CHANT D'AMOUR DE TIRUZTAYA ET DE LÔRÉA

J'ai dit que le prétexte qui avait été donné par son oncle, de la venue

d'Eliézer, était d'une eau salée dont on s'occupait fort en ce moment

pour la conduire à Biarritz.

Des hommes autorisés tels que MM. Raymond Baron, Hézard et Bergeroo,

étaient parmi les membres de la Société qui s'était fondée.

Il me serait bien impossible d'informer sur le rôle que joua dans cette

affaire le neveu de Jacob Meyer durant les quelques semaines qu'elle le

retint ici. Il semblait s'intéresser alors à la minéralogie du système

cantabrique, mais je ne pus me défendre d'une certaine méfiance touchant

ses capacités, quand il me fit part, à propos d'un soulèvement d'ophite

d'une théorie qui ne tenait pas debout. Je n'en jugeai pourtant que par

les vagues leçons d'histoire naturelle apprises par moi au lycée de

Bordeaux, d'un professeur, il est vrai fort distingué, M. Kuntsler.

Eliézer me montra un perforateur à pointe de diamant, dont il me dit

qu'il lui servirait à atteindre une nappe de pétrole située à

Saint-Boës, près d'Orthez.

Il ne me parla plus, momentanément, de la suite de la légende basque.

Etait-ce que, cette suite, il prenait le temps de la composer ou qu'il

voulût me la laisser désirer? Mystère. Je n'y fis aucune allusion,

encore qu'un mot de Jacob Meyer m'eût fait entendre naguère que l'un des

plus sublimes passages des Robinsons serait un duo d'amour, chanté par

des descendants de Zoardia, au printemps, à l'entrée de ces grottes

d'Isturitz, dont je possédais la clef.

Cette clef, combien je sentais l'oncle et le neveu vivement possédés du

désir de l'introduire dans la serrure interdite!

Je continuais de fréquenter chez le vieux, le trouvant mainte fois

occupé à quelque délicat travail, comme d'examiner les arborisations

d'une émeraude ou, ce qui ne l'est pas moins, d'en discuter le prix avec

quelque femme du monde.

Il ne se gênait point; il semblait même que ma présence le stimulât pour

exiger d'âpres conditions de belles clientes qui connaissaient les

détours d'ombre de l'étroit et discret escalier de la rue Pontrique.

Parfois nous reprenions le cours de nos conversations littéraires, ou

nous allions pêcher les petits muges de la Nive. J'aime ce passe-temps

populaire, et de me retrouver dans la compagnie de ces maniaques

s'efforçant de fixer autour d'un hameçon l'appât, si vite désagrégé,

d'oeufs de merluche.

--Il est une science, me dit Eliézer, un après-midi que je le rencontrai

chez son oncle, à laquelle je m'adonne passionnément: l'anthropologie

préhistorique. Les grottes d'Isturitz...

Encore! me dis-je. L'oncle et le neveu ont dû se passer le mot! Faut-il

donc qu'ils soient têtus et indélicats pour me reparler de ces grottes,

vouloir me faire manquer à mon engagement, alors qu'ils savent que c'est

moi précisément et le cerbère qui devons nous opposer à toute

infraction.

--Les grottes d'Isturitz, insista Eliézer, offrent aux spécialistes de

l'âge de pierre un intérêt qui se double pour moi de tout ce que m'a

fait connaître des origines du peuple basque la légende ondicolienne.

Isturitz, quel nom! Est-ce que des descendants de Zoardia et d'Aritza,

s'il faut en croire un magnifique passage que je vous traduirai

prochainement, ne le rendent pas plus harmonieux encore par les accents

d'un amour ineffable qui, après plusieurs siècles, commémore les

élévations d'âme de leurs ancêtres? Ce n'est que chants d'oiseaux buvant

aux calices de fleurs printanières.

Il fallait bien que je m'avouasse que, trompeurs ou non, Eliézer et son

oncle se servaient d'un joli langage, et que la perspective d'entendre

ce pur duo auquel ce dernier avait déjà fait allusion excitait ma

passion poétique.

Mais je ne pouvais me déprendre d'un certain malaise. Et, de penser

qu'on avait influencé mes nerfs, jusqu'à m'avoir fait rêver si

étrangement à la légende basque dans le cimetière d'Ascain, augmentait

mon trouble. Ces Hébreux agissaient sur moi comme s'ils m'eussent dosé

les drogues dont usaient les passagers de l'_Eskualdunak_. Il me

faudrait réagir à temps.

--J'ai d'ailleurs, poursuivit Eliézer, promis à Salomon Reinach de me

mettre en quête d'un ours en pierre tendre, catalogué par Pierre Loti,

et que les primaires de ces grottes ont sculpté plusieurs siècles avant

que s'y réfugiassent Iguskia et Ithargia. Les savants actuels suivent un

plantigrade pétrifié avec autant d'ardeur que les sauvages qui l'ont

exécuté le poursuivaient, vivant, de leurs flèches de silex et d'os.

Vraiment, ne pourrait-on explorer des lieux si attirants dont, bien

entendu, aucun objet ne serait distrait, mais infiniment respecté? Quant

à l'ours, cher monsieur, si on le retrouve, il n'est que d'en référer à

son propriétaire. Nous n'en serons que les montreurs. Qui dit Salomon

Reinach dit prince munificent.

Comme il me voyait inquiet, gêné, hésitant, Eliézer continua:

--Ecoutez-moi bien. Je ne vous demande, pour une première entrevue avec

les grottes d'Isturitz, et jusqu'à ce que vous nous ayez obtenu de M.

Passerose la permission d'y pénétrer, que d'aller vous y lire, à

l'entrée, le duo d'amour de la légende, et, seulement dans le cas où

vous le jugeriez digue de votre reconnaissance, vous vous emploieriez à

nous obtenir la permission que nous désirons tant.

--Eh bien! soit, prononçai-je.

* * * * *

Mais j'éprouvai quelque honte de cette lâcheté où venait de m'induire

moins sans doute l'amour de la poésie que ma vive curiosité pour le

roman en action que me tramaient ces Juifs, sous prétexte de Robinsons

basques.

Une journée sans nuages enveloppant de sa netteté la trouble et bleuâtre

colline d'Isturitz nous réunit tous trois à l'entrée de ses grottes.

Nous avions laissé, à quelque distance, dans une auberge, voiture et

cocher.

Nous retirâmes de nos paniers une langouste, une galantine et un pâté de

foie qui me donnèrent à réfléchir sur les animaux que proscrit la loi

mosaïque. Quant aux vins, ils lançaient, entre les doigts de Jacob

Meyer, des éclairs de rubis et de topaze. Horace et ses convives ne se

fussent pas mieux traités dans la villa de Castétis.

Lorsque la douce langueur, qui suit sur l'herbe ombreuse le repas de

midi, m'eut quelque peu enveloppé, Eliézer retira de sa musette le

précieux texte, ou sa traduction, ou son adaptation, comme il vous

plaira.

Et il lut:

--Voici le duo nuptial que chantèrent, pour la première fois, dans la

région d'Isturitz où leurs antiques parents, Iguskia et Ithargia, les

ont précédés dans la jeunesse et dans l'amour, Tiruztaya, homme du foyer

de Zoardia, et Lôréa, fille de la tribu d'Aritza.

Les Robinsons basques · 第 16 / 46 题