Il y avait six jeunes filles dans une contrée d'Asie, plus belles les
unes que les autres, longues et gracieuses comme les feuilles de l'iris.
Et lorsqu'elles riaient, on eût dit d'une averse de grêlons dans des
roses vermeilles.
Toutes étaient brunes, toutes avaient les bras en arc, et leurs longues
jambes rivalisaient de vitesse à la poursuite des chèvres égarées, car
elles appartenaient au peuple pastoral.
L'une avait vingt ans et les autres dix-neuf, dix-huit, seize, quatorze
et quinze.
Un prince, frère d'Ondicola, les avait aperçues en chassant, et il s'en
était épris tellement qu'il avait demandé de les mettre dans les jardins
de son palais à leurs parents qui avaient consenti.
Il espérait bien d'en faire ses femmes. Mais elles étaient si belles,
quand elles se penchaient hors de leurs pavillons de roses, qu'il n'osa
les approcher.
Et il tomba malade, comprenant qu'il est vain de poursuivre un amour
dont on ne se sent pas digne.
Lorsqu'il les considérait, il était comme un homme qui n'ose porter à
ses lèvres la coupe, tant elle exhale un parfum enivrant.
Durant six mois qu'aux portes de son harem elles furent ses
prisonnières, il les fit combler de faveurs et de soins. Et le respect
qu'il témoignait à leurs grâces était tel que, de la partie du bosquet
où elles se baignaient, il était défendu de s'approcher sous peine de
mort. Et lui, tout le premier, observait sa consigne.
Mais il continuait de dépérir. Il consulta les sages qui guérissent avec
des simples, mais ils lui déclarèrent qu'il n'était nul philtre qui pût
venir à bout de son mal, et que le seul remède était, ou bien de
s'exiler soi-même, ou de renvoyer ces beautés.
Il opta pour ce dernier moyen, et les six jeunes filles retournèrent à
leur plateau natal, le même où Iguskia et Ithargia avaient vu le jour.
Mais son agonie continua, parce que, la nuit, le parfum des fleurs lui
semblait être celui des bien-aimées, apporté par la brise. Il songea à
s'expatrier, mais la dynastie des Ondicola le supplia de n'en rien
faire, lui représentant que son frère avait mystérieusement disparu, il
y avait un quart de siècle, avec l'_Eskualdunak_.
Il resta, mais il résolut de donner la mort à celles qui l'empêchaient
de vivre, et dont il n'aurait pu supporter qu'elles appartinssent à
quiconque.
Sur son ordre une galère appareilla--ainsi en avait décidé son frère
jadis de l'_Eskualdunak_. Mais le luxueux équipage n'était, ici, que des
six vierges.
Néanmoins il para le navire de roses. Il en fit un jardin suspendu sur
la mer. Il l'emplit d'autant de merveilles qu'en avait connu le vaisseau
de son frère, et il fit peindre sur la coque ce mot: _Amodioa_.
Puis, ayant fait s'embarquer les jeunes filles, il les abandonna seules,
sans pilote, au gré des vents.
Mais de ceux-ci, le plus doux, le Zéphire, s'étant épris de la plus
jeune, ne cessa de souffler avec douceur dans la voilure, si bien que la
navigation ne fut pas le moins du monde mouvementée; que les passagères
purent descendre sans peine sur diverses plages, s'y approvisionner, et
continuer leur voyage aussi facilement que si elles avaient eu, pour les
conduire, le patron des nautoniers.
Ainsi, et plus d'un an, elles naviguèrent sans que les récifs
entamassent les flancs de l'_Amodioa_. Elles étaient plus gracieuses que
jamais, tannées par l'embrun, dorées par les soleils, quand elles
ressentirent les traits du dieu qui ne pardonne pas. Il souleva leurs
seins comme des voiles, et, maintenant, elles tendaient leurs mains vers
l'inconnu.
Par une calme nuit l'_Amodioa_ entra dans la baie de Biscaye, toujours
poussé par le vent qui ne cessait de caresser les cheveux de la cadette.
Mais les mortelles aux Immortels préfèrent les mortels.
Et c'est en vain que Zéphire étendit l'éventail de ses pennes au-dessus
de celle qu'il chérissait. Lorsqu'elle fut descendue à terre avec ses
soeurs, il comprit qu'elle était désormais perdue pour lui. Et, jaloux,
il fit appel à Borée qui coula le navire aussitôt.
Ainsi, l'un avec son équipage dont Iguskia et Ithargia avaient été
réservés--l'autre sans ses passagères,--à plusieurs années de distance,
l'_Eskualdunak_ et l'_Amodioa_ subirent, par des moyens différents, le
même sort.
Le Destin suivait son plan.
L'embellie revint après cette tempête qui n'avait point altéré le visage
des jeunes filles qui s'étaient endormies.
La première, qui s'éveilla en bâillant et en étirant ses bras ronds, ne
s'émut pas davantage de ne plus apercevoir le bateau qui les avait
longuement promenées, puis déposées enfin sur cette nouvelle plage.
Elles étaient, toutes les six, des païennes pour qui le passé compte à
peine, l'avenir pas du tout, le présent seul. Maintenant, debout et
radieuses, hors de leurs légères couches improvisées, elles écoutaient
les chansons du golfe et leurs bouches et leurs coeurs avaient faim.
A travers l'ombre épaisse de leurs cils, leurs regards glissèrent vers
les trois jeunes hommes qui les aperçurent et vinrent vers elles avec
des fraises, des cerises, du fromage de biche et du pain. Elles
mangèrent en riant, et, dans la joie et l'espoir de l'amour, elles les
suivirent quand ils s'en retournèrent chez eux.
Ici, me fit observer Jacob Meyer, en compulsant un cahier, la prosodie
s'interrompt, et le récit reprend son cours naturel en langue vulgaire
jusqu'au deuxième chapitre.
Ces belles créatures s'unirent aux six frères dont le plus jeune
comptait environ dix-huit ans.
Iguskia et Ithargia moururent nonagénaires, laissant une postérité si
nombreuse que déjà elle formait la colonie de Hasparren.
C'est ainsi que, soustraite à la civilisation corrompue de l'Orient,
rattachée à une sorte de morale naturelle que fortifia la saine et pure
solitude d'un pays en équilibre, la race basque fut fondée.
Sans effort, comme Iguskia et Ithargia, les merveilleuses jeunes femmes
s'adaptèrent à cette simple vie, toute faite de tâches faciles, et d'un
amour sans mélange qui de lui-même proscrivait la polygamie. Aux nectars
lydiens, tout de suite elles préférèrent l'eau qui stille des rochers
d'Ursuya.
Les deux ancêtres furent ensevelis à Ayherre, non loin du lieu où
reposaient leur unique petite fille et tous ceux qui, dans la suite,
trépassèrent avant eux.
Ils transmirent à leur lignée une sorte de culte des cieux,
mi-spirituel, mi-matériel, dont on retrouve la trace encore dans les
signes des pierres tombales actuelles.
Bien avant la conquête romaine, des groupes familiaux, dérivant de cette
souche primordiale, se formèrent çà et là. Les trois fils aînés,
Zoardia, Aritza et Sua, occupèrent le premier le Labourd, le second ce
qui devait être la Basse-Navarre et le troisième la Soule. D'autres,
parmi les cadets, se fixèrent en Espagne, dans l'actuel Guipuzcoa, où
ils trouvèrent un peuple mauresque habile à corroyer, auquel ils ne
s'unirent jamais, qu'ils méprisèrent, mais dont les instruments et
méthodes les initièrent à une industrie qui se continue, et qui leur
permit encore de se perfectionner dans l'agriculture et l'élevage. Ils
en instruisirent ceux de leurs parents qui n'avaient point quitté la
terre natale, quand ils les y allaient voir, et c'est ainsi que se
développa rapidement, chez les uns et chez les autres, le génie
commercial qui appartient au pays basque.