LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY

Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons nos héros au

point où nous les avons laissés, c'est-à-dire entrant au château de

Montmorency, à l'aube du 25 août 1572.

On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à Margency, enquête qui

établissait d'une manière éclatante l'innocence de Jeanne de Piennes,

le maréchal avait commandé à son intendant d'aménager toute une aile du

château pour deux princesses qu'il comptait héberger. C'est dans cette

partie du château que furent installées Loïse et Jeanne de Piennes.

Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il

avait adorée, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement

l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour à Margency...

Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et son dévouement.

A peine Jeanne et sa fille furent-elles installées qu'il fit sonner

le tocsin du manoir. Il ordonna à son capitaine d'armes de fermer les

portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les

eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de faire charger les

vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents

hommes de la garnison, enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin

un long siège.

En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.

François de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de

Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises.

Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du château deux

mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armés. Ce corps de

cavalerie fut divisé en deux brigades, fortes chacune de douze cents

hommes.

Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis à la tête

de l'autre.

Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente; et ces deux

hommes, qui laissaient derrière eux tout ce qu'ils aimaient au monde,

partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanité.

Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le pays jusqu'à

Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'à Beauvais. Partout où

il passait, il rassemblait ceux qui étaient en état de porter les armes,

leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin

les décidait à s'opposer, les armes à la main, à toute tentative de

massacre.

Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là où on commençait

à tuer, il fondait tout à coup sur les massacreurs, faisait jeter en

prison les plus enragés et décrétait que tout homme pris à violenter,

molester ou piller, serait pendu haut et court, sans procès.

Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur

salutaire aux trop fervents catholiques.

Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de fougue encore et de

rapidité. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexploré dans

les pays qu'il traversa.

De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'à

Luzarches; de là, il remonta à Senlis, traversa Crépy, allant, revenant,

courant à l'est, à l'ouest, entra en coup de foudre à Compiègne et

poussa jusqu'à Noyon dans une course audacieuse.

Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par

Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le maréchal avait établi ses

quartiers.

Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait duré trois

mois.

Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan,

toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur

presque tout le reste du royaume.

Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement rétabli. Mais

le maréchal, pendant un mois encore, promena sa petite armée pour

achever d'intimider les forcenés.

Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps de neige, que le

maréchal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armée.

L'hiver s'écoula paisiblement.

Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au mois d'avril, sur

la prière de François.

Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la santé de Jeanne

de Piennes avait achevé de se rétablir. Sa beauté était redevenue

éclatante; toute pâleur avait disparu; cette ombre de mélancolie, qui

couvrait son visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en noir,

s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses lèvres un soupir de

bonheur.

Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve!

C'est à son rêve que souriait la pauvre démente...

Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert sur la

colline de Montmartre s'était cicatrisée moins promptement qu'on

n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal

et le chevalier étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une

légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée là.

Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même pris une bonne

mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses lèvres, l'animation

extraordinaire de son teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que,

parfois, elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait

à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraître

alarmant.

En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait.

Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle devint d'une gaieté

dont les éclats, par moments, amenèrent de soudaines épouvantes dans

l'âme du chevalier.

Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois ses mains

sur sa poitrine, et murmurait:

«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me consume...»

Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les

cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre

des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signé dans la grande

salle d'honneur du château.

La veille, le maréchal dit à Pardaillan:

--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maître

et seigneur du comté de Margency... Prenez-les comme un gage de mon

affection et de ma gratitude...

--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que

je veux offrir à celui qui fut mon maître, et me légua le nom de

Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout

bien au monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange que vous me

donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard,

monseigneur, il conviendra peut-être que je m'appelle le comte de

Margency.

Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le maréchal

comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma

les parchemins dans un coffre.

Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la foule des seigneurs

accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de

Pardaillan.

La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un

Montmorency pouvait en offrir à de tels hôtes.

Le soir, les invités repartirent.

En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la plus stricte

intimité, vu le deuil du jeune époux.

Le matin du 26 avril se leva enfin.

Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers étaient en

fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une

verdure tendre; la campagne parsemée de bouquets--pommiers blancs,

poudrés à frimas--saturés de parfums--lilas, violettes, muguet--la

campagne si douce et si plaisante à l'oeil, en ces jours où le monde

renaît, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et

frileux encore. Cette journée passa comme un doux songe d'amour.

Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres souvenirs... C'est

que cette date du 26 avril était à jamais gravée dans son coeur. Vingt

ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'était

consommée son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même nuit, il

était parti pour Thérouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour

le malheur!...

Le soir vint. Onze heures sonnèrent.

Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à celui qu'il portait le

26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du départ: en effet, ce n'est

pas dans la chapelle du château que devait s'accomplir la cérémonie...

Loïse et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal et

Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit la route sous un

clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arrêta devant une

pauvre petite église:

La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!

Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!

Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans... et près de

l'autel, une vieille, très vieille femme qui pleurait, nourrice de

Jeanne! Le prêtre commença son office.

Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient par la main;

leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se

croisait, il y avait comme de l'extase.

Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur le visage Jeanne

l'effet de cette scène. La mémoire allait-elle se réveiller? La raison

allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de

bonheur?...

Les anneaux furent échanges.

Le prêtre prononça les formules sacramentelles.

Loïse et Pardaillan étaient unis!...

Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient à cette minute même

tournés vers le sire de Piennes Pour demander sa bénédiction suprême,

d'un même mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se tournèrent

vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de leur bonheur infini,

s'inclinèrent doucement, ployèrent le genoux...

Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne de Piennes était

demeurée indifférente, loin de ce monde, aux prises avec les pensées

obscures qui évoluaient dans les ténèbres de son esprit.

Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt sur le prêtre,

tantôt sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un

moment, elle passa ses mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un

prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout à coup,

elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.

--Où suis-je? balbutia-t-elle.

--Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente.

--Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle son beau regard noyé de

larmes.

La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent

longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui régnait

dans l'église, elle contempla tout ce qui l'entourait.

Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:

--L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma fille?... oh!...

est-ce bien toi, François?... Est-ce que je rêve?... Non... je suis

morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...

--Jeanne!...

--Ma mère!...

Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible, épouvanté.

Jeanne avait répété:

«Morte!»

Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle était tombée à la

renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son père. Un

instant, ses bras essayèrent de se soulever comme pour bénir les

êtres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et

s'attachèrent à François... un céleste rayonnement d'amour intense et de

bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...

François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit dans ses

bras... la tête de Jeanne retomba mollement sur son épaule... C'était

fini!...

Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loïse

et Pardaillan s'éleva, solennelle te tremblante:

--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient à vous.

Un mois après cette scène, par un beau soir de mai, comme le soleil

se couchait dans une gloire pourpre François de Montmorency, en grand

deuil, l'âme noyée de regrets, se promenant dans le jardin du château.

Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme buisson de

chèvrefeuille.

Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement

parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste sérénité de

ce beau crépuscule.

Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent un long

baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfumé comme la

radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.

Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tête

dans ses deux mains, et murmura:

«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loïse est fiévreuse

depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un éclat funeste!...

Est-ce que je n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je

vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants,

pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...

Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable des deux

amoureux qui s'étaient remis en marche, lents, onduleux, enlacés... Dans

l'ombre ils semblèrent ne former qu'un seul être... Puis ils disparurent

au détour d'un massif de roses.

Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de François de

Montmorency.

Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui résume tout le

doute et toute l'espérance des hommes:

«Qui sait?... Peut-être!...»

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 109 / 110 题