Et Harris, au lieu de répondre, de la plus désagréable façon qu’il était
difficile de ne pas rencontrer sous ses semelles un bout du pied de
George, lorsqu’on se mouvait dans un rayon de dix yards autour de
l’endroit où George était assis, et d’ajouter, comme il l’eût fait avant
le souper, que George ne devait réellement pas se trouver à bord d’un
canot de dimensions normales, avec des pieds de cette longueur, qu’il
eût dû plutôt laisser pendre par dessus bord,--dit à présent: «Oh, je
regrette beaucoup, vieux frère; j’espère qu’il n’a pas de mal?»
Et George dit: «Pas du tout», et que c’est sa faute, et Harris reprend
que c’est au contraire la sienne.
C’était touchant.
On alluma les pipes, et on resta, sous la nuit tranquille, à causer.
--Pourquoi, dit George, ne pouvoir être toujours comme à cette
heure,--loin du monde, de ses péchés et de ses tentations, à mener une
vie sobre, paisible, et à faire le bien.
Je lui répondis que c’était précisément ce à quoi j’aspirais depuis
toujours; et nous examinâmes la possibilité de notre exode, à tous
quatre, vers une île déserte et bien fournie, où nous aurions vécu dans
les bois.
Harris dit que l’inconvénient des îles désertes, à ce qu’il avait
appris, était leur humidité excessive; mais George répondit qu’un
drainage convenable y obvierait.
Le drainage fit ressouvenir George d’une aventure bien drôle arrivée
jadis à son père. Son père, raconta-t-il, voyageait dans le pays de
Galles avec un de ses amis, et, un soir, ils s’arrêtèrent dans une
petite auberge où il y avait quelques autres voyageurs, auxquels ils se
joignirent pour passer la soirée.
Celle-ci fut très agréable, et ils restèrent levés fort tard. Lorsqu’ils
allèrent se mettre au lit, le père de George (lequel père était alors un
tout jeune homme) et son ami, étaient l’un et l’autre fort gais. Ils
devaient coucher dans la même chambre, mais dans des lits différents.
Ils prirent leur chandelle et montèrent. En entrant dans la chambre, la
chandelle alla donner contre le mur et s’éteignit: ils durent se
déshabiller et chercher leurs lits à tâtons. Mais au lieu de se mettre
dans des lits différents, comme ils croyaient le faire, tous deux, sans
le savoir, grimpèrent dans le même,--l’un ayant la tête au chevet, et
l’autre s’y glissant du côté opposé, les pieds sur le traversin.
Il y eut un moment de silence, puis le père de George dit:
--Joë!
--Qu’y a-t-il, Tom? répondit, de l’autre bout du lit, la voix de Joë.
--Eh bien, il y a quelqu’un dans mon lit, dit le père de George: il a
les pieds sur mon traversin.
--Ma foi, c’est bien étrange, Tom, répliqua l’autre: mais du diantre
s’il n’y a pas aussi quelqu’un dans mon lit!
--Qu’allons-nous faire? demanda le père de George.
--Ma foi, je vais le flanquer à bas, répondit Joë.
--Moi aussi, dit le père de George vaillamment.
Il y eut une brève lutte, suivie de deux heurts retentissants sur le
carreau, et puis une voix dolente prononça:
--Hé, Tom!
--Quoi?
--Avez-vous réussi?
--Hé bien, à vrai dire, c’est mon homme qui m’a flanqué à bas.
--Le mien aussi! Vrai, cette auberge ne me revient guère. Et vous?
--Comment s’appelait cette auberge? dit Harris.
--«Le Cochon et le Sifflet», dit George. Pourquoi?
--Ah! alors ce n’est pas la même, répondit Harris.
--Que voulez-vous dire?
--C’est très curieux, murmura Harris, mais la même aventure exactement
est arrivée à mon père dans une auberge de campagne. Je lui ai maintes
fois ouï raconter l’histoire. Je croyais que peut-être il s’agissait de
la même auberge.
Nous nous couchâmes à dix heures, et, me trouvant fatigué, j’espérais
bien dormir; mais ce ne fut pas le cas. Règle générale, je me déshabille
et pose la tête sur mon oreiller, et puis on frappe à la porte et on me
dit qu’il est huit heures et demie; mais ce soir-là, tout semblait
coalisé contre moi: la nouveauté du couchage, la dureté du canot, la
position gênante (j’avais les pieds sous un banc et la tête sur
l’autre), le clapotis de l’eau autour du canot, et le vent parmi les
branches, me dérangèrent et me tinrent éveillé.
J’attrapai cependant quelques heures de sommeil, et alors une portion du
canot qui apparemment se développa au cours de la nuit, car elle ne s’y
trouvait pas au départ et elle avait disparu le matin,--se mit à
m’entrer dans l’échine. Je continuai d’abord à dormir, rêvant que
j’avais avalé un «souverain»[6], et qu’on me faisait un trou dans le dos
à l’aide d’un vilbrequin, pour le ravoir. Le procédé me parut déloyal,
et je dis à mes persécuteurs que je leur devrais la somme, et qu’ils la
recevraient à la fin du mois. Mais eux ne l’entendaient pas de cette
oreille; ils me répondirent qu’ils préféraient la ravoir tout de suite,
crainte de laisser s’accumuler trop les intérêts. Je me fâchai tout
rouge, et leur dis ce que je pensais d’eux, et alors ils enfoncèrent le
vilbrequin si brutalement que la douleur me réveilla.
[6] Pièce d’or valant une livre sterling ou 20 shillings.
On s’asphyxiait dans le canot, et j’avais la tête lourde; aussi l’envie
me prit-elle d’aller faire quelques pas à l’air libre. J’enfilai des
vêtements qui me tombèrent sous la main,--les uns à moi, et d’autres à
George et Harris,--et, me glissant sous la bâche, je débarquai sur la
rive.
C’était une nuit admirable. La lune était couchée, et la terre restait
seule sous les étoiles. Le silence et la paix infinie donnaient
l’illusion que, durant le sommeil de ses enfants, elles s’entretenaient
avec leur sœur planétaire,--causant de mystères insondables, à voix trop
graves et profondes pour être perceptibles aux rudimentaires organes des
sens humains.
Elles nous intimident, ces lointaines étoiles, par leur froide lumière.
Nous sommes pareils à des enfants dont les petits pieds se sont
fourvoyés dans la pénombre d’un temple où réside la divinité inconnue
qu’on leur a appris à révérer; à des enfants qui, debout sous le dôme
sonore perdu dans la démesurée profondeur de l’obscure clarté, lèvent
les yeux où l’espoir se mêle de crainte de l’idée du spectacle interdit
caché dans ses profondeurs.
Et toutefois, elle nous verse tant de consolations et de courage, la
Nuit! En sa présence sublime, nos chagrins dérisoires ont honte, et
reculent. Le jour a été si plein de hâte et de souci, nos cœurs si
lourds de pensées mauvaises et d’amertume, le monde nous a paru si dur
et si injuste! Mais la Nuit géante, telle une mère pleine d’amour, pose
sa douce main sur notre cœur enfiévré, tourne vers son visage notre face
ravagée de pleurs; elle sourit, et malgré son silence nous sentons ce
qu’elle veut nous dire, et elle presse contre son sein notre joue
brûlante, et nos peines se dissipent.
Parfois, quand notre tristesse est très profonde et vraie, nous
demeurons muets devant elle, parce que le seul langage de notre
tristesse serait le gémissement. La Nuit sent son cœur plein de pitié
pour nous: faute de pouvoir soulager notre douleur, elle prend nos mains
dans les siennes et le petit monde de plus en plus se réduit et
s’éloigne et, portés sur ses sombres ailes, nous arrivons alors devant
une Présence plus haute que la sienne, et dans la merveilleuse lumière
de cette grande Présence, toute vie humaine est étalée devant nous comme
un livre, et nous voyons que la Tristesse et la Douleur ne sont rien
autres que les messagers de Dieu.
Ceux-là seuls qui ont porté la couronne de la souffrance peuvent
regarder en face cette merveilleuse lumière; mais lorsqu’ils
redescendent ici-bas, ils sont incapables de la décrire, ou de révéler
le mystère qu’ils ont pénétré.
Il y avait une fois, au temps jadis, une troupe de bons chevaliers qui
traversaient un pays lointain, et leur route s’enfonça dans une épaisse
forêt, où d’étranges bruyères se hérissaient en buissons touffus et
acérés, déchirant la chair de ceux qui s’y égaraient. Et les feuilles
des arbres qui croissaient dans ce bois étaient très épaisses et denses,
de sorte que nul rais de lumière ne descendait à travers les rameaux
pour éclairer le lugubre sous-bois.
Et quand ils passèrent par cette sombre forêt, l’un de ces chevaliers,
s’éloignant de ses compagnons s’égara, et on ne le retrouva plus; et
eux, fort attristés, continuèrent sans lui leur chevauchée, le pleurant
comme s’il eût été défunt.
Or, quand ils furent arrivés au beau château qui était le but de leur
voyage, ils y passèrent de longs jours à se divertir; et un soir qu’ils
étaient rassemblés tout joyeux devant les bûches illuminant la grande
salle, et qu’ils buvaient à la santé de leurs maîtresses, leur compagnon
qui s’était égaré arriva et les salua. Ses vêtements étaient en
haillons, comme ceux d’un pauvre, et il avait reçu dans sa chair maintes
affreuses blessures, mais son visage rayonnait d’une joie indicible.
Et ils l’interrogèrent sur ce qui lui était arrivé, et il leur raconta
comment, après avoir perdu son chemin dans la forêt sombre, il avait
erré des jours et des nuits, et finalement, déchiré et sanglant, s’était
couché pour attendre la mort.
Alors, comme il était presque mourant, ô bonheur! du fond de la farouche
pénombre s’avança vers lui une jeune fille qui le prit par la main et le
conduisit par des chemins détournés, inconnus à tous les hommes, jusqu’à
ce que sur les ténèbres de la forêt s’illuminât une clarté si vive que
la lumière du jour s’effaçait devant elle comme une petite lampe devant
le soleil; et, dans cette merveilleuse clarté, notre égaré chevalier vit
comme en songe une vision, et si belle et si splendide était la vision,
qu’il ne s’aperçut plus de ses blessures saignantes, mais resta perdu
dans le ravissement d’une joie aussi profonde que la mer dont nul ne
peut dire la profondeur.
Et la vision s’évanouit, et le bon chevalier, à genoux sur la terre,
remercia le bon saint qui dans cette lugubre forêt avait égaré ses pas
et lui avait permis de voir la vision qui s’y trouvait cachée.
Et le nom de la forêt sombre était la Douleur; mais de la vision que le
bon chevalier y vit, personne ne peut parler ni rien dire.