Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était mis en route au
premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armée marchait
en bon ordre et sans hâte.
Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de
vingt-cinq; puis trois cents soudards à cheval; derrière les cavaliers,
roulaient trois tombereaux chargés de tonneaux de poudre; derrière la
poudre, deux cents reîtres armés d'arquebuses.
A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le maréchal en
confia le commandement à l'un de ses gentilshommes et s'éloigna avec
trente cavaliers seulement.
La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.
Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son hôtel et cria:
--François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté ce gant?
En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.
Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des
cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues,
ne tournaient pas la tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.
Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:
--Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je
relève ton gant?
Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon de sa selle.
Pour la troisième fois, il cria:
--Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi, c'est donc moi
qui vais te retrouver!
A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop, rejoignit son
armée au moment où elle venait de franchir le Grand-Pont.
Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme nous avons vu, suspect
à Guise, haï de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer.
L'eût-il su même, il lui eût été impossible de supposer qu'on oserait
s'attaquer à un Montmorency.
François de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non désigné aux
coups des massacreurs.
A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.
Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres
huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant
horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hôtel et
composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.
Le maréchal porta à quarante le nombre des gens d'armes qu'il
entretenait.
De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hôtel.
Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hôtel
fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets
et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y
furent entassées.
La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les
inquiétudes du maréchal. Dès lors tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.
Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès de sa mère La douce
folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations;
toujours elle se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en
murmurant:
--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si
François apparaissait alors, le coeur serré les bras vaguement tendus
vers celle qui l'avait tant aimé, la folle le regardait d'un air étonné,
sans le reconnaître:
Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du
chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de
vierge ne s'altéra pas. Seulement l'inquiétude faisait de terrible
ravages dans cette âme.
Le samedi soir, comme elle s'était assise près de Jeanne de Piennes,
s'occupant à un travail de broderie ses yeux rêveurs parurent fixer
un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa
soudain, se pencha, et, la figure extasiée, murmura:
--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...
--Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?
Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si douce et triste
d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère et la fille dans ses bras et les
serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.
Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel, en cette nuit du
samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence était
profond. Jeanne de Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.
Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son appartement.
Les premiers mugissements des cloches réveillèrent François de
Montmorency.
Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son épée de
bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenêtre.
Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues
de proche en proche. Au loin, de sourdes détonations éclataient. Les
cloches sonnaient le tocsin.
Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette énorme rumeur. Son
visage s'assombrit.
Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de Piennes et Loïse.
Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée, et, maintenant,
elle aidait sa mère à se vêtir.
--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.
--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?
--Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route, mon enfant, et
tiens-toi prête. à tout!
Dans la cour, François trouva ses gentilshommes, armés, écoutant
l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en
minute. Les gens d'armes étaient à leur poste.
--Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune La Trémoille,
que le vieux duc de La Trémoille avait placé auprès de Montmorency
pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la
vertu,--monseigneur, je suis sûr que les guisards attaquent le Louvre!
Il faut courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat au
Louvre!...»
Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude l'envahissait.
Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tenté par Guise!... Guise
eût procédé plus vite!
--La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe
jusqu'à la Seine...
Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.
Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans
doute, ce qu'ils avaient vu devait être horrible, car ils étaient
livides, hagards.
--Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...
--Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes frères! Partout! Dans les
maisons! Dans les rues! Au Louvre!
--J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson
parmi les hommes d'armes.
Il commanda, comme jadis quand il partait pour Thérouanne:
--A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...
Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.
--Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible: atteindre le
Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui demander d'arrêter le carnage... et
s'il refuse... bataille!
--Bataille! rugirent les gentilshommes.
--Ouvrez la porte! commanda le maréchal.
Le suisse se précipita vers la grande porte.
A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue tumulte de reîtres
arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pavé, d'épées
entrechoquées et tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix
éclatante, terrible, sauvage, hurla:
--A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!
--Mon frère! gronda François de Montmorency.
Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempête
de mort, il cria:
--Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!
Un formidable coup de madrier ébranla la grande porte massive.
--Pied à terre! commanda Montmorency
La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés aux écuries.
François en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant
la porte fermée, les quarante hommes d'armes sur un front de dix
arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu,
les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de
gentilshommes armés de longues piques; à droite, un autre groupe.
Montmorency, sur le perron de l'hôtel, dominant cet ensemble,
l'estramaçon au poing.
Un deuxième coup de madrier retentit sourdement sur la porte.
--Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève ton défi! Me voici!
Où es-tu, que je te soufflette de ton gant!...
--Ouvrez la porte! tonna Montmorency.
De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se
précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures, attirèrent à eux
les deux énormes vantaux de chêne massif, la porte se trouva grande
ouverte!...
Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!
Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette porte qui
s'ouvrait.
Puissante et calme, la voix de François tomba du haut du perron:
--Premier rang!... Feu!...
Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs retentirent; les
dix hommes, déjà, avaient dégagé le deuxième rang et rechargeaient leurs
armes.
--En avant! En avant! vociféra Damville.
--Deuxième rang!... Feu!...
Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire, un coup de tonnerre,
cris, vociférations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...
--Troisième rang!... Feu!...
--Quatrième rang!... Feu!...
Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan, les troupes de
Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, à droite et à
gauche de la porte, une foule énorme, et Damville mettant pied à terre,
livide de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse, geste
impuissant!...
--Fermez la porte! commanda Montmorency.
Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid
nécessaire pour organiser un deuxième assaut.
Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers auxquels il fit
mettre pied à terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, à
l'endroit où aboutissait le bac du passeur.
Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel la foule hurlante.
Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns de ses
gentilshommes. Tout cela dura une heure.
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville acheva son
dispositif pour une nouvelle attaque. Les lèvres blanches, la moustache
tremblante, la voix brève et rauque, il donnait ses ordres.
Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!
Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant
la porte de l'hôtel. A cette machine fut accrochée une masse de fer
composée de trois énormes enclumes attachées ensemble au bout d'une
chaîne.
En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec
le bâtiment de droite: ce mur, on le perça à coups de pioche et, dans
l'excavation, un tonneau de poudre fut placé.
A ce moment, il était plus de midi. L'installation de la machine avait
demandé plusieurs heures. Un silence relatif s'établit dans la rue. D'un
coup d'oeil, Damville vit que chacun était à son poste. Il donna le
signal en levant le bras.
Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue à la chaîne qui
pendait du haut de quatre immenses madriers placés debout l'un contre
l'autre, les quatre sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant
de dix coudées l'un de l'autre.
Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque dans la ruelle, et,
soudain, la lâchèrent.
La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus en plus
foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres firent un mouvement
pour s'élancer... un craquement sinistre se fit entendre...
Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur de malédiction: la
porte avait résisté!...
Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'intérieur, on
avait élevé une barricade; tout le temps qu'il avait passé à préparer
l'assaut, Montmorency l'avait passé à organiser une défense acharnée.
--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette
masure!...
Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure qu'avait
habitée son père le connétable!
--Orthès! appela-t-il.
--Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.
--Sauval! appela-t-il alors.
L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui était préposé à la
garde de la manipulation des poudres.
--Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau, Est-ce compris?
La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés, la mèche
amorcée.
Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.
Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes
s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula, les barricades qui la
maintenaient se disloquèrent, le passage était libre!...
Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande de loups. Des
décharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils étaient
lancés, rien ne pouvait les arrêter.
La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets déchargés se turent;
on commença à se battre à coups de piques, de dagues et de rapières.
Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé, les gens de
Montmorency tenaient tête à la meute; ils gardaient le silence farouche
du désespoir; les assaillants hurlaient, vociféraient; dans la rue, la
foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer
était dans ces esprits affolés.
Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.
Damville attendait la minute propice.
L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se levait et
s'abattait.
Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés, morts ou
blessés, lui faisaient un rempart.
Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au pied du perron
central de l'hôtel.
Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour de cette poignée
d'hommes, Damville avait rassemblé cent de ses cavaliers démontés sur la
gauche de la cour.
Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe de défenseurs et
d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.
Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens de Montmorency
furent précipités sur le bâtiment de droite.
Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour
de lui.
Il monta sur le perron avec ces quelques derniers défenseurs. Quelques
secondes se passèrent; une clameur immense s'éleva tout à coup... et
Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit
hommes; la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.
A ce moment même, une détonation formidable retentissait: le bâtiment
de droite s'écroulait presque tout entier, ensevelissant ses défenseurs
sous des décombres fumants!
Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le bâtiment!...
Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.
--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du désespoir.
Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard, par la porte de la
salle d'honneur il vit sa fille Loïse qui accourait, bondissait, une
dague à la main.
--Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une
Montmorency!
--Ta mère! hurla François en assenant un terrible coup d'estramaçon qui
fit reculer le flot des assaillants.
Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle vécût pour sa
mère.
A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant, déchiré,
effrayant, eut un rugissement de joie terrible:
--Enfin! Toi! Toi! Enfin!...
--Il avait Damville devant lui!...