Marlow. L’Abbaye de Bisham. Les moines de Medmenham. Montmorency pense
trucider un vieux matou. Mais, tout compte fait, il le laisse vivre.
Scandaleuse conduite d’un fox-terrier aux Magasins du Service civil.
Notre départ de Marlow. Un majestueux cortège. La chaloupe à vapeur:
recette pratique pour lui causer du désagrément. Nous refusons de boire
la Tamise. Un chien pacifique. Étrange disparition de Harris et d’un
pâté.
Marlow est un des endroits les plus agréables que je sache sur la
Tamise. C’est une petite ville vivante et animée; pas très pittoresque,
il est vrai, mais on y trouve cependant quelques coins curieux--arches
subsistantes du pont brisé du Temps, par lequel notre imagination
remonte vers les âges où le manoir de Marlow avait pour seigneur le
saxon Algar, avant que Guillaume le Conquérant le lui eût pris pour le
donner à la reine Mathilde, avant qu’il passât aux comtes de Warwick ou
au sage lord Paget, le conseiller de quatre souverains successifs.
Il y a également de jolis environs, si vous aimez faire un tour après le
canotage. Le fleuve, d’ailleurs, est ici dans toute sa beauté. En aval,
le trajet est charmant jusqu’à Cookham, le long des prairies et des bois
de la Carrière. Chers vieux bois de la Carrière! avec vos étroits
sentiers qui grimpent, vos allées sinueuses, vos parfums embaumant les
souvenirs des jours ensoleillés d’été! Les fantômes de visages rieurs
hantent pour moi vos ombreuses perspectives; et de vos ramures
chuchotantes pleuvent doucement les voix de jadis!
Le trajet de Marlow à Sonning est encore plus beau. L’antique abbaye de
Bisham, dont les murailles de pierres ont répercuté les rudes voix des
Templiers, et qui, en d’autres temps, fut la demeure d’Anne de Clèves,
puis de la reine Elisabeth, se voit sur la rive droite juste à un
demi-mille en amont de Marlow Bridge. L’abbaye de Bisham est riche en
souvenirs mélodramatiques. Elle renferme une chambre à coucher de
tapisserie et un cabinet secret se cache dans l’épaisseur de ses murs.
Le fantôme de la Dame Sainte, qui tua son petit enfant, s’y promène
encore la nuit, et s’efforce de laver ses ombres de mains dans une ombre
de bassin.
Warwick, le faiseur de rois, y repose, insoucieux désormais de ces
vanités: les rois et les royaumes de la terre; Salisbury également, qui
fit de bonne besogne à Poitiers. Juste avant d’arriver à l’abbaye, et
tout au bord du fleuve, se trouve l’église de Bisham, et s’il est des
tombeaux dignes d’être contemplés, ce sont ceux de cette église. Ce fut
en se laissant bercer dans son canot sous les hêtres de Bisham que
Shelley, qui habitait alors à Marlow (on y voit encore sa maison, dans
West Street), composa sa _Révolte de l’Islam_.
Proche de Hurley Weir, un peu en amont, j’ai souvent imaginé que je
pourrais passer un mois dans ce paysage sans épuiser toutes ses beautés.
Le village de Hurley, à cinq minutes de marche de l’écluse, est un des
plus vieux petits coins de la Tamise, car il remonte, pour employer la
curieuse phraséologie de ces âges reculés, «aux jours du roi Sebert et
du roi Offa». Juste après l’écluse (en amont) est le champ des Danois,
où les envahisseurs danois campèrent, durant leur marche sur le
Gloucestershire; et un peu au delà encore, nichés dans un délicieux
recoin du fleuve, sont les restes de l’abbaye de Medmenham.
Les fameux moines de Medmenham, ou la «Société du feu de l’Enfer», comme
on les appelait habituellement, et dont faisait partie le célèbre
Wilkes, formaient une confrérie ayant pour devise: «Fais ce que veux»,
et cette exhortation s’inscrit toujours sur le porche branlant de
l’abbaye. Bien avant la fondation de cette abbaye dérisoire, il y avait
au même endroit un monastère plus sérieux, dont les moines différaient
grandement des libertins destinés à leur succéder cinq cents ans plus
tard.
Les religieux cisterciens, dont c’était ici l’abbaye au douzième siècle,
avaient pour seuls vêtements un froc grossier muni d’une coule, et ne
mangeaient ni viande, ni poisson, ni œufs. Ils couchaient sur la paille,
et se relevaient à minuit pour l’office. Ils consacraient leurs journées
au travail manuel, à la lecture, à la prière, et leur vie s’écoulait
dans un silence de mort, car nul n’avait le droit de parler.
Quelle funèbre communauté, quelle existence funèbre, en ce doux asile
que Dieu créa si joyeux! Combien étrange que les voix de la Nature les
entourant--le murmure des eaux, les bruissements des herbes riveraines,
l’harmonie du vent dans les ramures,--n’aient pu leur donner une
compréhension meilleure de la vie! Ils restaient là, aux écoutes, tout
le long du jour, attendant une voix du ciel; et tout le long des jours
et des nuits solennelles, cette voix leur parlait de mille et mille
façons, et ils ne l’entendaient pas.
De Medmenham à la coquette écluse de Hambledon, le fleuve abonde en
paisibles beautés, mais après avoir dépassé Greenlands, la propriété de
médiocre apparence de mon éditeur,--un paisible vieux gentleman sans
prétention, que l’on rencontre fréquemment par là, en été, pagayant à
lui seul avec une souple vigueur, ou arrêtant au passage un vieil
éclusier pour tailler une bavette,--jusque bien au delà de Henley, le
paysage est nu et morne.
Le lundi matin, nous fûmes d’assez bonne heure à Marlow et allâmes
prendre un bain avant le petit déjeuner. Au retour, Montmorency se
conduisit en parfait imbécile. L’unique divergence d’opinion qu’il y ait
entre Montmorency et moi concerne les chats. J’aime les chats;
Montmorency, non.
Lorsque je rencontre un chat, je lui dis: «Joli Minet!» et me baisse
pour lui gratter le crâne; et le chat de dresser sa queue roidie et
comme moulée en fonte, de faire le gros dos, de frotter son nez contre
mon pantalon: tout se passe gentiment et paisiblement. Lorsque
Montmorency rencontre un chat, toute la rue doit le savoir; et il se
gaspille en dix secondes plus de gros mots que n’en dépense, sa vie
durant, un homme qui se respecte, s’il les emploie convenablement.
Je ne blâme pas le chien (et je me contente à l’ordinaire de lui taper
sur la tête ou de lui jeter des pierres), parce qu’il se conduit, je
suppose, selon sa nature. Les fox-terriers sont nés avec une dose de
péché originel au moins quatre fois plus grande que celle des autres
chiens, et il faudra maintes années de patients efforts de notre part, à
nous, chrétiens, pour amener une réforme appréciable dans l’humeur
batailleuse des fox-terriers.
Cela me rappelle un jour où j’étais dans la salle d’attente des Grands
Magasins de Haymarket. Tout autour de moi se trouvaient des chiens
attendant le retour de leurs maîtres, qui étaient à faire des achats à
l’intérieur. Il y avait un mâtin, un ou deux lévriers d’Écosse, un
Saint-Bernard, plusieurs épagneuls et terre-neuves, un chien pour
chasser le sanglier, un caniche français, avec un poil abondant autour
de la tête, mais le derrière tout ras; un bouledogue, quelques-unes de
ces bêtes du Passage Lowther, grosses à peu près comme des rats, et un
couple de chiens du Yorkshire.
Ils restaient là bien tranquilles et méditatifs. Une paix solennelle
régnait dans cette salle d’attente. Une atmosphère de calme et de
résignation,--de douce mélancolie, flottait dans la pièce.
Alors entra une jolie petite madame, conduisant un mignon fox-terrier
d’aspect débonnaire, qu’elle laissa là, attaché entre le bouledogue et
le caniche. Il resta pendant une minute à regarder tout autour de lui.
Puis il leva les yeux au plafond, et parut, à en croire son expression,
songer à sa mère. Puis il bâilla. Puis il regarda les autres chiens,
tous silencieux, graves et dignes.
Il regarda le bouledogue, qui dormait à sa droite un sommeil sans rêves.
Il regarda le caniche, hautainement dressé, à sa gauche. Puis, sans
crier gare, et sans avoir été provoqué le moins du monde, il mordit la
patte de devant du caniche, et un hurlement de douleur retentit dans la
quiète pénombre de la salle d’attente.
Le résultat de sa première expérience parut le satisfaire beaucoup, et
il résolut de continuer à mettre un peu d’animation autour de lui. Il
bondit sur le caniche, attaqua vigoureusement un lévrier, lequel
s’éveilla et entama aussitôt une bataille en règle avec le caniche.
Alors petit fox reprit sa place, saisit le bouledogue par l’oreille et
s’efforça de le jeter à bas; et le bouledogue, bête curieusement
impartiale, s’élança sur tout ce qui se trouvait à sa portée, y compris
le gardien du vestibule, ce qui procura au cher petit terrier l’occasion
de se livrer à une lutte soutenue avec un chien du Yorkshire d’égale
bonne volonté.
A quiconque connaît la nature canine, il est superflu de dire que sur
ces entrefaites tous les autres chiens là présents s’étaient mis à
combattre comme si leurs foyers et leurs toits dépendaient de l’issue de
la bataille. Les gros chiens luttaient entre eux indistinctement, et les
petits chiens luttaient aussi entre eux et profitaient de leurs instants
de loisir pour mordre les pattes des gros.
La salle d’attente fut bientôt un parfait pandémonium, et le tapage
était horrifique. Un rassemblement se forma au dehors dans Haymarket: on
se demandait s’il y avait réunion paroissiale; ou, sinon, qui on
assassinait, et comment. Des hommes entrèrent avec des perches et des
cordes, s’efforçant de séparer les chiens, et on envoya quérir la
police.
Et au plus fort de la bagarre, la jolie petite madame revint, et saisit
son joli mignon chéri (il avait mis sur le flanc pour un mois le
yorkshire, et revêtait à présent l’expression d’un agneau nouveau-né)
dans ses bras, et le baisa, et lui demanda s’il n’était pas mort, et si
ces grandes vilaines bêtes lui avaient fait beaucoup de mal, et lui la
regardait au visage d’un air qui signifiait: «Oh! quel bonheur que vous
soyez venue m’arracher à cette scène odieuse!»
Elle dit que les gens des Magasins n’avaient pas le droit de mettre de
grosses brutes sauvages comme ces autres chiens avec les chiens de gens
comme il faut, et qu’elle avait bonne envie de leur intenter un procès.
Telle est la nature des fox-terriers; aussi, je ne reproche pas à
Montmorency sa tendance à se battre avec les chats; mais il n’eut pas à
se louer, ce matin-là, de s’y être livré.
Nous revenions du bain, comme je l’ai dit, et nous traversions la
grand’rue, quand un chat s’élança d’une maison en avant de nous, et se
mit à trotter sur la chaussée. Montmorency poussa un cri de triomphe--le
cri du brave guerrier qui voit son ennemi se livrer entre ses mains--le
cri même que dut pousser Cromwell quand les Écossais descendirent la
colline--et il s’élança sur sa proie.
Sa victime était un gros matou noir. Jamais je n’ai vu chat plus gros,
ni d’apparence moins recommandable. Il avait perdu la moitié de sa
queue, une oreille, et une très appréciable portion de son nez. C’était
un animal solide et râblé.
Il avait un air calme et satisfait.
Montmorency courut sur ce pauvre chat à l’allure de vingt milles à
l’heure, mais le chat ne se pressa pas;--l’idée ne parut pas lui venir
que sa vie était en danger. Il continua de trotter paisiblement jusqu’à
ce que son assassin prétendu ne fût plus qu’à un yard de lui. Alors il
se retourna et s’assit au beau milieu de la chaussée, et regarda
Montmorency avec un air de douce interrogation qui disait:
--Tiens, tiens! C’est à moi que vous en avez?
Montmorency ne manque pas de culot; mais l’expression de ce chat avait
quelque chose qui eût glacé le cœur du chien le plus brave. Il s’arrêta
court et considéra Minet.
Ni l’un ni l’autre ne parlaient; mais la conversation que l’on peut
imaginer fut évidemment celle-ci:
LE CHAT.--Puis-je quelque chose pour vous?
MONTMORENCY.--Non... merci, non.
LE CHAT.--Vous savez, il ne faut pas avoir peur de le dire, si vous avez
réellement besoin de quelque chose?
MONTMORENCY, _reculant peu à peu_.--Oh non... pas du tout...
certainement... ne vous dérangez pas, je... je crains d’avoir fait
erreur. J’avais cru vous reconnaître. Mille regrets de vous avoir
dérangé.
LE CHAT.--Pas du tout... avec le plus grand plaisir. Vrai, vous n’avez
besoin de rien?
MONTMORENCY, _reculant toujours_.--D’absolument rien, merci...
absolument... trop aimable. Au revoir.
LE CHAT.--Au revoir.
Puis le chat se leva et se remit au trot; et Montmorency, la queue entre
les pattes, s’en revint vers nous, et prit modestement place à
l’arrière-garde.
Depuis lors, il suffit de prononcer: «Au chat!» pour que Montmorency
frissonne et vous regarde piteusement, l’air de dire:
--Oh non, pas ça, de grâce!
Après déjeuner, nous fîmes notre marché, ravitaillant le canot pour
trois jours. George nous engagea fort à prendre des légumes--car il
était malsain de n’en pas manger. Ils étaient faciles à cuire,
ajouta-t-il, et il s’en chargerait. Nous prîmes donc dix livres de
pommes de terre, un boisseau de pois et quelques choux. En outre, un
rosbif en pâté, une couple de tartes aux groseilles vertes, et un gigot
de mouton; plus des fruits, gâteaux, pain et beurre, jambon, lard et
œufs, et autres victuailles qui nous firent courir la ville en tous
sens.
Notre départ de Marlow fut, à mon sens, un de nos meilleurs succès,
digne et impressionnant, quoique dépourvu d’ostentation. Nous avions
insisté dans les boutiques pour que le porteur nous accompagnât. Nous ne
voulions pas de ces: «Oui, monsieur, je vais vous l’envoyer tout de
suite; le garçon sera là avant vous, monsieur!» et puis faire le pied de
grue sur l’embarcadère, et retourner deux ou trois fois à la boutique
pour les activer. Nous attendions que la corbeille fût chargée, et
emmenions le garçon avec nous.
Nous visitâmes bon nombre de boutiques, adoptant ce principe à chacune;
si bien que, pour finir, nous avions comme escorte la plus belle
collection de garçons qu’on pût souhaiter; et notre descente finale de
High Street jusqu’à la Tamise dut être un des plus imposants spectacles
que Marlow ait connus depuis longtemps.
L’ordre du cortège était le suivant:
Montmorency portant une baguette.