Écluses. George et moi nous sommes photographiés. Wallingford.
Dorchester. Abingdon. Un bon endroit pour se noyer. Un trajet difficile.
Effet démoralisant de l’air de la Tamise.
Nous quittâmes Streatley le lendemain matin de bonne heure, et
remontâmes à l’aviron jusqu’à Culham, et nous couchâmes sous la bâche,
dans le bras de dérivation.
Entre Streatley et Wallingford, la Tamise n’a rien de bien intéressant.
Au delà de Cleve, on rencontre un bief de six milles et demi sans une
écluse. C’est là, je pense, le plus long trajet ininterrompu qu’il y ait
en amont de Teddington, et le club d’Oxford l’utilise pour ses essais de
«huit».
Mais si cette absence d’écluses est agréable au canotier, le simple
dilettante la regrette.
Pour ma part, je raffole des écluses. Elles rompent favorablement la
monotonie de l’aviron. J’adore être assis dans le canot et m’élever
lentement des humides profondeurs du sas vers un nouveau bief et de
nouveaux paysages; ou m’enfoncer hors du monde pour ainsi dire, et puis
attendre que les sombres portes grincent et que l’étroite bande de jour
s’élargisse entre elles jusqu’à découvrir devant vous tout le beau
fleuve riant, après quoi vous poussez votre petit canot hors de sa brève
prison, une fois de plus sur les eaux familières.
Elles sont pleines de pittoresque, ces écluses. Le bon éclusier, ou son
avenante épouse, ou sa fille au minois éveillé, font d’agréables
interlocuteurs pour un bout de causette. On y retrouve d’autres canots,
et on échange les nouvelles de la rivière. La Tamise ne serait pas ce
pays de rêve, sans ses écluses fleuries.
A propos d’écluses, je me rappelle un accident qui faillit arriver à
George et moi, un matin de juillet, à Hampton-Court.
C’était une journée admirable, et l’écluse était bondée; et, comme il
est d’usage, un photographe spéculateur prenait une vue de tous les
canots flottant sur les eaux en cours d’ascension.
Je ne m’en étais pas rendu compte tout d’abord, et je fus très étonné de
voir George étirer bien vite son pantalon, relever ses cheveux et camper
crânement sa casquette en arrière, puis revêtant une expression à la
fois d’affabilité et de mélancolie, s’asseoir dans une pose gracieuse,
et s’efforcer de dissimuler ses pieds.
Ma première idée fut qu’il avait tout à coup aperçu quelque demoiselle
de ses connaissances, et je regardai autour de moi pour voir qui
c’était. Tous les gens qui se trouvaient dans la chambre d’écluse
semblaient avoir été soudain pétrifiés. Ils étaient assis ou debout dans
les attitudes les plus bizarrement forcées que j’aie jamais vues sur un
éventail japonais. Toutes les filles souriaient. Oh! qu’elles avaient
l’air gracieux! Et tous les garçons fronçaient les sourcils, et
paraissaient graves et dignes.
Mais à la fin, la vérité m’illumina, et je craignis de n’être pas prêt.
Notre canot était tout au premier plan, et il serait mal, pensai-je, de
déshonorer le groupe du bonhomme.
Je fis face vivement, et pris position à la proue appuyé sur la gaffe en
une gracieuse attitude évocatrice de force et d’agilité. Je fis retomber
mes cheveux en mèche sur le front, et répandis sur mes traits un
air--qui me sied, dit-on,--de douce bienveillance, relevée d’un grain de
cynisme.
On ne bougeait plus, dans l’attente du moment psychologique. Mais alors
quelqu’un s’écria derrière moi:
--Hélà! attention à votre nez![7]
[7] Nose se dit aussi pour l’avant d’un canot.
Je ne pouvais me retourner pour voir de quoi il s’agissait et qui devait
faire attention à son nez. Je jetai un coup d’œil furtif sur celui de
George. Il était normal,--ou du moins il n’offrait pas de défauts
susceptibles de modification. Je louchai vers le mien, qui me parut
aussi en bon état.
--Faites attention à votre nez, espèce de gourde! lança la même voix,
plus fort.
Et une autre ajouta:
--Garez donc votre nez, sacrebleu, vous là-bas, les deux avec le chien!
Ni George ni moi n’osâmes nous retourner. L’homme avait la main sur
l’obturateur et la photo allait être prise d’un instant à l’autre.
Était-ce à nous qu’on en avait? Qu’est-ce qui se passait avec nos nez?
Pourquoi fallait-il les garer?
Mais alors toute l’écluse se mit à pousser des cris, et une voix de
stentor nous hurla dans le dos:
--Faites attention à votre canot, monsieur; vous deux en casquettes
rouge et noire. C’est sous forme de deux cadavres que vous serez pris en
photo, si vous ne vous dépêchez pas.
Nous regardâmes le nez de notre canot et vîmes qu’il était engagé dans
un étrésillon de l’écluse, alors que l’eau en pénétrant s’élevait tout
autour et le faisait pencher. Un instant de plus et nous étions perdus.
Prompts comme la pensée, nous attrapâmes chacun un aviron, et un
vigoureux coup de poignée contre la porte délivra le canot et nous
envoya rouler sur le dos.
Nous ne fîmes pas trop bonne figure sur ce groupe, George et moi.
Naturellement, comme il fallait s’y attendre, notre sort voulut que
l’homme déclenchât la satanée mécanique à l’instant précis où nous
étions tous les deux sur le dos, avec l’air égaré du «Où suis-je? que
deviens-je?» tandis que nos quatre pieds s’agitaient en désespérés.
Nos pieds firent indéniablement presque tous les frais de cette
photographie. A peine si l’on y voyait autre chose. Ils occupaient tout
le premier plan. Derrière eux on entrevoyait les autres canots, et des
fractions de paysage; mais tout ce qu’il y avait d’autre dans le sas
paraissait d’une insignifiance si dérisoire, comparativement à nos
pieds, que tous les autres figurants du groupe rougirent d’eux-mêmes et
refusèrent de souscrire.
Le propriétaire d’une chaloupe à vapeur qui avait retenu six épreuves
annula sa commande à la vue du négatif. Il les prendrait, dit-il, si
quelqu’un pouvait lui faire voir son bateau, mais personne n’en fut
capable. Il était quelque part derrière le pied droit de George.
Quant à nous, le photographe prétendait nous faire prendre une douzaine
d’épreuves chacun, vu que nous formions à nous seuls les neuf dixièmes
du groupe. Mais nous refusâmes, disant que nous préférions être pris par
en haut.
Wallingford, à six milles au-dessus de Streatley, est une ville très
ancienne et a joué un rôle très actif dans la genèse de l’histoire
d’Angleterre. Ce fut à l’époque des Bretons un groupe de grossières
huttes de boue. Puis vinrent les légions romaines, qui remplacèrent les
murs d’argile par de puissantes fortifications, dont les siècles n’ont
pu encore balayer la trace, car les maçons de l’antiquité savaient bâtir
comme il faut.
Mais le temps, qui a respecté les murs romains, a eu vite réduit les
Romains en poudre, et sur ce terrain, dans la suite des âges, les
farouches Saxons luttèrent contre les géants Danois, jusqu’à l’arrivée
des Normands.
Ce fut une ville murée et fortifiée jusqu’à la guerre parlementaire,
époque où Fairfax l’assiégea longuement. Elle fut prise à la fin, et
l’on rasa ses murailles.
De Wallingford à Dorchester, les abords du fleuve se font accidentés,
variés et pittoresques. Dorchester se trouve à un demi-mille du fleuve.
On peut y accéder en remontant la Tamise, si l’on a un petit canot; mais
il est préférable de quitter la vallée à l’écluse de Day, et de couper à
travers champs. Dorchester est une vieille localité d’une paix exquise,
engourdie dans une torpeur muette et sereine.
Dorchester, comme Wallingford, fut une cité, au temps des Bretons; elle
s’appelait Caer Doren, «la cité sur l’eau». En des âges plus récents,
les Romains y établirent un vaste camp, dont les fortifications
subsistent aujourd’hui sous la forme de longs tertres bas. Au temps des
Saxons, elle fut la capitale du Wessex. A présent, elle reste en dehors
des bruits du monde et songe mélancoliquement au passé.
Aux abords de Clifton Hampden, joli village à la vieille mode, paisible,
égayé de fleurs, le coup d’œil sur la Tamise est superbe. Si vous passez
la nuit à Clifton, vous ne pouvez pas mieux faire que de descendre à la
«Meule d’Orge». C’est de toutes les auberges de la Haute-Tamise la plus
curieuse et ancienne. Elle se trouve à gauche du pont, en dehors du
village. Son toit de chaume et ses fenêtres à petits carreaux lui
donnent un air très livre d’images, et son intérieur est encore plus
désuet.
Elle n’est pas du tout faite pour loger une héroïne de roman moderne.
Celle-ci est toujours «divinement grande», et toujours «elle se redresse
de toute sa taille». A la «Meule d’Orge», elle se cognerait chaque fois
la tête au plafond.
La maison ne conviendrait guère non plus aux ivrognes. Trop de surprises
vous attendent au long des couloirs, en fait de marches à monter ou
descendre; et arriver à leur chambre ou y trouver leur lit, ce serait
pour eux deux opérations d’une impossibilité radicale.
Nous fûmes levés de bonne heure, le lendemain matin, car nous voulions
être à Oxford pour l’après-dîner. C’est étonnant comme on _peut_ se
lever de bonne heure, lorsqu’on fait du camping. Roulé dans une
couverture, et couché sur les planches d’un canot avec une valise pour
oreiller, il s’en faut qu’on tienne à rester «au lit encore cinq minutes
seulement,» comme on fait quand on dort dans la plume. Dès huit heures
et demie, nous avions fini de déjeûner et passions l’écluse de Clifton.
De Clifton à Culham, les berges du fleuve sont plates, monotones et
inintéressantes, mais après avoir passé l’écluse de Culham,--la plus
glaciale et profonde de la Tamise,--le paysage s’améliore.
A Abingdon, le fleuve coule au milieu des rues. Abingdon est la vraie
petite ville de province,--tranquille, éminemment respectable, propre et
désespérément morne. Elle se fait gloire de son antiquité, mais il me
paraît douteux qu’on puisse la comparer sous ce rapport à Wallingford et
Dorchester. Il y avait autrefois ici une abbaye fameuse, et dans ce qui
reste de ses murs consacrés, on fabrique aujourd’hui de la bière.
Le trajet d’Abingdon à Nuneham Courtenay est charmant. Le parc de
Nuneham mérite d’être vu. On le visite les mardi et jeudi. Le château
renferme une belle collection de tableaux et de curiosités. La gare
d’eau de Sandford, juste après l’écluse, est un bon endroit pour se
noyer. Il y a là un remous violent, qui ne vous lâche plus. Un obélisque
marque le lieu où deux hommes se sont noyés en se baignant; et le socle
de l’obélisque sert habituellement de tremplin aux jeunes gens qui
veulent plonger pour voir si l’endroit est réellement aussi dangereux.
Nous passâmes l’écluse d’Iffley à midi et demi et là, après avoir rangé
le canot et fait nos préparatifs de débarquement, nous entreprîmes notre
dernier mille.
Le trajet d’Iffley à Oxford est le plus difficile que je sache sur la
Tamise. Il faudrait être né sur ces eaux pour s’y reconnaître. J’y ai
navigué bon nombre de fois, mais je ne suis pas encore capable de m’y
retrouver.
Tout d’abord le courant vous pousse en plein sur la rive droite, ensuite
sur la gauche, puis il vous remporte au milieu, vous fait faire trois
tours et vous ramène vers l’amont, et finit toujours par tâcher de vous
écraser contre une barque du collège.
Il en résulta comme de juste que, sur cet espace d’un mille, nous
faillîmes entrer en collision avec plusieurs autres canots, ce dont il
s’ensuivit pas mal de gros mots.
Je ne sais comment cela se fait, mais tous les gens sont
extraordinairement irritables sur la Tamise. La moindre anicroche, que
vous ne relèveriez même pas sur la terre ferme, vous rend fou de rage,
lorsqu’elle vous arrive sur l’eau. Quand Harris ou George commettent une
bêtise à terre, je souris avec indulgence; sur le fleuve, pour la
moindre maladresse, je les accable d’injures. Quand un autre canot se
met dans mon chemin, je suis tenté de saisir un aviron et d’assommer
tous ses occupants.
Les gens du caractère le plus bénin, à terre, deviennent en canots
féroces et sanguinaires. Il m’est arrivé une fois de naviguer avec une
jeune dame. Elle était du naturel le plus doux et agréable qu’on puisse
imaginer, mais sur la rivière, c’était effrayant de l’entendre.
--Oh! que le diable l’emporte, celui-là, s’écriait-elle, quand un
infortuné rameur se mettait dans son chemin, ne peut-il donc regarder où
il va!
Ou bien:
--Oh! la satanée vieille ordure! disait-elle, quand la voile ne se
mettait pas bien en place. Et elle l’attrapait et tirait dessus avec
fureur.
Pourtant, comme je l’ai dit, elle était charmante et douce, à terre.
L’air de la rivière a sur l’humeur un effet démoralisant, et c’est cela,
je pense, qui fait que les bateliers sont parfois si grossiers entre eux
et se servent d’un langage qu’ils regrettent sans doute lorsqu’ils sont
de sang-froid.