont on fait ici l'éloge, naquit

à La Haye en Touraine le 30 mars 1596, de Jeanne Brochard, fille d'un

lieutenant-général de Poitiers, et de Joachim Descartes, conseiller au

parlement de Bretagne, dont il fut le troisième fils. Sa maison étoit

une des plus anciennes de la Touraine. Il avoit eu dans sa famille un

archevêque de Tours, et plusieurs braves gentilshommes qui avoient servi

avec distinction... Son père, soit par goût, soit par raison de fortune,

entra dans la robe... Depuis que le père de Descartes se fut établi à

Rennes, ses descendants y ont toujours demeuré. On en compte six qui

ont occupé avec distinction des charges dans le parlement de Bretagne.

Madame la présidente de Châteaugiron, dernière de la famille, vient de

mourir. On dit qu'elle avoit dans son caractère plusieurs traits de

ressemblance avec Descartes. Il y a eu aussi une Catherine Descartes,

nièce du philosophe, célèbre par son esprit, et par son talent pour les

vers agréables. Elle le est morte en 1706.

Note 2:

Descartes étoit né avec une complexion très foible, et les médecins

ne manquèrent pas de dire qu'il mourroit très jeune; cependant il les

trompa au moins d'une quarantaine d'années. Ayant perdu sa mère presque

en naissant, il fut très redevable aux soins d'une nourrice, qui suppléa

à la nature par tous les soins de la tendresse. Descartes en fut

très reconnoissant; il lui fit une pension viagère qui lui fut payée

exactement jusqu'à la mort; et, comme il n'étoit pas de ceux qui croient

que l'argent acquitte tout, il joignoit encore à ces bienfaits les

devoirs et l'attachement d'un fils. Son père ne voulut point fatiguer

des organes encore foibles par des études prématurées; il lui donna le

temps de croître et de se fortifier. Mais l'esprit de Descartes alloit

au-devant des instructions. Il n'avoit pas encore huit ans, et déjà on

l'appeloit le philosophe. Il demandoit les causes et les effets de tout,

et savoit ne pas entendre ce qui ne signifioit rien. En 1604, il fut mis

au collège de La Flèche. Son imagination vive et ardente fut la

première faculté de son âme qui se déploya. Il cultiva la poésie avec

transport... Ce goût de la poésie lui demeura toujours, et peu de temps

avant sa mort il fit des vers français à la cour de Suède.. C'est une

ressemblance qu'il eut avec Platon, et que Leibnitz eut avec lui. Il

aimoit aussi beaucoup l'histoire, et passoit les jours et les nuits à

lire; mais cette passion ne devoit pas durer long-temps... Il étoit

encore a La Flèche en 1610, lorsque le coeur du plus grand et du

meilleur des rois, assassiné dans Paris, y fut porté pour être déposé

dans la chapelle des jésuites. Il fut témoin de cette pompe cruelle, et

nommé parmi les vingt-quatre gentilshommes qui allèrent au-devant de ce

triste dépôt. Il étudioit alors en philosophie. Il y fit des progrès qui

annoncèrent son génie; car, au lieu d'apprendre, il doutoit. La logique

de ses maîtres lui parut chargée d'une foule de préceptes ou inutiles ou

dangereux; il s'occupoit à l'en séparer, _comme le statuaire_, dit-il

lui-même, _travaille à tirer une Minerve d'un bloc de marbre qui est

informe_. Leur métaphysique le révoltoit par la barbarie des mots et le

vide des idées; leur physique par l'obscurité du jargon et par la fureur

d'expliquer tout ce qu'elle n'expliquoit pas. Les mathématiques seules

le satisfirent; il y trouva l'évidence qu'il cherchoit partout. Il

s'y livra en homme qui avoit besoin de connoître. Quelques auteurs

prétendent qu'il inventa, étant encore au collège, sa fameuse _analyse_.

Ce seroit un prodige bien plus étonnant que celui de Newton, qui à

vingt-cinq ans avoit trouvé le calcul de l'infini. Quoi qu'il en soit

de cette particularité, Descartes finit ses études en 1612. Le fruit

ordinaire de ces premières études est de s'imaginer savoir beaucoup.

Descartes étoit déjà assez avancé pour voir qu'il ne savoit rien. En se

comparant avec tous ceux qu'on nommoit savants, il apprit à mépriser ce

nom. De là au mépris des sciences il n'y a qu'un pas. Il oublia donc et

les lettres, et les livres, et l'étude; et celui qui devoit créer la

philosophie en Europe renonça pendant quelque temps à toute espèce de

connoissance. Voilà à peu près tout ce que nous savons des premières

années de Descartes...

Note 3:

Il étoit impossible que Descartes demeurât dans l'inaction. Il faut un

aliment pour les âmes ardentes. Dès qu'il eut renoncé aux livres, il

s'abandonna aux plaisirs. Eu 1614 il fit à Paris l'essai d'une liberté

dangereuse; mais son génie le ramena bientôt. Tout-à-coup il rompt

avec ses amis et ses connoissances; il loue une petite maison dans un

quartier désert du faubourg Saint-Germain, s'y enferme avec un ou deux

domestiques, n'avertit personne de sa retraite, et y passe les années

1615 et 1616 appliqué à l'étude, et inconnu presque à toute la terre. Ce

ne fut qu'au bout de plus de deux ans qu'un ami le rencontra par hasard

dans une rue écartée, s'obstina à le poursuivre jusque chez lui, et

le rentraîna enfin dans le monde. On peut juger par ce seul trait du

caractère de Descartes, et de la passion que lui inspirait l'étude...

Note 4:

Descartes avait vingt-un ans lorsqu'il sortit de France pour la première

fois: c'étoit en 1617. Il alla d'abord en Hollande, où il demeura deux

ans; ce dut être pour lui un spectacle curieux, qu'un pays où tout

commençoit à naître, et où tout étoit l'ouvrage de la liberté. Mais s'il

y vit un terrain 'S nouveau--créé pour ainsi dire, et arraché à la mer,

s'il vit le spectacle magnifique des canaux, des digues, du commerce et

des villes de la Hollande, il fut aussi témoin des querelles sanglantes

des gomaristes et des arminiens. On sait comment l'ambition du prince

d'Orange voulut faire servir ces guerres de religion à sa grandeur.

Barnevelt, âgé de soixante-seize ans, fut condamné, et mourut sur

l'échafaud, pour avoir voulu garantir son pays du despotisme. Ce

furent les premiers mémoires que l'Europe fournit à Descartes pour la

connoissance de l'esprit humain. Eu 1619 il passa en Allemagne. Quelques

années plus tôt, il y aurait vu ce Rodolphe qui conversoit avec

Tycho-Brahé au lieu de travailler avec ses ministres, et faisoit avec

Kepler des tables astronomiques tandis que les Turcs ravageoient ses

états. Il vit couronner à Francfort Ferdinand II; et il paroît qu'il

observa avec curiosité toutes ces cérémonies, ou politiques, ou sacrées,

qui rendent plus imposant aux yeux des peuples le maître qui doit les

gouverner. Ce couronnement fut le signal de la fameuse guerre de trente

ans. Descartes passa les années 1619 et 1620 en Bavière, dans la Souabe,

dans l'Autriche et dans la Bohême. En 1621 il fut en Hongrie; il

parcourut la Moravie, la Silesie, pénétra dans le nord de l'Allemagne,

alla en Poméranie par les extrémités de la Pologne, visita toutes

les côtes de la mer Baltique, remonta de Stettin dans la Marche de

Brandebourg, passa au duché de Meckelhourg, et de là dans le Holstein,

et enfin s'embarqua sur l'Elbe, d'où il retourna en Hollande. Il fut sur

le point de périr dans ce trajet. Pour être plus libre, il avoit pris à

Emhden un bateau pour lui seul et son valet. Les mariniers, à qui

son air doux et tranquille et sa petite taille n'en imposoient pas

apparemment beaucoup, formèrent le complot de le tuer, afin de profiter

de ses dépouilles. Comme ils ne se doutoient pas qu'il entendît leur

langue, ils eurent l'heureuse imprudence de tenir conseil devant lui;

par bonheur Descartes savoit le hollandais: il se lève tout-à-coup,

change de contenance, tire l'épée avec fierté, et menace de percer le

premier qui oseroit approcher. Cette heureuse audace les intimida,

et Descartes fut sauvé... Quatre ou cinq mariniers de la West-Frise

pensèrent disposer de celui qui devoit faire la révolution de l'esprit

humain... Descartes passa la fin de 1621 et les premiers mois de 1622

a La Haye. C'est là qu'il vit cet électeur palatin qui, pour avoir été

couronné roi, étoit devenu le plus malheureux des hommes. Il passoit sa

vie à solliciter des secours et à perdre des batailles. La princesse

Élisabeth sa fille, que sa liaison avec Descartes rendit depuis si

fameuse, avoit alors tout au plus trois ou quatre ans. Elle étoit

errante avec sa mère, et partageoit des maux qu'elle ne sentoit pas

encore. La même année Descartes traversa les Pays-Bas espagnols, et

s'arrêta à la cour de Bruxelles. La trêve entre l'Espagne et la Hollande

étoit rompue. Il y vit l'infante Isabelle, qui, sous un habit de

religieuse, gouvernoit dix provinces, et signoit des ordres pour livrer

des batailles, à peu près comme on vit Ximenès gouverner l'Espagne,

l'Amérique et les Indes, sous un habit de cordelier... En 1623 il fit le

voyage d'Italie; il traversa la Suisse, où il observa plus la nature que

les hommes; s'arrêta quelque temps dans la Valteline; vit à Venise le

mariage du doge avec la mer Adriatique... et arriva enfin à Rome sur

la fin de 1624. Il y fut témoin d'un jubilé qui attiroit une quantité

prodigieuse de peuple de tous les bouts du l'Europe. Ce mélange de

tant de nations différentes était un spectacle intéressant pour un

philosophe. Descartes y donna toute son attention. Il comparoit les

caractères de tous ces peuples réunis, comme un amateur habile compare,

dans une belle galerie de tableaux, les manières des différentes écoles

de peinture. En 1625 il passa par la Toscane: Galiléo étoit alors âgé

de soixante ans, et l'inquisition ne s'étoit pas encore flétrie par la

condamnation de ce grand homme. En 1631 il fit le voyage d'Angleterre,

et en 1634 celui de Danemarck. L'Espagne et le Portugal sont les seuls

pays de l'Europe où Descartes n'ait pas voyagé.

Note 5:

Descartes porta les armes dans sa jeunesse: d'abord en Hollande, sous le

célèbre Maurice de Nassau, qui affermit la liberté fondée par son père,

et mérita de balancer la réputation de Farnèse; de là en Allemagne, sous

Maximilien de Bavière, au commencement de la guerre de trente ans. Il

vit dans cette guerre le choc de deux religions opposées, l'ambition

des chefs, le fanatisme des peuples, la fureur des partis, l'abus des

succès, l'orgueil du pouvoir, et trente provinces dévastées, parce qu'on

se disputoit à qui gouverneroit la Bohême. Il passa ensuite au service

de l'empereur Ferdinand II, pour voir de plus près les troubles de la

Hongrie. La mort du comte de Bucquoy, général de l'armée impériale, qui

fut tué, dans une déroute, de trois coups de lance et de plus de trente

coups de pistolet, le dégoûta du métier des armes. Il avoit servi

environ quatre ans, et en avoit alors vingt-cinq. On croit pourtant

qu'au siège de La Rochelle il combattit, comme volontaire, dans une

bataille contre la flotte anglaise. On se doute bien que l'ambition

de Descartes n'étoit point de devenir un grand capitaine. Avide de

connoître, il vouloit étudier les hommes dans tous les états; et

malheureusement la guerre est devenue un des grands spectacles de

l'humanité. Il avoit d'abord aimé cette profession, comme il l'avouoit

lui-même, sans doute parce qu'elle convenoit à l'activité inquiète de

son âme; mais dans la suite, un coup d'oeil plus philosophique ne lui

laissa voir que le malheur des hommes...

Note 6:

Ce fut en 1625, au retour de son voyage d'Italie, que Descartes fît

ses observations sur la cime des Alpes. Il est peu d'âmes sensibles ou

fortes à qui la vue de ces montagnes n'inspire de grandes idées. L'homme

mélancolique y voit une retraite délicieuse et sauvage, le guerrier s'y

rappelle les armées qui les ont traversées, et le philosophe s'y occupe

des phénomènes de la nature. Descartes y composa une partie de son

système sur les grêles, les neiges, les tonnerres et les tourbillons de

vents...

Note 7:

Dès son enfance, Descartes avoit l'habitude de méditer. Lorsqu'il étoit

à La Flèche, on lui permettoit, à cause de la foiblesse de sa santé, de

passer une partie des matinées au lit. Il employoit ce temps à réfléchir

profondément sur les objets de ses études; et il en contracta l'habitude

pour le reste de sa vie. Ce temps, où le sommeil a réparé les forces, où

les sens sont calmes, où l'ombre et le demi-jour favorisent la rêverie,

et où l'âme ne s'est point encore répandue sur les objets qui sont

hors d'elle, lui paroissoit le plus propre à la pensée. C'est dans ces

matinées qu'il a fait la plupart de ses découvertes, et arrangé ses

mondes. Il porta à la guerre ce même esprit de méditation. En 1619,

étant en quartier d'hiver sur les frontières de Bavière, dans un lieu

très écarté, il y passa plusieurs mois dans une solitude profonde,

uniquement occupé à méditer. Il cherchoit alors les moyens de créer une

science nouvelle. Sa tête, fatiguée sans doute par la solitude ou par le

travail, s'échauffa tellement, qu'il crut avoir des songes mystérieux.

Il crut voir des fantômes; il entendit une voix qui l'appeloit à la

recherche de la vérité. Il ne douta point, dit l'historien de sa vie,

que ces songes ne vinssent du ciel, et il y mêla un sentiment de

religion...

Note 8:

La première étude qui attacha véritablement Descartes fut celle des

mathématiques. Dans son enfance, il les étudia avec transport, et en

particulier l'algèbre et l'analyse des anciens. A l'âge de dix-neuf ans,

lorsqu'il renonça brusquement à tous les plaisirs, et qu'il passa

deux ans dans la retraite, il employa tout ce temps à l'étude de la

géométrie. En 1617, étant au service de la Hollande, un inconnu fit

afficher dans les rues de Bréda un problème à résoudre. Descartes vit un

grand concours de passants qui s'arrêtoient pour lire. Il s'approcha;

mais l'affiche étoit en flamand, qu'il n'entendoit pas. Il pria un homme

qui étoit à côté de lui de la lui expliquer. C'étoit un mathématicien

nommé Beckman, principal du collège de Dordrecht. Le principal, homme

grave, voyant un petit officier français en habit uniforme, crut qu'un

problème de géométrie n'étoit pas fort intéressant pour lui; et,

apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer

l'affiche, à condition qu'il résoudroit le problème. C'étoit une espèce

de défi. Descartes l'accepta; le lendemain matin le problème étoit

résolu. Beckman fut fort étonné; il entra en conversation avec le jeune

homme; et il se trouva que le militaire de vingt ans en savoit beaucoup

plus sur la géométrie que le vieux professeur de mathématiques. Deux ou

trois ans après, étant à Ulm, en Souabe, il eut une aventure à peu près

pareille avec Faulhaber, mathématicien allemand. Celui-ci venoit de

donner un gros livre sur l'algèbre, et il traitoit Descartes assez

lestement, comme un jeune officier aimable, et qui ne paroissoit pas

tout-à-fait ignorant. Cependant un jour, à quelques questions qu'il

lui fit, il se douta que Descartes pouvoit bien avoir quelque mérite.

Bientôt, à la clarté et à la rapidité de ses réponses sur les questions

les plus abstraites, il reconnut dans ce jeune homme le plus puissant

génie, et ne regarda plus qu'avec respect celui qu'il croyoit honorer en

le recevant chez lui. Descartes fut lié ou du moins fut en commerce avec

tous les plus savants géomètres de son siècle. Il ne se passoit pas

d'année qu'il ne donnât la solution d'un très grand nombre de problèmes

qu'on lui adressoit dans sa retraite; car c'étoit alors la méthode entre

les géomètres, à peu près comme les anciens sages et mêmes les rois dans

l'Orient s'envoyoient des énigmes à deviner. Descartes eut beaucoup de

part à la fameuse question de la roulette et de la cycloïde. La cycloïde

est une ligne décrite par le mouvement d'un point de la circonférence

d'un cercle, tandis que le cercle fait une révolution sur une ligne

droite. Ainsi quand une roue de carrosse tourne, un des clous de la

circonférence décrit dans l'air une cycloïde. Cette ligne fut découverte

par le P. Mersenne, expliquée par Roberval, examinée par Descartes, qui

en découvrit la tangente; usurpée par Toricelli, qui s'en donna pour

l'inventeur; approfondie par Pascal, qui contribua beaucoup à en

démontrer la nature et les rapports. Depuis, les géomètres les plus

célèbres, tels que Huygens, Wallis, Wren, Leibniz, et les Bernoulli, y

travaillèrent encore. Avant de finir cet article, il ne sera peut-être

pas inutile de remarquer que Descartes, qui fut le plus grand géomètre

de son siècle, parut toujours faire assez peu de cas de la géométrie.

Il tenta au moins cinq ou six fois d'y renoncer, et il y revenoit sans

cesse...

Note 9: C'est un spectacle aussi curieux que philosophique de

suivre toute la marche de l'esprit de Descartes, et de voir tous les

degrés par où il passa pour parvenir à changer la face des sciences.

Heureusement, en nous donnant ses découvertes, il nous a indiqué la

route qui l'y avoit mené. Il seroit à souhaiter que tous les inventeurs

eussent fait de même; mais la plupart nous on caché leur marche, et nous

n'avons que le résultat de leurs travaux. Il semble qu'ils aient craint,

ou de trop instruire les hommes, ou de s'humilier à leurs yeux en se

montrant eux-mêmes luttant contre les difficultés. Quoi qu'il en soit,

voici la marche de Descartes. Dès l'âge de quinze ans, il commença à

douter. Il ne trouvoit dans les leçons de ses maîtres que des opinions;

et il cherchoit des vérités. Ce qui le frappoit le plus, c'est qu'il

voyoit qu'on disputoit sur tout. A dix-sept ans, ayant fini ses études,

il s'examina sur ce qu'il avoit appris: il rougit de lui-même; et,

puisqu'il avoit eu les plus habiles maîtres, il conclut que les hommes

ne savoient rien, et qu'apparemment ils ne pouvoient rien savoir. Il

renonça pour jamais aux sciences. A dix-neuf, il se remit à l'étude des

mathématiques, qu'il avoit toujours aimées. A vingt-un, il se mit à

voyager pour étudier les hommes. En voyant chez tous les peuples mille

choses extravagantes et fort approuvées, il apprenoit, dit-il, à se

défier de l'esprit humain, et à ne point regarder l'exemple, la coutume

et l'opinion comme des autorités. A vingt-trois, se trouvant dans une

solitude profonde, il employa trois ou quatre mois de suite à penser. Le

premier pas qu'il fit fut d'observer que tous les ouvrages composés

par plusieurs mains sont beaucoup moins parfaits que ceux qui ont été

conçus, entrepris et achevés par un seul homme: c'est ce qu'il est aisé

de voir dans les ouvrages d'architecture, dans les statues, dans les

tableaux, et même dans les plans de législation et de gouvernement. Son

second pas fut d'appliquer cette idée aux sciences. Il les vit comme

formées d'une infinité de pièces de rapport, grossies des opinions de

chaque philosophe, tous d'un esprit et d'un caractère différent. Cet

assemblage, cette combinaison d'idées souvent mal liées et mal

assorties peut-elle autant approcher de la vérité que le feroient les

raisonnements justes et simples d'un seul homme? Son troisième pas fut

d'appliquer cette même idée à la raison humaine. Comme nous sommes

enfants avant que d'être hommes, notre raison n'est que le composé d'une

foule de jugements souvent contraires, qui nous ont été dictés par

nos sens, par notre nourrice et par nos maîtres. Ces jugements

n'auroient-ils pas plus de vérité et plus d'unité, si l'homme, sans

passer par la faiblesse de l'enfance, pouvoit juger en naissant, et

composer lui seul toutes ses idées? Parvenu jusque là, Descartes résolut

d'ôter de son esprit toutes les opinions qui y étoient, pour y en

substituer de nouvelles, ou y remettre les mêmes après qu'il les auroit

vérifiées; et ce fut son quatrième pas. Il vouloit, pour ainsi dire,

recomposer sa raison, afin qu'elle fût à lui, et qu'il pût s'assurer

pour la suite des fondements de ses connoissances. Il ne pensoit point

encore à réformer les sciences pour le public; il regardait tout

changement comme dangereux. Les établissements une fois faits,

disoit-il, sont comme ces grands corps dont la chute ne peut être que

très rude, et qui sont encore plus difficiles à relever quand ils sont

abattus, qu'à retenir quand ils sont ébranlés. Mais comme il seroit

juste de blâmer un homme qui entreprendroit de renverser toutes les

maisons d'une ville, dans le seul dessein de les rebâtir sur un nouveau

plan, il doit être permis à un particulier d'abattre la sienne, pour

la reconstruire sur des fondements plus solides. Il entreprit donc

d'exécuter la première partie de ses desseins, qui consistoit à

détruire; et ce fut son cinquième pas. Mais il éprouva bientôt les plus

grandes difficultés. _Je m'aperçut,_ dit-il, _qu'il n'est pas aussi aisé

à un homme de se défaire de ses préjugés, que de brûler sa maison_. Il y

travailla constamment plusieurs années de suite, et il crut à la fin

en être venu à bout. Je ne sais si je me trompe, mais cette marche de

l'esprit de Descartes me paroît admirable. Continuons de le suivre. A

l'âge de vingt-quatre ans, il entendit parler en Allemagne d'une

société d'hommes qui n'avoit pour but que la recherche de la vérité: on

l'appeloit la confrérie des Rose-Croix. Un de ses principaux statuts

étoit de demeurer cachée. Elle avoit, à ce qu'on dit, pour fondateur,

un Allemand né dans le quatorzième siècle. On raconte de cet homme des

choses merveilleuses. Il avoit profondément étudié la magie, qui étoit

alors une science fort importante. Il avoit voyagé en Arabie, en

Turquie, en Afrique, en Espagne, avoit vu sur la terre des sages et des

cabalistes, avoit appris plusieurs secrets de la nature, et s'étoit

retiré enfin en Allemagne, où il vécut solitaire dans une grotte jusqu'à

l'âge de cent six ans. On se doute bien qu'il fit des prodiges pendant

sa vie et après sa mort. Son histoire ne ressemble pas mal à celle

d'Apollonius du Tyane. On imagina un soleil dans la grotte où il étoit

enterré; et ce soleil n'avoit d'autre fonction que celle d'éclairer son

tombeau. La confrérie fondée par cet homme extraordinaire étoit, dit-on,

chargée de réformer les sciences dans tout l'univers. En attendant, elle

ne paroissoit pas; et Descartes, malgré toutes ses recherches, ne put

trouver un seul homme qui en fût. Il y a cependant apparence qu'elle

existoit, car on en parloit beaucoup dans toute l'Allemagne; on écrivoit

pour et contre; et même en 1623 on fit l'honneur à ces philosophes de

les jouer à Paris, sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Descartes,

déchu de l'espérance de trouver dans cette société quelques secours pour

ses desseins, résolut désormais de se passer des livres et des savants.

Il ne vouloit plus lire que dans ce qu'il appeloit _le grand livre du

monde_, et s'occupait à ramasser des expériences. A vingt-sept ans, il

éprouva une secousse qui lui fit abandonner les mathématiques et la

physique; les unes lui paroissoient trop vides, l'autre trop incertaine.

Il voulut ne plus s'occuper que de la morale; mais à la première

occasion il retournoit à l'étude de la nature. Emporté comme malgré lui,

il s'enfonça de nouveau dans les sciences abstraites. Il les quitta

encore pour revenir à l'homme; il espéroit trouver plus de secours pour

cette science, mais il reconnut bientôt qu'il s'étoit trompé. Il vit que

dans Paris, comme à Rome et dans Venise, il y avoit encore moins de gens

qui étudioient l'homme que la géométrie. Il passa trois ans dans ces

alternatives, dans ce flux et reflux d'idées contraires, entraîné

par son génie tantôt vers un objet, tantôt vers un autre, inquiet et

tourmenté, et combattant sans cesse avec lui-même. Ce ne fut qu'à

trente-deux ans que tous ces orages cessèrent. Alors il pensa

sérieusement à refaire une philosophie nouvelle; mais il résolut de ne

point embrasser de secte, et de travailler sur la nature même. Voilà

par quels degrés Descartes parvint à cette grande révolution: il y fut

conduit par le doute et l'examen...

Note 10:

Descartes fut très long-temps incertain sur le genre de vie qu'il devoit

embrasser. D'abord il prit le parti des armes, comme on l'a vu, mais il

s'en dégoûta au bout de quatre ans. En 1623, dans le temps des troubles

de la Valteline, il eut quelque envie d'être intendant de l'armée; mais

ses sollicitations ne purent être assez vives pour qu'il réussît: il

mettoit trop peu de chaleur à tout ce qui n'intéressoit que sa fortune.

En 1625, il fut sur le point d'acheter la charge de lieutenant-général

de Châtellerault; et comme il étoit persuadé que pour exercer une charge

il falloit être instruit, il manda à son père qu'il iroit se mettre à

Paris chez un procureur au Châtelet, pour y apprendre la pratique. Il

faut avouer que c'étoit là un singulier apprentissage pour un homme tel

que Descartes: il avoit alors vingt-neuf ans. Mais ce projet manqua

comme l'autre. S'il avoit réussi, il est à croire que Descartes auroit

fait comme le président de Montesquieu, et qu'il ne fût pas long-temps

resté juge. Enfin, après avoir passé dix ou douze ans à observer tous

les états, il finit par n'en choisir aucun. Il résolut de garder son

indépendance, et de s'occuper tout entier à la recherche de la vérité.

Il pensoit sans doute que c'étoit assez remplir son devoir d'homme et de

citoyen, de travailler à éclairer les hommes.

Note 11:

Ce fut en 1629, sur la fin de mars, que Descartes partit

pour aller s'établir en Hollande; il avoit alors trente-trois ans. Comme

sa résolution auroit paru extraordinaire, il n'en avertit ni ses parents

ni ses amis; il se contenta de leur écrire avant son départ. On ne

manqua point de murmurer. Il n'y a que celui qui a pu concevoir un tel

projet qui soit capable de l'approuver. Mais son parti étoit pris. Il

nous rend compte lui-même des motifs qui l'engagèrent à quitter la

France. Le premier fut la raison du climat. Il craignoit que la chaleur,

en exaltant un peu trop son imagination, ne lui ôtât une partie du

sang-froid et du calme nécessaires pour les découvertes philosophiques;

le climat de la Hollande lui parut plus favorable à ses desseins. Mais

son principal motif fut la passion qu'il avoit pour la retraite, et le

désir de vivre dans une solitude profonde. En France, il eut été sans

cesse détourné de l'étude par ses parents ou ses amis... au lieu qu'en

Hollande il étoit sûr qu'on n'exigeroit rien de lui. Il espéroit

vivre parfaitement inconnu, solitaire au milieu d'un peuple actif qui

s'occuperoit de son commerce, tandis que lui s'occuperoit à penser.

Comme son grand but étoit la retraits, il prit toutes sortes de moyens

pour n'être pas découvert. Il ne confia sa demeure qu'à un seul ami

chargé de sa correspondance. Jamais il ne datoit ses lettres du lieu où

il demeuroit, mais de quelque grande ville où il étoit sûr qu'on ne le

trouverait pas. Pendant plus de vingt ans qu'il demeura en Hollande, il

changea très souvent de séjour, fuyant sa réputation partout où elle

le poursuivoit, et se dérobant aux importuns qui vouloient seulement

l'avoir vu. Il habitoit quelquefois dans les grandes villes; mais il

préféroit ordinairement les villages ou les bourgs, et le plus souvent

les maisons solitaires tout-à-fait isolées dans la campagne. Quelquefois

il alloit s'établir dans une petite maison aux bords de la mer: on

montre encore en plusieurs endroits les maisons qu'il a habitées... Le

goût que Descartes avoit pour la Hollande étoit si vif, qu'il cherchoit

à y attirer ceux de ses amis qui vouloient se retirer du monde. Je vais

traduire une lettre qu'il écrivoit à Balzac sur ce sujet; on la verra

peut-être avec plaisir. «Je ne suis point étonné, lui dit-il, qu'une

âme grande et forte, telle que la vôtre, ne puisse se plier aux usages

serviles de la cour. J'ose donc vous conseiller de venir à Amsterdam,

et de vous y retirer, plutôt que dans des chartreuses, ou même dans les

lieux les plus agréables de France ou d'Italie. Je préfère même son

séjour à cette solitude charmante où vous étiez l'année dernière.

Quelque agréable que soit une maison de campagne, on y manque de mille

choses qu'on ne trouve que dans les villes; on n'y est pas même aussi

seul qu'on le voudroit. Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le

murmure vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui vous

jettera dans l'enchantement; mais aussi vous aurez à vous défendre d'une

quantité de petits voisins qui vous assiégeront sans cesse. Ici, comme

tout le monde, excepté moi, est occupé au commerce, il ne tient qu'à moi

de vivre inconnu à tout le monde. Je me promène tous les jours à travers

un peuple immense, presque aussi tranquillement que vous pouvez le faire

dans vos allées. Les hommes que je rencontre me font la même impression

que si je voyois les arbres de vos forêts ou les troupeaux de vos

campagnes. Le bruit intime de tous ces commerçants ne me distrait

pas plus que si j'entendois le bruit d'un ruisseau. Si je m'amuse

quelquefois à considérer leurs mouvements, j'éprouve le même plaisir que

vous à considérer ceux qui cultivent vos terres: car je vois que le but

de tous ces travaux est d'embellir le lieu que j'habite, et de prévenir

tous mes besoins. Si vous avez du plaisir à voir les fruits croître dans

vos vergers, et vous promettre l'abondance, pensez-vous que j'en aie

moins à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes m'apporter

les productions de l'Europe et des Indes? Dans quel lieu de l'univers

trouverez-vous plus aisément qu'ici tout ce qui peut intéresser la

vanité ou flatter le goût? Y a-t-il un pays dans le monde où l'on soit

plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où il y ait moins de

dangers à craindre, où les lois veillent mieux sur le crime, où les

empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, où il

reste enfin plus de traces de l'heureuse et tranquille innocence de nos

pères? Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux de votre ciel d'Italie,

la peste se mêle avec l'air qu'on y respire; la chaleur du jour y est

insupportable; les fraîcheurs du soir y sont malsaines; l'ombre des

nuits y couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les

hivers du Nord, comment à Rome, même avec des bosquets, des fontaines

et des grottes, vous garantirez-vous aussi bien de la chaleur, que vous

pourrez ici, avec un bon poêle ou une cheminée, vous garantir du froid?

Je vous attends avec une petite provision d'idées philosophiques qui

vous feront peut-être quelque plaisir; et, soit que vous veniez ou que

vous ne veniez pas, je n'en serai pas moins votre tendre et fidèle ami.»

Cette lettre est très intéressante. D'abord elle nous fait voir le goût

de Descartes pour la Hollande, et la manière dont il y vivoit. Elle nous

montre ensuite son imagination et le tour agréable qu'il savoit donner

à ses idées. On a accusé la géométrie de dessécher l'esprit; je ne

sais s'il y a rien dans tout Balzac où il y ait autant d'esprit et

d'agrément. L'imagination brillante de Descartes se décèle partout dans

ses ouvrages; et s'il n'avoit voulu être ni géomètre, ni philosophe, il

n'auroit encore tenu qu'à lui d'être le plus bel-esprit de son temps.

Note 12:

Le _Discours sur la méthode_ parut le 8 juin 1637. Il

étoit à la tête de ses _Essais de philosophie_. Descartes y indique les

moyens qu'il a suivis pour tâcher de parvenir à la vérité, et ce qu'il

faut faire encore pour aller plus avant. On y trouva une profondeur

de méditation inconnue jusqu'alors. C'est là qu'est l'histoire de

son fameux doute. Il a depuis répété cette histoire dans deux autres

ouvrages, dans le premier livre de ses _Principes_, et dans la première

de ses _Méditations métaphysiques_. Il falloit qu'il sentît bien

vivement l'importance et la nécessité du doute, pour y revenir jusqu'à

trois fois, lui qui étoit si avare de paroles. Mais il regardoit le

doute comme la base de la philosophie, et le garant sûr des progrès

qu'on pourroit y faire dans tous les siècles...

Note 13:

Les règles de l'analyse logique, qu'on peut regarder comme

la seconde partie de sa _Méthode_, sont indiquées dans plusieurs de ses

ouvrages, et rassemblées en grande partie dans un manuscrit qui n'a été

imprimé qu'après sa mort. L'ouvrage est intitulé, _Règles pour conduire

notre esprit dans la recherche de la vérité_. En voici à peu près la

marche. Voulez-vous trouver la vérité, formez votre esprit, et rendez-le

capable de bien juger. Pour y parvenir, ne l'appliquez d'abord qu'à ce

qu'il peut bien connoître par lui-même. Pour bien connoître, ne cherchez

pas ce qu'on a écrit ou pensé avant vous; mais sachez vous en tenir à ce

que vous reconnoissez vous-même pour évident. Vous ne trouverez point la

vérité sans méthode; la méthode consiste dans l'ordre; l'ordre consiste

à réduire les propositions complexes à des propositions simples, et vous

élever par degrés des unes aux autres. Pour vous perfectionner dans

une science, parcourez-en toutes les questions et toutes les branches,

enchaînant toujours vos pensées les unes aux autres. Quand votre esprit

ne conçoit pas, sachez vous arrêter; examinez long-temps les choses

les plus faciles; vous vous accoutumerez ainsi à regarder fixement la

vérité, et à la reconnoître. Voulez-vous aiguiser votre esprit et le

préparer à découvrir un jour par lui-même, exercez-le d'abord sur ce qui

a été inventé par d'autres. Suivez surtout les découvertes où il y a de

l'ordre et un enchaînement d'idées. Quand il aura examiné beaucoup de

propositions simples, qu'il s'essaie peu à peu à embrasser distinctement

plusieurs objets à la fois; bientôt il acquerra de la force et de

l'étendue. Enfin, mettez à profit tous les secours de l'entendement, de

l'imagination, de la mémoire et des sens, pour comparer ce qui est

déjà connu avec, ce qui ne l'est pas, et découvrir l'un par l'autre.

Descartes divise tous les objets de nos connoissances en propositions

simples et en questions. Les questions sont de deux sortes: ou on les

entend parfaitement, quoiqu'on ignore la manière de les résoudre; ou la

connoissance qu'on en a est imparfaite. Le plan de Descartes étoit

de donner trente-six règles, c'est-à-dire douze pour chacune de ses

divisions. Il n'a exécuté que la moitié de l'ouvrage; mais il est

aisé de voir par cet essai comment il portoit l'esprit de système

et d'analyse dans toutes ses recherches, et avec quelle adresse il

décomposoit, pour ainsi dire, tout le mécanisme du raisonnement.

Note 14:

Les _Méditations métaphysiques_ de Descartes parurent en

1641. C'étoit, de tous ses ouvrages, celui qu'il estimoit le plus. Il le

louoit avec un enthousiasme de bonne foi; car il croyoit avoir trouvé le

moyen de démontrer les vérités métaphysiques d'une manière plus évidente

que les démonstrations de géométrie. Ce qui caractérise surtout cet

ouvrage, c'est qu'il contient sa fameuse démonstration de Dieu par

l'idée, démonstration si répétée depuis, adoptée par les uns, et rejetée

par les autres; et qu'il est le premier où la distinction de l'esprit

et de la matière soit parfaitement développée, car avant Descartes on

n'avoit point encore bien approfondi les preuves philosophiques de la

spiritualité de l'âme. Une chose remarquable, c'est que Descartes ne

donna cet ouvrage au public que par principe de conscience. Ennuyé des

tracasseries qu'on lui suscitoit depuis trois ans pour ses _Essais

de philosophie_, il avoit résolu de ne plus rien imprimer. J'aurois,

dit-il, une vingtaine d'approbateurs et des milliers d'ennemis: ne

vaut-il pas mieux me taire, et m'instruire en silence? Il crut cependant

qu'il ne devoit pas supprimer un ouvrage qui pouvoit fournir ou de

nouvelles preuves de l'existence de Dieu, ou de nouvelles lumières sur

la nature de l'âme. Mais, avant de le risquer, il le communiqua à tous

les hommes les plus savants de l'Europe, recueillit leurs objections,

et y répondit. Le célèbre Arnauld fut du nombre de ceux qu'il consulta.

Arnauld n'avoit alors que vingt-huit ans. Descartes fut étonné de la

profondeur et de l'étendue de génie qu'il trouva dans ce jeune homme. Il

s'en falloit de beaucoup qu'il eût porté le même jugement des objections

de Hobbes et de celles de Gassendi. Il fit imprimer toutes ces

objections, avec les réponses, à la suite des _Méditations_; et, pour

leur donner encore plus de poids, le philosophe dédia son ouvrage à la

Sorbonne. _Je veux m'appuyer de l'autorité,_ disoit-il, _puisque la

vérité est si peu de chose quand elle est seule._ Il n'avoit point

encore pris assez de précautions. Ce livre, approuvé par les docteurs,

discuté par des savants, dédié à la Sorbonne, et où le génie s'épuise

à prouver l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme, fut mis,

vingt-deux ans après, à l'index à Rome.

Note 15:

On a été étonné que, dans ses _Méditations métaphysiques_,

Descartes n'ait point parlé de l'immortalité de l'âme. Ses ennemis

avoient beau jeu; et ils n'ont pas manqué de profiter de ce silence pour

l'accuser de n'y pas croire. Mais il nous apprend lui-même, par une de

ses lettres, qu'ayant établi clairement dans cet ouvrage la distinction

de l'âme et de la matière, il suivoit nécessairement de cette

distinction que l'âme par sa nature ne pouvoit périr avec le corps...

Note 16:

La _Géométrie_ de Descartes parut en 1637 avec le _Traité

de la méthode_, son _Traité des météores_ et sa _Dioptrique_. Ces quatre

traités réunis ensemble formoient ses _Essais de philosophie_. Sa

_Géométrie_ étoit si fort au-dessus de son siècle, qu'il n'y avoit

réellement que très peu d'hommes en état de l'entendre. C'est ce qui

arriva depuis à Newton; c'est ce qui arrive à presque tous les grands

hommes. Il faut que leur siècle coure après eux pour les atteindre.

Outre que sa _Géométrie_ étoit très profonde et entièrement nouvelle,

parce qu'il avoit commencé où les autres avaient fini, il avoue lui-même

dans une de ses lettres qu'il n'avoit pas été fâché d'être un peu

obscur, afin de mortifier un peu ces hommes qui savent tout. Si on l'eût

entendu trop aisément, on n'auroit pas manqué de dire qu'il n'avait rien

écrit de nouveau, au lieu que la vanité humiliée étoit forcée de lui

rendre hommage. Dans une autre lettre, on voit qu'il calcule avec

plaisir les géomètres en Europe qui sont en état de l'entendre. Il en

trouve trois ou quatre en France, deux en Hollande, et deux dans les

Pays-Bas espagnols...

Note 17:

Presque toute la physique de Descartes est renfermée dans

son livre des _Principes_. Cet ouvrage, qui parut en 1644, est divisé

en quatre parties. La première est toute métaphysique, et contient

les principes des connoissances humaines. La seconde est sa physique

générale, et traite des premières lois de la nature, des éléments de la

matière, des propriétés de l'espace et du mouvement. La troisième est

l'explication particulière du système du monde et de l'arrangement des

corps célestes. La quatrième contient tout ce qui concerne la terre...

Note 18:

_Traité des météores_, imprimé en 1637, comme on l'a

déjà dit. Ce fut un des ouvrages de Descartes qui éprouva le moins de

contradiction. Au reste, ce ne seroit pas une manière toujours sûre de

louer un ouvrage philosophique; mais quelquefois aussi les hommes font

grâce à la vérité. C'est le premier morceau de physique que Descartes

donna...

Note 19:

_Traité de la dioptrique_, imprimé aussi en 1637, à la

suite du _Discours sur la méthode_...

Note 20:

_Traité de musique_, composé par Descartes en 1618, dans

le temps qu'il servoit en Hollande. Il n'avoit alors que vingt-deux

ans. Cet ouvrage de sa jeunesse ne fut imprimé qu'après sa mort. Il

fut commenté et traduit en plusieurs langues; mais il ne fit point de

révolution...

Note 21:

Il s'en faut de beaucoup que le _Traité de mécanique_ de

Descartes soit complet. Descartes le composa à la hâte en 1636, pour

faire plaisir à un de ses amis, père du fameux Huygens. C'était un

présent que le génie offroit à l'amitié. Il espéroit dans la suite

refondre cet ouvrage, et lui donner une juste étendue; mais il n'en eut

point le temps. On le fit imprimer après sa mort, par cette curiosité

naturelle qu'on a de rassembler tout ce qui est sorti des mains d'un

grand homme. Ce petit traité parut pour la première fois en 1668.

Note 22:

Tout le monde connaît Descartes comme métaphysicien, comme

physicien et comme géomètre; mais peu de gens savent qu'il fut encore

un très grand anatomiste. Comme le but général de ses travaux étoit

l'utilité des hommes, au lieu de cette philosophie vaine et spéculative

qui jusqu'alors avait régné dans les écoles, il vouloit une philosophie

pratique, où chaque connoissance se réalisât par un effet, et qui se

rapportât tout entière au bonheur du genre humain. Les deux branches de

cette philosophie devoient être la médecine et la mécanique. Par l'une,

il vouloit affermir la santé de l'homme, diminuer ses maux, étendre son

existence, et peut-être affoiblir l'impression de la vieillesse; par

l'autre, faciliter ses travaux, multiplier ses forces, et le mettre en

état d'embellir son séjour. Descartes étoit surtout épouvanté du passage

rapide et presque instantané de l'homme sur la terre. Il crut qu'il ne

seroit peut-être pas impossible d'en prolonger l'existence. Si c'est un

songe, c'est du moins un beau songe, et il est doux de s'en occuper.

Il y a même un coin de grandeur dans cette idée; et les moyens que

Descartes proposa pour l'exécution de ce projet n'étaient pas moins

grands: c'étoit de saisir et d'embrasser tous les rapports qu'il y a

entre tous les éléments, l'eau, l'air, le feu, et l'homme; entre toutes

les productions de la terre, et l'homme; entre toutes les influences

du soleil et des astres, et l'homme; entre l'homme enfin, et tous les

points de l'univers les plus rapprochés de lui: idée vaste, qui accuse

la foiblesse de l'esprit humain, et ne paroît toucher à des erreurs que

parceque, pour la réaliser, ou peut-être même pour la bien concevoir,

il faudrait une intelligence supérieure à la nôtre. On voit par là

dans quelle vue il étudioit la physique. On peut aussi juger de quelle

manière il pensoit sur la médecine actuelle. En rendant justice aux

travaux d'une infinité d'hommes célèbres qui se sont appliqués à cet

art utile et dangereux, il pensoit que ce qu'on savoit jusqu'à présent

n'étoit presque rien, en comparaison de ce qui restoit à savoir. Il

vouloit donc que la médecine, c'est-à-dire la physique appliquée au

corps humain, fut la grande étude de tous les philosophes. Qu'ils se

liguent tous ensemble, disait-il dans un de ses ouvrages; que les uns

commencent où les autres auront fini: en joignant ainsi les vies de

plusieurs hommes et les travaux de plusieurs siècles, on formera un

vaste dépôt de connoissances, et l'on assujettira enfin la nature à

l'homme. Mais le premier pas étoit de bien connoître la structure du

corps humain. Il commença donc l'exécution de son plan par l'étude de

l'anatomie. Il y employa tout l'hiver de 1629; il continua cette étude

pendant plus de douze ans, observant tout et expliquant tout par les

causes naturelles. Il ne lisoit presque point, comme on l'a déjà dit

plus d'une fois. C'étoit dans les corps qu'il étudioit les corps. Il

joignit à cette étude celle de la chimie, laissant toujours les livres

et regardant la nature. C'est d'après ces travaux qu'il composa son

_Traité de l'homme_. Dès qu'il parut, on le mit au nombre de ses plus

beaux ouvrages. Il n'y en a peut-être même aucun dont la marche soit

aussi hardie et aussi neuve. La manière dont il y explique tout le

mécanisme et tout le jeu des ressorts dut étonner le siècle _des

qualités occultes_ et _des formes substantielles_. Avant lui on n'avoit

point osé assigner les actions qui dépendent de l'âme, et celles qui ne

sont que le résultat des mouvements de la machine. Il semble qu'il ait

voulu poser les bornes entre les deux empires. Cet ouvrage n'étoit point

achevé quand Descartes mourut; il ne fut imprimé que dix ans après sa

mort.

Note 23:

Descartes composa son _Traité des passions_ en 1646,

pour l'usage particulier de la princesse Élisabeth. Il l'avoit envoyé

manuscrit à la reine de Suède sur la fin de 1647; il le fit imprimer,

à la sollicitation de ses amis, eu 1649. Son dessein, dit-il, dans la

composition de cet ouvrage, étoit d'essayer si la physique pourroit

lui servir à établir des fondements certains dans la morale. Aussi

n'y traite-t-il guère les passions qu'en physicien. C'étoit encore un

ouvrage nouveau et tout-à-fait original. On y voit, presque à chaque

pas, l'âme et le corps agir et réagir l'un sur l'autre; et on croit,

pour ainsi dire, toucher les liens qui les unissent.

Note 24:

C'est en 1633 que Galilée fut condamnée par l'inquisition,

pour avoir enseigné le mouvement de la terre. Il y avoit déjà quatre ans

que Descartes travailloit en Hollande. L'emprisonnement de Galilée fit

une si forte impression sur lui qu'il fut sur le point de brûler tous

ses papiers...

Note 25:

Il est très sûr que Descartes prévit toutes les

persécutions qui l'attendoient. Il avoit souvent résolu de ne rien faire

imprimer, et il ne céda jamais qu'aux plus pressantes sollicitations de

ses amis. Souvent il regretta son loisir, qui lui échappoit pour un

vain fantôme de gloire. Newton, après lui, eut le même sentiment; et

au milieu des querelles philosophiques, il se reprocha plus d'une fois

d'avoir perdu son repos. Ainsi les hommes qui ont le plus éclairé le

genre humain ont été forcés à s'en repentir. Au reste, Descartes ne fut

jamais plus philosophe que lorsque ses ennemis l'étoient le moins...

Descartes crut qu'il valoit mieux miner insensiblement les barrières,

que de les renverser avec éclat. Il voulut cacher la vérité comme on

cache l'erreur. Il tâcha de persuader que ses principes étaient les

mêmes que ceux d'Aristote. Sans cesse il recommandoit la modération à

ses disciples. Mais il s'en falloit bien que ses disciples fussent aussi

philosophes que lui. Ils étoient trop sensibles à la gloire de ne pas

penser comme le reste des hommes. La persécution les animoit encore, et

ajoutoit à l'enthousiasme. Descartes eût consenti à être ignoré pour

être utile: mais ses disciples jouissoient avec orgueil des lumières de

leur maître, et insultoient à l'ignorance qu'ils avoient à combattre. Ce

n'étoit pas le moyen d'avoir raison.

Note 26:

Gisbert Voétius, fameux théologien protestant, et ministre

d'Utrecht, né en 1589, et mort en 1676: il vécut 87 ans, taudis que

Descartes mourut à 54. Il étoit tel qu'on l'a peint dans ce discours...

Tout ce qu'on raconte de ses persécutions contre Descartes est

exactement tiré de l'histoire. Il commença ses hostilités en 1639, par

des thèses sur l'athéisme. Descartes n'y étoit point nommé; mais on

avoit eu soin d'y insérer toutes ses opinions comme celles d'un athée.

En 1640, secondes et troisièmes thèses, où étoit renouvelée la même

calomnie. Régius, disciple de Descartes, et professeur de médecine,

soutenoit la circulation du sang. Autre crime contre Descartes: on

joignit cette accusation à celle d'athéisme; ordonnance des magistrats

qui défendent d'introduire des nouveautés dangereuses. En 1641, Voétius

se fait élire recteur de l'université d'Utrecht. N'osant point encore

attaquer le maître, il veut d'abord faire condamner le disciple comme

hérétique. Quatrièmes thèses publiques contre Descartes. En 1642, décret

des magistrats pour défendre d'enseigner la philosophie nouvelle.

Cependant les libelles pleuvoient de toute part; et le philosophe étoit

tranquille au milieu des orages, s'occupant en paix de ses méditations.

En 1643, Voétius eut recours à des troupes auxiliaires. Il alla les

chercher dans l'université de Groningue, où un nommé _Schoockius_

s'associa à ses fureurs. C'étoit un de ces méchants subalternes qui

n'ont pas même l'audace du crime et qui, trop lâches pour attaquer par

eux-mêmes, sont assez vils pour nuire sous les ordres d'un autre. Il

débuta par un gros livre contre Descartes, dont le but était de

prouver que la nouvelle philosophie menoit droit au _scepticisme_, à

l'_athéisme_ et à la _frénésie_. Descartes crut enfin qu'il étoit temps

de répondre. Il avoit déjà écrit une petite lettre sur Voétius; et

celui-ci n'avoit pas manqué de la faire condamner, comme injurieuse

et attentatoire à la religion réformée, dans la personne d'un de ses

principaux pasteurs. Dans sa réponse contre le nouveau livre, Descartes

se proposoit trois choses: d'abord de se justifier lui-même, car

jusqu'alors il n'avoit rien répondu à plus de douze libelles; ensuite de

justifier ses amis et ses disciples; enfin, de démasquer un homme aussi

odieux que Voétius, qui, par une ignorance hardie, et sous le masque de

la religion, séduisoit la populace et aveugloit les magistrats. Mais les

esprits c'étoient trop échauffés; il ne réussit point. Sentence

contre Descartes, où ses lettres sur Voétius sont déclarées libelles

diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent à lui faire

son procès secrètement, et sans qu'il en fût averti. Leur intention

étoit de le condamner comme athée et comme calomniateur: comme athée,

parce qu'il avoit donné de nouvelles preuves de l'existence de Dieu;

comme calomniateur. Parce qu'il avoit repoussé les calomnies de ses

ennemis.... Descartes apprit par une espèce de hasard qu'on lui faisoit

son procès. Il s'adressa à l'ambassadeur de France, qui heureusement,

par l'autorité du prince d'Orange, fit arrêter les procédures, déjà

très avancées. Il sut alors toutes les noirceurs de ses ennemis; il sut

toutes les intrigues de Voétius: ce scélérat, pour faire circuler le

poison, avoit répandu dans toutes les compagnies d'Utrecht des hommes

chargés de le décrier. Il vouloit qu'on ne prononçât son nom qu'avec

horreur. On le peignoit aux catholiques comme athée, aux protestants

comme ami des jésuites. Il y avoit dans tous les esprits une si grande

fermentation, que personne n'osoit plus se déclarer son ami....

Note 27:

Depuis que Descartes se fut établi en Hollande, il fit

trois voyages en France, en 1644, 1647 et 1648. Dans le premier, il vit

très peu de monde, et n'apprit qu'à se dégoûter de Paris. Ce qu'il y

fit de mieux fut la connoissance de M. de Chanut, depuis ambassadeur en

Suède. Comme leurs âmes se convenoient, leur amitié fut bientôt très

vive. M. de Chanut mêloit à l'admiration pour un grand homme un

sentiment plus tendre et plus fait pour rendre heureux. Il sollicita

auprès du cardinal Mazarin, alors ministre, une pension pour Descartes.

On ne sait pourquoi la pension lui fut refusée. En 1648, les historiens

prétendent qu'il fut appelé en France par les ordres du roi. L'intention

de la cour, disoit-on, étoit de lui faire un établissement honorable et

digne de son mérite. On lui fit même expédier d'avance le brevet d'une

pension, et il en reçut les lettres en parchemin. Sur cette espérance il

arrive à Paris; il se présente à la cour. Tout étoit en feu: c'étoit le

commencement de la guerre de la Fronde. Il trouva qu'on avoit fait payer

à un de ses parents l'expédition du brevet, et qu'il en devoit l'argent.

Il le paya en effet; ce qui lui fit dire plaisamment que jamais il

n'avoit acheté parchemin plus cher. Voilà tout ce qu'il retira de son

voyage. Ceux qui l'avoient appelé furent curieux de le voir, non pour

l'entendre et profiter de ses lumières, mais pour connoître sa figure.

«Je m'aperçus, dit-il dans une de ses lettres, qu'on vouloit m'avoir en

France, à peu près comme les grands seigneurs veulent avoir dans leur

ménagerie un éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce que je

pus penser de mieux sur leur compte, ce fut de les regarder comme des

gens qui auraient été bien aises de m'avoir à dîner chez eux; mais

en arrivant, je trouvai leur cuisine en désordre et leur marmite

renversée.» Au reste, il ne faut point omettre ici le juste éloge dit au

chancelier Seguier, qui distingua Descartes comme il le devoit, et le

traita avec le respect dû à un homme qui honorait son siècle et sa

nation.

Note 28:

Il s'en falloit de beaucoup que toute la famille de

Descartes lui rendît justice, et sentît l'honneur que Descartes lui

faisoit. Il est vrai que son père l'aimoit tendrement, et l'appeloit

toujours son cher philosophe; mais le frère aîné de Descartes avoit pour

lui très peu de considération. _Ses parents_, dit l'historien de sa

vie, _sembloient le compter pour peu de chose dans sa famille, et, ne

le regardant plus que sous le titre odieux de philosophe, tâchoient de

l'effacer de leur mémoire, comme s'il eût été la honte de sa race._ On

lui donna une marque bien cruelle de cette indifférence, à la mort de

son père. Ce vieillard respectable, doyen du parlement de Bretagne,

mourut en 1640, âgé de soixante et dix-huit ans; on n'instruisit

Descartes ni de sa maladie ni de sa mort. Il y avoit déjà près de quinze

jours que ce bon vieillard étoit enterré, quand Descartes lui écrivit la

lettre du monde la plus tendre. Il se justifioit d'habiter dans un pays

étranger, loin d'un père qu'il aimoit. Il lui marquoit le désir qu'il

avoit de faire un voyage en France pour le revoir, pour l'embrasser,

pour recevoir encore une fois sa bénédiction... Quand la lettre de

Descartes arriva, il y avoit déjà un mois que son père était mort. On se

souvint alors qu'il y avoit dans les pays étrangers une autre personne

de la famille, et on lui écrivit par bienséance. Descartes ne se

consola point de n'avoir pas reçu les dernières paroles et les derniers

embrassements de son père. Il n'eut pas plus à se louer de son frère

dans les arrangements qu'il fit avec lui pour ses affaires de famille

et les règlements de succession. Ce frère étoit un homme intéressé et

avide, et qui savoit bien que les philosophes n'aiment point à plaider;

en conséquence, il tira tout le parti qu'il put de cette douceur

philosophique. Il faut convenir que les neveux de Descartes rendirent à

la mémoire de leur oncle tout l'honneur qu'il méritoit; mais le nom de

Descartes étoit alors le premier nom de la France.

Note 29:

Elisabeth de Bohême, princesse palatine, fille de ce

fameux électeur palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de

Hongrie et de Bohême, née en 1618. On sait qu'elle fut la première

disciple de Descartes. Elle eut encore un titre plus cher: elle fut son

amie; car l'amitié fait quelquefois ce que la philosophie même ne fait

pas, elle comble l'intervalle qui est entre les rangs. Elisabeth avoit

été recherchée par Ladislas IV, roi de Pologne; mais elle préféra le

plaisir de cultiver son âme dans la retraite à l'honneur d'occuper un

trône. Sa mère, dans son enfance, lui avoit appris six langues; elle

possédoit parfaitement les belles-lettres. Son génie la porta aux

sciences profondes. Elle étudia la philosophie et les mathématiques;

mais dès que les premiers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre les

mains, elle crut n'avoir rien appris jusqu'alors. Elle le fit prier

de la venir voir, pour qu'elle put l'entendre lui-même. Descartes lui

trouva un esprit aussi facile que profond; en peu de temps, elle fut au

niveau de sa géométrie et de sa métaphysique. Bientôt après Descartes

lui dédia ses _Principes_; il la félicite d'avoir su réunir tant de

connoissances dans un âge où la plupart des femmes ne savent que plaire.

Cette dédicace n'est point un monument de flatterie; l'homme qui loue y

paroît toujours un philosophe qui pense. Comment, dit-il, à la tête d'un

ouvrage où je jette les fondements de la vérité, oserois-je la trahir?

Il continua jusqu'à la fin de sa vie un commerce de lettres avec elle.

Souvent cette princesse fut malheureuse; Descartes la consoloit alors.

Malheureux et tourmenté lui-même, il trouvoit dans son propre coeur

cette éloquence douce qui va chercher l'âme des autres, et adoucit le

sentiment de leurs peines. Après avoir été long-temps errante et presque

sans asile, Elisabeth se retira enfin dans une abbaye de la Westphalie,

où elle fonda une espèce d'académie de philosophes à laquelle elle

présidoit. Le nom de Descartes n'y étoit jamais prononcé qu'avec

respect; sa mémoire lui étoit trop chère pour l'oublier. Elle lui

survécut près de trente ans, et mourut eu 1680.

[Note 30:

C'est une chose remarquable que Descartes ait eu pour

disciples les deux femmes les plus célèbres de son temps... Je ne

m'étendrai point sur l'histoire de Christine, tout le monde la connoît.

Ce fut M. de Chanut qui le premier engagea cette reine à lire les

ouvrages de Descartes. En 1647, elle lui fit écrire, pour savoir de lui

en quoi consistoit _le souverain bien_. La plupart des princes, ou ne

font pas ces questions-là, ou les font à des courtisans plutôt qu'à

des philosophes; et alors la réponse est facile à deviner. Celle de

Descartes fut un peu différente: il faisoit consister le souverain bien

dans la volonté toujours ferme d'être vertueux, et dans le charme de la

conscience qui jouit de sa vertu. C'était une belle leçon de morale pour

une reine; Christine en fut si contente, qu'elle lui écrivit de sa main

pour le remercier. Peu de temps après, Descartes lui envoya son _Traité

des passions_. En 1649, la reine lui fit faire les plus vives instances

pour l'engager à venir à Stockholm, et déjà elle avoit donné ordre à

un de ses amiraux pour l'aller prendre et le conduire en Suède. Le

philosophe, avant de quitter sa retraite, hésita long-temps: il est

probable qu'il fut décidé par toutes les persécutions qu'il essuyoit

en Hollande. Il partit enfin, et arriva au commencement d'octobre à

Stockholm. La reine le reçut avec une distinction qu'on dut

remarquer dans une cour. Elle commença par l'exempter de tous les

assujettissements des courtisans; elle sentoit bien qu'ils n'étoient pas

faits pour Descartes. Elle convint ensuite avec lui d'une heure où elle

pourroit l'entretenir tous les jours et recevoir ses leçons. On sera

assez étonné quand on saura que ce rendez-vous d'un philosophe et d'une

reine étoit à cinq heures du matin, dans un hiver très cruel. Christine,

passionnée pour les sciences, s'étoit fait un plan de commencer la

journée par ses études, afin de pouvoir donner le reste au gouvernement

de ses états. Elle n'accordait au repos que le temps qu'elle ne pouvait

lui refuser, et n'avoit d'autre délassement que la conversation de ceux

qui pouvoient l'instruire. Elle fut si satisfaite de la philosophie de

Descartes, qu'elle résolut de le fixer dans ses états par toutes sortes

de moyens. Son projet étoit de lui donner, à titre de seigneurie, des

terres considérables dans les provinces les plus méridionales de la

Suède, pour lui et pour ses héritiers à perpétuité. Elle espéroit ainsi

l'enchaîner par ses bienfaits. Malgré les bontés de la reine, il paroît

que Descartes eut toujours un sentiment de préférence pour la princesse

palatine, soit que, celle-ci ayant été sa première disciple, il dût être

plus flatté de cet hommage; soit que les malheurs d'une jeune princesse

la rendissent plus intéressante aux yeux d'un philosophe sensible.

Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il employa tout son crédit auprès de

Christine pour servir Elisabeth: mais l'intérêt même qu'il parut y

prendre l'empêcha probablement de réussir; car la reine de Suède, assez

grande pour aspirer à l'amitié de Descartes, ne l'étoit pas assez pour

consentir à partager ce sentiment avec une autre.]

[Note 31:

Les qualités particulières de Descartes étoient telles

qu'on les indique ici. On doit lui en savoir gré; la vertu est peut-être

plus rare que les talents, et le philosophe spéculatif n'est pas

toujours philosophe pratique. Descartes fut l'un et l'autre. Dès sa

jeunesse il avoit raisonné sa morale. En renversant ses opinions par le

doute, il vit qu'il falloit garder des principes pour se conduire.

Voici quels étoient les siens: 1° d'obéir en tout temps aux lois et aux

coutumes de son pays; 2° de n'enchaîner jamais sa liberté pour l'avenir;

3° de se décider toujours pour les opinions modérées, parceque, dans

le moral, tout ce qui est extrême est presque toujours vicieux; 4° de

travailler à se vaincre soi-même, plutôt que la fortune, parceque l'on

change ses désirs plutôt que l'ordre du monde, et que rien n'est en

notre pouvoir que nos pensées. Ce fut là pour ainsi dire la base de sa

conduite. On voit que cet homme singulier s'étoit fait une méthode

pour agir, comme il s'en fit une pour penser. Il fut de bonne heure

indifférent pour la fortune, qui de son côté le fit rien pour lui. Son

bien de patrimoine n'alloit pas au-delà de six ou sept mille livres;

c'étoit être pauvre pour un homme accoutumé dans son enfonce à beaucoup

de besoins, et qui voulait étudier la nature; car il y a une foule de

connoissances qu'on n'a qu'à prix d'argent. Sa médiocrité ne lui coûta

point un désir. Il avoit sur les richesses un sentiment bien honnête, et

que tous les coeurs ne sentiront pas: il estimoit plus mille francs de

patrimoine, que dix mille livres qui lui seroient venues d'ailleurs.

Jamais il ne voulut accepter de secours d'aucun particulier. Le comte

d'Avaux lui envoya une somme considérable en Hollande: il la refusa.

Plusieurs personnes de marque lui firent les mêmes offres: il les

remercia, et se chargea de la reconnoissance, sans se charger du

bienfait. _C'est au public,_ disoit-il, _à payer ce que je fais pour le

public._ Il se faisoit riche en diminuant sa dépense. Son habillement

étoit très philosophique, et sa table très frugale. Du moment qu'il fut

retiré en Hollande, il fut toujours vêtu d'un simple drap noir. A table

il préféroit, comme le bon Plutarque, les légumes et les fruits à

la chair des animaux. Ses après-dinées étoient partagées entre la

conversation de ses amis et la culture de son jardin. Occupé le matin du

système du monde, il alloit le soir cultiver ses fleurs. Sa santé étoit

faible; mais il en prenoit soin sans en être esclave. On sait combien

les passions influent sur elle; Descartes en étoit vivement persuadé,

et il s'appliquoit sans cesse à les régler. C'est ainsi que M. de

Fontenelle est parvenu à vivre près d'un siècle. Il faut avouer que ce

régime ne réussit pas si bien à Descartes; _mais,_ décrivoit-il un jour,

_au lieu de trouver le moyen de conserver la vie, j'en ai trouvé un

autre bien plus sûr, c'est celui de ne pas craindre la mort._ Il

cherchoit la solitude, autant par goût que par système. Il avoit pris

pour devise ce vers d'Ovide: _Bene qui latuit, bene vixit_, «Vivre

caché, c'est vivre heureux»; et ces autres de Sénèque: _Illi mors gravis

incubat, qui notus nimis omnibus, ignotus moritur sibi_, «Malheureux en

mourant, qui, trop connu des autres, meurt sans se connoître lui-même.»

Il devoit donc avoir une espèce d'indifférence pour la gloire, non pour

la mériter, mais pour en jouir.... Descartes craignoit la réputation, et

s'y déroboit. Il la regardoit surtout comme un obstacle à sa liberté et

à son loisir, les deux plus grands biens d'un philosophe, disoit-il. On

se doute bien qu'il n'étoit pas grand parleur. Il n'eût pas brillé dans

ces sociétés où l'on dit d'un ton facile des choses légères, et où l'on

parcourt vingt objets sans s'arrêter sur aucun.... L'habitude de méditer

et de vivre seul l'avoit rendu taciturne; mais ce qu'on ne croirait

peut-être pas, c'est qu'elle ne lui avoit rien ôté de son enjouement

naturel. Il avoit toujours de la gaieté, quoiqu'il n'eût pas toujours de

la joie. La philosophie n'exempte pas des fautes, mais elle apprend à

les connoître et à s'en corriger. Descartes avouoit ses erreurs, sans

s'apercevoir même qu'il en fût plus grand. C'est avec la même franchise

qu'il sentoit son mérite, et qu'il en convenoit. On ne manquait point

d'appeler cela de la vanité; mais s'il en avoit eu, il auroit pris plus

de soin de la déguiser. Il n'avoit point assez d'orgueil pour tâcher

d'être modeste. Ce sentiment, tel qu'il fût, n'étoit point à charge aux

autres. Il avoit dans le commerce une politesse douce, et qui étoit

encore plus dans les sentiments que dans les manières. Ce n'est point

toujours la politesse du monde, mois c'est sûrement celle du philosophe.

Il évitoit les louanges, comme un homme qui leur est supérieur. Il les

interdisoit à l'amitié; il ne les pardonnoit pas à la flatterie. Il

n'eut jamais avec ses ennemis d'autre tort que celui de les humilier par

sa modération; et il eut ce tort très souvent. La calomnie le blessoit

plus comme un outrage fait à la vérité, que comme une injure qui lui

fût personnelle. _Quand on me fait une offense,_ disoit-il, _je tâche

d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi._

L'indignation étoit pour lui un sentiment pénible; et s'il eût fallu, il

eût plutôt ouvert son âme au mépris. Au reste, ces deux sentiments lui

étoient comme étrangers, et ce qui se trouvoit naturellement dans son

âme, c'étoit la douceur et la bonté. Cette âme forte et profonde étoit

très sensible. Nous avons déjà vu son tendre attachement pour sa

nourrice. Il traitoit ses domestiques comme des amis malheureux qu'il

étoit chargé de consoler. Sa maison étoit pour eux une école de moeurs,

et elle devint pour plusieurs une école de mathématiques et de sciences.

On rapporte qu'il les instruisoit avec la bonté d'un père; et quand ils

n'avoient plus besoin de son secours, il les rendoit à la société, où

ils alloient jouir du rang qu'ils s'étoient fait par leur mérite. Un

jour l'un d'eux voulut le remercier: _Que faites-vous!_ lui dit-il,

_vous êtes mon égal, et j'acquitte une dette._ Plusieurs qu'il avoit

ainsi formés ont rempli avec distinction des places honorables. J'ai

déjà rapporté quelques traits qui font connoître sa vive tendresse

pour son père. Je ne prétends pas le louer par là; mais il est doux de

s'arrêter sur les sentiments de la nature. On lui a reproché de s'être

livré aux foiblesses de l'amour, bien différent en cela de Newton, qui

vécut plus de quatre-vingts ans dans la plus grande austérité de moeurs.

Il y a apparence que Descartes, né avec une âme très sensible, ne put se

défendre des charmes de la beauté. Quelques auteurs ont prétendu qu'il

étoit marié secrètement; mais, dans un de ces entretiens où l'âme,

abandonnée à elle-même, s'épanche librement au sein de l'amitié,

Descartes, à ce qu'on dit, avoua lui-même le contraire. Quoi qu'il en

soit, tout le monde sait qu'il eut une fille nommée Francine; elle

naquit en Hollande le 13 juillet 1635, et fut baptisée sous son nom.

Déjà il pensoit à la faire transporter en France, pour y faire commencer

son éducation; mais elle mourut tout-à-coup entre ses bras, le 7

septembre 1640. Elle n'avoit que cinq ans. Il fut inconsolable de cette

mort. Jamais, dit-il, il n'éprouva de plus grande douleur de sa vie.

Depuis, il aimoit à s'en entretenir avec ses amis; il prononçoit souvent

le nom de sa chère Francine; il en parloit avec la douleur la plus

tendre, et il écrivit lui-même l'histoire de cette enfant, à la tête

d'un ouvrage qu'il comptoit donner au public. Il semble que, n'ayant pu

la conserver, il vouloit du moins conserver son nom.... Avec ce naturel

bon et tendre, Descartes dut avoir des amis: il en eut en effet un

très grand nombre. Il en eut en France, en Hollande, en Angleterre, en

Allemagne, et jusqu'à Rome; il en eut dans tous les états et dans tous

les rangs. Il ne pouvoit point se faire que, de tous ces amis, il n'y en

eût plusieurs qui ne lui fussent attachés par vanité. Ceux-là, il les

payoit avec sa gloire; mais il réservoit aux autres cette amitié simple

et pure, ces doux épanchements de l'âme, ce commerce intime qui fait

les délices d'une vie obscure et que rien ne remplace pour les âmes

sensibles. La plupart des hommes veulent qu'on soit reconnoissant de

leurs bienfaits: pour moi, disoit Descartes, je crois devoir du retour à

ceux qui m'offrent l'occasion de les servir. Ce beau sentiment, qu'on

a tant répété depuis, et qui est presque devenu une formule, se trouve

dans plusieurs de ses lettres. A l'égard de Dieu et de la religion,

voici comme il pensoit. Jamais philosophe ne fut plus respectueux pour

la Divinité. Il prétendoit que les vérités même qu'on appelle éternelles

et mathématiques ne sont telles que parceque Dieu l'a voulu. Ce sont des

lois, disoit-il, que Dieu a établies dans la nature, comme un prince

fait des lois dans son royaume. Il trouvoit ridicule que l'homme osât

prononcer sur ce que Dieu peut et ce qu'il ne peut pas. Il n'étoit

pas moins indigné que ceux qui traitoient de Dieu dans leurs ouvrages

parlassent si souvent de l'_infini_, comme s'ils savoient ce que veut

dire ce mot. Les catholiques l'accusèrent d'être calviniste, les

calvinistes d'être pélagien; sur son doute, on l'accusa d'être

sceptique; plusieurs l'accusèrent d'être déiste, et l'honnête Voétius

d'être athée. Voilà les accusations. Voici maintenant ce qu'il y a de

vrai. Il épuisa son génie à trouver de nouvelles preuves de l'existence

de Dieu, et à les présenter dans toute leur force. Dans tous ses

ouvrages, il parla toujours avec le plus grand respect de la religion

révélée. Dans tous les pays qu'il habita, il fit toujours les fonctions

de catholique. Dans son voyage d'Italie, pour s'acquitter d'un voeu,

il fit un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Dans ses _Méditations

métaphysiques_ et dans ses lettres, il donna deux explications

différentes de la transsubstantiation. Dans son séjour en Suède, il ne

manqua jamais une fois aux exercices sacrés qui se faisaient dans la

chapelle de l'ambassadeur. Dans sa dernière maladie, il se confessa, et

communia de la main d'un religieux, en présence de l'ambassadeur et de

toute sa famille. Est-ce là un calviniste? Est-ce là un pélagien? Est-ce

un déiste, un sceptique, un athée?...]

[Note 32:

Descartes fut attaqué le 2 février 1650 de la maladie dont

il mourut. Il n'y avoit pas plus de quatre mois qu'il étoit à Stockholm.

Il y a grande apparence que sa maladie vint de la rigueur du froid, et

du changement qu'il fit à son régime, pour se trouver tous les jours

au palais à cinq heures du matin. Ainsi il fut la victime de sa

complaisance pour la reine; mais il n'en eut point du tout pour les

médecins suédois, qui voulaient le saigner. «Messieurs, leur crioit-il

dans l'ardeur de la fièvre, épargnez le sang français.» Il se

laissa saigner au bout de huit jours, mais il n'étoit plus temps;

l'inflammation étoit trop forte. Il eut du moins, pendant sa maladie, la

consolation de voir le tendre intérêt qu'on prenoit à santé. La reine

envoyoit savoir deux fois par jour de ses nouvelles. M. et madame

de Chanut lui prodiguoient les soins les plus tendres et les plus

officieux. Madame de Chanut ne le quitta point depuis sa maladie. Elle

étoit présente à tout. Elle le servoit elle-même pendant le jour; elle

le soignoit durant les nuits. M. de Chanut, qui venoit d'être malade, et

encore à peine convalescent, se traînoit souvent dans sa chambre, pour

voir, pour consoler et pour soutenir son ami.... Descartes mourant

serroit par reconnoissance les mains qui le servoient; mais ses forces

s'épuisoient par degrés, et ne pouvoient plus suffire au sentiment. Le

soir du neuvième jour, il eut une défaillance. Revenu un moment après,

il sentit qu'il falloit mourir. On courut chez M. de Chanut; il vint

pour recueillir le dernier soupir et les dernières paroles d'un ami:

mais il ne parloit plus. On le vit seulement lever les yeux au ciel,

comme un homme qui imploroit Dieu pour la dernière fois. En effet, il

mourut la même nuit, le 11 février, à quatre heures du matin, âgé de

près de cinquante-quatre ans. M. de Chanut, accablé de douleur, envoya

aussitôt son secrétaire au palais, pour avertir la reine à son lever que

Descartes étoit mort. Christine en l'apprenant versa des larmes. Elle

voulut le faire enterrer auprès des rois, et lui élever un mausolée.

Des vues de religion s'opposèrent à ce dessein. M. de Chanut demanda et

obtint qu'il fût enterré avec simplicité dans un cimetière, parmi les

catholiques. Un prêtre, quelques flambeaux, et quatre personnes de

marque qui étoient aux quatre coins du cercueil, voilà quelle fut la

pompe funèbre de Descartes. M. de Chanut, pour honorer la mémoire de son

ami et d'un grand homme, fit élever sur son tombeau une pyramide carrée,

avec des inscriptions. La Hollande, où il avoit été persécuté de son

vivant, fit frapper en son honneur une médaille, dès qu'il fut mort.

Seize ans après, c'est-à-dire en 1666, son corps fut transporté en

France. On coucha ses ossements sur les cendres qui restoient, et on

les enferma dans un cercueil de cuivre. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à

Paris, où on les déposa dans l'église de Sainte-Geneviève. Le 24 juin

1667, on lui fit un service solennel avec la plus grande magnificence.

On devoit après le service prononcer son oraison funèbre; mais il vint

un ordre exprès du la cour, qui défendit qu'on la prononçât. On se

contenta de lui dresser un monument de marbre très simple, contre la

muraille, au-dessus de son tombeau, avec une épitaphe au bas de son

buste. Il y a deux inscriptions, l'une latine en style lapidaire, et

l'autre en vers français. Voilà les honneurs qui lui furent rendus

alors. Mais pour que son éloge fût prononcé, il a fallu qu'il se soit

écoulé près de cent ans, et que cet éloge d'un grand homme ait été

ordonné par une compagnie de gens de lettres.]

* * * * *

Discours de la méthode · 第 9 / 93 题