ENTRE LE CIEL ET LA TERRE

Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le conduirait...

Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armées, pareilles à

deux griffes de lion.

Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!

Ils firent face à la foule.

Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi l'étroit passage,

massée, tassée, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui

s'avançait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'océan.

Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux haussés en cette

minute aux grandissements surhumains pas à pas, les deux Pardaillan

reculaient.

La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'où

jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux

routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau à reculons,

l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des

jambes...

Les Pardaillan reculaient...

Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.

Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde et puissante

détonation suivie d'un fracas de maison qui s'écroule. Le vieux routier

jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que

la ruelle débouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une

deuxième foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait à

une forteresse assiégée, et qu'un coup de mine venait de faire sauter

une partie de cette forteresse...

Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle ils reculaient pas

à pas...

Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient être jetés...

Un étau dans lequel ils allaient être broyés...

Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent.

Refoulés par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan

furent jetés sur la horde qui assiégeait la forteresse; la rue était

pleine de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations

d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de cavalerie et de piétons,

un remous vertigineux où les Pardaillan furent ballottés, poussés,

repoussés brusquement, une sorte d'ouverture béa devant eux ils se

retrouvèrent dans un large escalier éventré rampes démolies, marches

déchaussées... Ils se retrouvèrent là... ils se retrouvèrent bondissant

le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par

miracle... ils montaient, montaient: comme dans les rêves du délire, ils

montaient, sans savoir où ils étaient, où ils allaient, sans que nul,

parmi la foule osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier

qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumée!...

Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme en plein

air, qui avait dû être son dernier palier.

Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à laquelle

s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan

atteignirent le faîte de cette muraille. Ils s'y cramponnèrent, s'y

installèrent solidement et, au même instant, derrière eux, il y eut un

effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et de plâtras

les enveloppait: c'était l'escalier qui venait de s'écrouler!...

Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se trouvèrent alors

isolés entre le ciel, où roulaient de lourdes volutes de fumée, où

passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'où montait

l'immense clameur de mort...

Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier

écroulé, mais sur l'autre versant de la muraille.

Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate qui montait,

chercha à distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se

déchaînait au-dessous de lui.

Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres tremblèrent. Ses yeux

jetèrent une lueur farouche de desespoir!

Qu'avait-il donc vu?...

La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue. Une cour pleine

de décombres et de cadavres! Parmi ces décombres, une foule de gens

d'armes qui se ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur les

marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois hommes, l'épée à la

main, se défendant encore!...

Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que

tous!

Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un

dernier regard chargé d'imprécations!

Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!

C'était Henri de Damville qui attaquait! François de Montmorency qui

allait succomber!

Les deux frères enfin face à face!

Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...

--Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 95 / 110 题