VISIONS TRAGIQUES

Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqué Huguette,

se retrouvèrent dans une ruelle déserte, et, s'élançant au pas de

course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais

c'est en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans cette rue. Il y

avait là un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine

ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les

hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des

arquebusades...

Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés où?... Ils

ne savaient pas! Ils avaient la tête perdue d'angoisse. Des nausées

violentes soulevaient leurs coeurs...

Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne

se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un

brassard blanc au bras droit...

C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère sans qu'ils s'en

aperçussent, les avait marqués du talisman de protection.

Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; il n'était pas

huguenot. Était-il catholique? En réalité il ignorait l'une et l'autre

religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au

vol, et le mit dans sa poche en disant:

--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne

Huguette!

Le chevalier haussa les épaules.

En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, le vieux routier

sentit un papier qu'il froissait.

--Qu'est cela? dit-il.

--Quoi?...

--Rien... je me rappelle... marchons.

Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au

moment où ils avaient quitté la cour de l'hôtel Coligny, Pardaillan père

avait aperçu ce papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, l'épieu

en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramassé le papier et

l'avait fourré dans sa poche.

Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les portait vers la

Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hôtel Montmorency.

Mais, à l'embouchure du pont, ils durent s'arrêter devant une foule de

huit à dix mille forcenés.

Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable

tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se

trouvèrent près d'un enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de

Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 88 / 110 题