Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan purent
se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau
péril Paris était comme un vaste champ de bataille, qu'il était
impossible de traverser sans se heurter à des ennemis furieux, sans
risquer la mort à chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il
y avait tuerie, carnage.
Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui
avait témoigné quelque sympathie à la réforme, ceux-là, protestants ou
non. étaient traqués; la même hideuse scène se reproduisait sur tous les
points de Paris.
Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela
devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes
villes, les mêmes scènes d'horreur se reproduisaient...
A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse, l'humanité
se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes
boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu, de la fumée,
et, dans ces tourbillons de fumée, des visages hideux, des ombres qui
couraient, l'éclair rouge d'un poignard au poing.
Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges
éclaboussures, sur les chaussées en flaques gluantes, dans les ruisseaux
épaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phénomène il
y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant
plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris était à feu et à sang.
Dans un petit marché en plein air qui se tenait derrière Samt-Merry,
dans une cour, marchandes et ménagères causaient gaiement, étonnées
seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...
A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient
aux boules ou se chauffaient au soleil...
En dehors de ces rares endroits qui échappaient à l'horreur, tout dans
Paris offrait l'image d'une ville dévastée par quelque grand cataclysme;
des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
les rues.
Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée de dimanche, fête de
saint Barthélémy:
Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur l'hôtel Montmorency;
ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient à la charge,
entraînés, poussés en avant, ramenés en arrière, ballottés par le
cyclone qui ravageait la cité, l'université et la ville.