M. de Blacas tenait un grand état. Son outrecuidance ne lui permettait
pas de concevoir le plus léger soupçon de conspiration. Il levait les
épaules, se mettait à rire et se moquait de ceux enclins à penser que
Napoléon était terriblement près de nous.
Un jour Humbert rentra très préoccupé. Il avait rencontré, en revenant
du quartier des mousquetaires, deux généraux--je ne puis me souvenir de
leurs noms, l'un était mulâtre--qu'il avait connus à Sens assez
intimement. Ils l'engagèrent à venir déjeuner avec eux au Jardin Turc.
Humbert accepta. Après les huîtres et le vin de Champagne, ces messieurs
commencèrent à le tâter sur la marche du gouvernement, sur le
mécontentement général, sur les regrets qu'ils éprouvaient de ne plus
servir l'Empereur. Puis, le vin de Champagne aidant, ils en vinrent à
des indiscrétions dont Humbert fut fort frappé et qui lui inspirèrent
beaucoup d'inquiétude. Il était loin de prévoir, cependant, l'audace
avec laquelle Napoléon oserait débarquer sur la côte de France; mais la
conversation de ses deux compagnons de table lui laissa clairement
comprendre qu'un enrôlement se préparait. Les deux généraux en question
étaient des gens assez obscurs, mais Humbert remonta facilement, par la
pensée, jusqu'aux chefs de la conspiration, et surtout à la reine
Hortense, chez qui se réunissait le comité directeur bonapartiste. Ayant
raconté à Mme de Duras le déjeuner et la conversation auxquels il avait
assisté, elle en conçut également des inquiétudes et en fit part à son
mari. Celui-ci en parla au roi; mais M. de Blacas était là pour tout
atténuer et pour tourner en ridicule les gens qui croyaient à un retour
de l'Empereur.
Un soir des premiers jours de mars, je me trouvais chez Mme de Duras,
aux Tuileries. Il y avait du monde, entre autres le général Dulauloy et
sa femme. Je surpris entre eux deux ou trois signes imperceptibles qui
excitèrent vivement ma curiosité. Ils semblaient dire: «Non, ils ne
savent rien.» Mme Dulauloy paraissait, en outre, craindre quelque chose
et témoignait d'une grande envie de s'en aller, surtout lorsque M. de
Duras traversa le salon, venant du coucher du roi. À ce moment elle
rougit, se leva et sortit en emmenant son mari. Je restai la dernière et
j'attendis que Mme de Duras revînt de la chambre de son mari, où elle
l'avait suivi. Je la vis très troublée, et elle me dit: «Il y a quelque
chose de terrible, mais Amédée ne veut pas me le dire.» Je rentrai alors
chez moi en compagnie d'Humbert et nous fîmes, comme cela arrive
toujours, toutes les conjectures imaginables, excepté la véritable. Le
lendemain matin, la nouvelle du débarquement au golfe Juan se répandit
dans Paris. Elle fut apportée par lord Lucan. Parti la veille au soir
pour l'Italie, il rencontra à quelques postes de Paris le courrier qui
arrivait de Lyon avec la nouvelle. Il revint aussitôt sur ses pas et
rentra à Paris, où il la fit connaître.
Les conséquences de cet événement rentrent dans le domaine de
l'histoire. Je me contenterai donc de rapporter ici ce qui m'est
personnel.
Je connaissais trop bien d'une part la cour, d'autre part la force du
parti de Napoléon, pour conserver des doutes un moment sur l'efficacité
des mesures que l'on allait adopter.
M. de La Tour du Pin, quoiqu'un des quatre ambassadeurs de la France au
congrès de Vienne et employé par intérim aux affaires diplomatiques
françaises en Autriche, n'en était pas moins toujours resté titulaire du
poste de ministre de France en Hollande. J'estimai que je ne pouvais
demeurer à Paris quand Napoléon allait y arriver, et que je devais me
rendre à Bruxelles ou à La Haye. Mes projets furent soumis au roi par M.
de Jaucourt, ministre des Affaires étrangères par intérim. Il approuva
ma détermination, et je me préparai donc à partir.
Humbert, dès que le départ du roi fut résolu, ne put quitter le quartier
des mousquetaires. Je me trouvai, par conséquent, absolument seule pour
faire face à tous les arrangements du voyage que j'allais entreprendre
avec ma fille Cécile, âgée de seize ans, et mon fils Aymar, qui en avait
huit.
J'ai souvenir de beaucoup de petits embarras dont je me tirai avec mon
sang-froid ordinaire. Après tant d'années écoulées, ils n'offrent plus
guère d'intérêt. Je conterai cependant le fait suivant. Je m'étais
rendue chez le ministre des Finances dans la soirée pour toucher le
montant des appointements de M. de La Tour du Pin, que je désirais
emporter. Le même soir, le roi devait partir à minuit. En entrant dans
le cabinet du ministre, M. Louis, avec qui j'étais assez liée depuis
longtemps, je le trouvai dans une colère épouvantable: «Regardez,» me
dit-il en me montrant une centaine de petits barils semblables à ceux
dans lesquels on vend des anchois, «j'ai fait préparer ces barils, qui
contiennent chacun 10.000 ou 15.000 francs en or. Je voulais en confier
un à chaque garde du corps appelé à accompagner le roi, et ces messieurs
refusent de s'en charger sous prétexte qu'ils ne sont pas faits pour
cela.» Tout en disant ces mots, il signa mon récépissé, dont j'allai
aussitôt toucher le montant. Je portai ensuite la somme chez mon homme
d'affaires pour qu'il me la changeât en or. J'avais bien demandé à M.
Louis de me remettre un des barils d'or réunis dans son cabinet, mais il
s'y était absolument refusé. Quand je quittai mon homme d'affaires, 9
heures avaient déjà sonné, et il me dit de revenir à 11 heures et qu'il
me remettrait alors l'or qu'il se serait procuré.
Je passai chez ma tante, Mme d'Hénin, décidée elle aussi à partir, afin
de lui faire mes adieux. Je la trouvai en compagnie de M. de Lally, dans
un trouble inexprimable, emballant, gesticulant, pressant son gros ami,
qui ne finissait rien. En me voyant, elle s'écria: «Mais vous ne partez
donc pas, que vous avez l'air si tranquille?»
Je la quittai, la laissant au milieu de ses paquets et en proie à ses
accès de colère contre le pauvre M. de Lally, pour aller prendre congé
de M. de Jaucourt, _mon ministre_, lui faire viser mon passeport et
réclamer un ordre pour les chevaux de poste, chose bien nécessaire, car
il n'y en aurait peut-être plus un seul à avoir à minuit. Enfin, à 11
heures sonnant, je retournai chez mon homme d'affaires, rue Sainte-Anne.
Il me remit 12.000 francs en rouleaux de napoléons. J'avais un cabriolet
de louage à l'heure. En remontant dans la voiture, je dis au cocher:
«Chez moi.» Je logeais rue de Varenne, n° 6. Nous voulons prendre par le
Carrousel; mais, à cause du départ du roi, on n'y passait pas. Mon
cocher longe alors la rue de Rivoli. Au moment de s'engager sur le pont
Louis XVI, il entend sonner minuit. S'arrêtant tout court, il me déclare
que pour rien au monde il ne fera un pas de plus. Il loge, dit-il, à
Chaillot, les portes doivent être fermées à minuit; il demande à être
payé et m'invite à continuer mon chemin _à pied_.
J'eus beau faire appel à toute mon éloquence, lui promettre un pourboire
superbe pour me mener seulement jusqu'à un fiacre. Il refuse. Force
m'est de descendre, quoique saisie d'une frayeur mortelle. Heureusement,
au même moment, j'entends le bruit d'une voiture. C'était un fiacre, et
vide, grâce à Dieu! Je m'y précipite en offrant au cocher une généreuse
gratification pour me ramener chez moi.
Aussitôt rentrée, j'envoie chercher les chevaux de poste. Malgré mon
_service extraordinaire_, malgré la signature du ministre, j'attends
jusqu'à 6 heures les deux misérables chevaux destinés à être attelés à
une petite calèche, dans laquelle je prends place avec Aymar, ma chère
Cécile, et une petite femme de chambre belge que j'avais gardée à mon
service après l'avoir élevée.
Toutes ces longues heures d'attente, je les passai à la fenêtre, à
écouter si les chevaux venaient. Jamais je n'ai ressenti plus
d'impatience. Un silence profond régnait dans Paris. Toutefois, à tous
moments, des hommes passaient sous la fenêtre, tous suivant uniformément
la même direction. Soldats pour la plupart, on les reconnaissait, aux
lueurs des réverbères, à la toile cirée qui recouvrait leurs shakos.
Bien que le temps fût beau, tous les militaires, pour dissimuler la
cocarde blanche, avaient arboré ce signe de ralliement avec le bouquet
de violettes.
V
Notre voyage ne fut marqué par aucun accident. Seulement, vers Péronne
ou Ham, nous vîmes déboucher au grand trot, par un chemin de traverse
croisant la grande route, un régiment de cuirassiers à la débandade. En
passant près de nous, ils crièrent: «Vive l'Empereur!»
Nous arrivâmes sains et saufs à Bruxelles, où je pris un tout petit
logement, rue de Namur, chez un M. Huart, avocat. Il doit avoir été
depuis, je crois, ministre du roi Léopold[225]. J'étais très impatiente
de recevoir des nouvelles de Vienne. L'envoi des courriers expédiés
habituellement aux affaires étrangères, et par lesquels mon mari et ma
fille Charlotte m'écrivaient, avait sans doute été interrompu. Quoique
je leur eusse annoncé à tous deux mon départ pour Bruxelles, bien des
raisons m'amenaient à craindre de demeurer longtemps sans nouvelles.
C'est ce qui arriva, en effet.
Je trouvai à Bruxelles toutes les personnes de ma connaissance, tant en
Belges qu'en Français. Tout le monde me fit bon accueil, à l'exception
des bonapartistes, tels que les Trazegnies et les Mercy, entre autres.
Le roi de Hollande[226] était à Bruxelles. Je me présentai à lui, et il
me reçut parfaitement. Nous étions assis, sur un canapé dans l'ancien
cabinet de M. de La Tour du Pin. Se tournant vers moi, il me dit: «Dans
ce salon, je tâche de m'inspirer du moyen de me faire aimer comme
l'était votre mari.» Hélas! le pauvre prince n'a pas réussi. Je lui
parlai avec insistance des intérêts de mon gendre, devenu alors son
sujet. Probablement est-ce cette conversation qui lui a ouvert la
carrière diplomatique. Je souhaite qu'il s'en souvienne.
Mme de Duras était aussi venue à Bruxelles avec sa fille Clara et sa
mère, Mme de Kersaint. Quelques jours après notre arrivée, cette
dernière fut frappée d'une attaque d'apoplexie foudroyante, le soir, en
prenant le thé. La pauvre femme radotait complètement. On ne la regretta
guère. Sa fille se comportait cependant très bien à son égard, mais elle
était fort à charge à son gendre.
Avant ce triste événement, nous passions un jour la soirée ensemble, Mme
de Duras et moi, quand on vint nous annoncer qu'un _monsieur_ de notre
connaissance désirait nous parler. On ajoutait qu'il n'osait se
présenter dans notre salon parce qu'il n'était pas habillé. À cette
époque, on s'attendait toujours à quelque chose de singulier. Nous
sortîmes donc sur le palier, à l'hôtel de France. Devant nous, nous
voyons un valet de chambre fort crotté, que Mme de Duras reconnut à
l'instant. Il nous ouvre la porte d'une chambre et nous nous trouvons en
présence de M. le duc de Berry. Il nous raconta que le colonel d'_un
corps franc_, c'est-à-dire d'un rassemblement de brigands, nommé
Latapie, l'avait dévalisé, pillé ses équipages et lui avait pris jusqu'à
ses chemises. Comme je connaissais très bien Bruxelles, il me chargea de
lui procurer tout un nouveau trousseau. Je le mis aussitôt en rapport
avec la bonne Mme Brunelle, à qui je fus bien aise d'apporter cette
bonne aubaine. Plus tard, j'aurais encore à parler de ce Latapie, dont
je viens de citer le nom.
Ma chère fille Charlotte arriva quelque temps après toute seule de
Vienne, accompagnée de sa femme de chambre et du valet de chambre de son
père. Elle m'apprit que le congrès s'était dissous à la nouvelle de la
descente de Napoléon à Cannes. Chacun avait couru au plus pressé, et les
puissances, toutes prêtes à devenir ennemies, s'étaient réconciliées
devant l'imminence du danger commun. On ne songea plus qu'à faire payer
cher à la France l'accueil fait au héros qui, en la rendant si puissante
et si glorieuse, lui avait suscité tant d'ennemis.
M. le Dauphin[227], dans les provinces méridionales, avait rassemblé une
sorte de parti qui aurait pu prendre de l'importance sous un autre chef.
On cherchait quelqu'un qui porterait à ce prince l'assurance de l'union
des puissances pour anéantir Napoléon. M. de La Tour du Pin, toujours
dévoué, accepta de se rendre à Marseille et de joindre M. le Dauphin. Il
partit. Son gendre le suivit jusqu'à Gênes et me rapporta de là des
nouvelles de mon mari à Bruxelles. Le jeune de Liedekerke retrouva dans
cette ville sa femme, et je pus lui annoncer, à son arrivée, que j'avais
assuré sa position auprès du roi[228] son maître.