I. Nouvelles de France: les biens confisqués rendus.--Retour en France
décidé.--Regrets de Mme de La Tour du Pin.--Elle rend la liberté à ses
esclaves.--II. Départ pour l'Europe.--L'attente à New-York.--Le
capitaine Barré, commandant un sloop de guerre français.--La
_Maria-Josepha_.--Les passagers.--La couturière du navire.--Arrivée à
Cadix.--III. La quarantaine.--La visite de la douane.--Curieux
étonnement des Espagnols.--Le petit Humbert et les moines.--M.
Langton.--Un ci-devant marquis consul de la République--Comment on
voyageait en Espagne à cette époque.--Un seigneur de sept ans.--Une
course de taureaux.--IV. Départ de Cadix.--La maison de M. Langton.--Un
équipage espagnol.--Les auberges.--Une fillette qui prend mal son moment
pour venir au monde.--Horreur des Espagnols pour témoigner en
justice.--V. Un baptême.--La cathédrale de Cordoue.--Une halte
pittoresque.--Dans la Sierra Morena.--Les villes de La Carlota et de La
Carolina.--Aranjuez.--Madrid.--Les familles Langton et d'Andilla.--Le
maréchal Pérignon.--Mlle Carmen Langton.
I
À Pise, le 14 mai 1843.
Vers la fin de l'hiver 1795-1796, j'eus la rougeole. Elle me rendit
assez malade, d'autant plus que je commençais une grossesse. Nous
craignions qu'Humbert n'en fût aussi attaqué, mais il ne la prit pas,
quoiqu'il couchât dans ma chambre. Je me trouvai bientôt rétablie, et
c'est à ce moment que nous reçûmes de France des lettres de Bonie, qui
nous apprenait que, joignant ses efforts à ceux de M. de Brouquens, ils
étaient parvenus à faire lever le séquestre du Bouilh.
Les biens des condamnés avaient été restitués. Ma belle-mère, de concert
avec son gendre, le marquis de Lameth, agissant au nom de ses enfants,
était rentrée en possession des terres de Tesson et d'Ambleville, et de
la maison de Saintes, dont le département de la Charente-Inférieure
s'était emparé. Mais lorsqu'ils demandèrent la levée des scellés au
Bouilh, on leur objecta l'absence du propriétaire. Ils répondirent qu'il
était établi en Amérique _avec passeport_, et que ni M. de La Tour du
Pin ni moi, personnellement propriétaire d'une maison à Paris, nous
n'étions inscrits sur la liste des émigrés. Après de nombreuses
démarches, on nous accorda alors un sursis d'un an pour nous
représenter. À défaut de quoi le Bouilh serait mis en vente comme bien
national, sauf à M. de Lameth a faire valoir les droits de ses enfants à
titre de petits-fils de l'ancien propriétaire. On nous pressait, en
conséquence, de revenir le plus tôt possible. Toutefois, comme la
stabilité du gouvernement français inspirait, à cette époque encore,
bien peu de confiance, on nous recommandait en même temps de ne pas
prendre notre passage pour un port de France, mais de revenir plutôt par
l'Espagne, avec laquelle la République venait de conclure une paix qui
semblait devoir être durable.
Ces dépêches tombèrent, au milieu de nos tranquilles occupations, comme
un brandon qui alluma brusquement dans le coeur de tous, autour de moi,
des idées de retour dans la patrie, des prévisions d'une existence
meilleure, des espérances d'ambitions futures satisfaites, en résumé
tous les sentiments qui animent la vie des hommes. Pour moi j'éprouvai
une tout autre sensation. La France ne m'avait laissé qu'un souvenir
d'horreur. J'y avais perdu ma jeunesse, brisée par des terreurs sans
nombre et inoubliables. Je n'avais plus et je n'ai jamais eu depuis dans
l'âme que deux sentiments qui la maîtrisèrent entièrement et
exclusivement: l'amour de mon mari et celui de mes enfants. La religion,
seul mobile désormais de toutes mes actions, me commanda de ne pas
opposer le plus léger obstacle à un départ dont je m'effrayais et qui me
coûtait. Une sorte de pressentiment me faisait entrevoir que j'allais
au-devant d'une nouvelle carrière de troubles et d'inquiétudes. M. de La
Tour du Pin ne se douta jamais de l'intensité de mes regrets quand je
vis fixer le moment où nous quitterions la ferme. Je ne mis qu'une
condition à ce départ: celle de donner la liberté à nos nègres. Mon mari
y consentit et me réserva, à moi seule, ce bonheur.
Les pauvres gens, en voyant arriver des lettres d'Europe, s'étaient
doutés de quelques changements dans notre existence. Ils étaient
inquiets, alarmés. Aussi est-ce en tremblant qu'ils entrèrent tous les
quatre, Judith tenant dans ses bras sa petite Maria, âgée de trois ans,
et sur le point d'accoucher d'un autre enfant, dans le salon où je les
avais appelés ensemble. Ils m'y trouvèrent seule. Je leur dis avec
émotion: «Mes amis, nous allons retourner en Europe. Que faut-il faire
de vous?» Les pauvres gens furent atterrés. Judith tomba sur une chaise
en sanglotant; les trois hommes se cachèrent le visage dans les mains,
et tous demeurèrent immobiles. Je repris: «Nous avons été si contents de
vous qu'il est juste que vous soyez récompensés. Mon mari m'a chargé de
vous dire qu'il vous donne la liberté.» En entendant ce mot, nos braves
serviteurs furent si stupéfaits qu'ils restèrent quelques secondes sans
parole. Puis, se précipitant tous les quatre à genoux à mes pieds, ils
s'écrièrent; _Is it possible? Do you mean that we are free?_[53] Je
répondis: _Yes, upon my honour, from this moment, as free as I am
myself_[54].
Qui pourrait décrire la poignante émotion d'un pareil moment! Je n'ai
rien éprouvé de ma vie d'aussi doux. Ceux que je venais de libérer
m'entouraient en pleurant; ils baisaient mes mains, mes pieds, ma robe;
et puis brusquement leur joie s'arrêta, et ils dirent: «Nous aimerions
mieux demeurer esclaves toute notre vie et que vous restiez ici.»
Le lendemain, mon mari les emmena à Albany devant le juge pour la
cérémonie de la _manumission_[55], qui devait se faire en public. Tous
les nègres de la ville se rassemblèrent pour y assister. Le juge de
paix, qui se trouvait être en même temps le régisseur de M. Renslaër,
était de fort mauvaise humeur. Il tenta de soutenir que, Prime étant âgé
de cinquante ans, on ne pouvait, aux termes de la loi, lui donner la
liberté sans lui assurer une pension de cent dollars. Mais Prime avait
prévu le cas, et il produisit son extrait de baptême, qui attestait
qu'il n'en avait que quarante-neuf. On les fit agenouiller devant mon
mari, et il leur mit la main sur la tête pour sanctionner la libération,
absolument comme dans l'ancienne Rome.
Nous affermâmes notre habitation avec les terres qui en dépendaient à
l'individu même qui nous les avait cédées, et nous vendîmes la plus
grande partie du mobilier. Les chevaux montèrent à un assez haut prix.
Je distribuai en souvenir plusieurs petits objets en porcelaine que
j'avais apportés d'Europe. Quant à ma pauvre Judith, je lui laissai de
vieilles robes de soie, qui auront, sans doute, passé à sa postérité.