PAROLE MÉMORABLE DE BÊME

Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny, avec les gens

d'armes laissés par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui

l'avaient insulté en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut

défoncée et la bande se rua dans un escalier, celui-là même qu'avaient

monté les Pardaillan. Bême entendit les cris éclater d'étage en étage.

«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards dont la

peau ne vaut pas un ducaton à l'heure qu'il est... tandis que cette

tête vaut mille écus d'or. Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la

débarbouille...

Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait dû servir de

corps de garde, et il en ressortit bientôt avec un baquet plein d'eau.

Tranquillement, il se mit à sa hideuse besogne.

En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers

lancés aux trousses des Pardaillan.

Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux,

se mit à inspecter l'hôtel, le nez en l'air.

--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait que vous cherchez un

trésor!

--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je

cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du

Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...

--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...

--Oui, oui!...

--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort,

en plus hérissé? Ils sont là... on leur fait la chasse, allez-y!

Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait Bême et disparut en

poussant un rugissement de joie.

Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan

avaient monté l'escalier. Le bâtiment dans lequel ils se trouvaient

formait le flanc gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont

l'ensemble traçait le rectangle de la cour.

D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune

issue possible.

Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de céder et la bande

faisait irruption dans l'escalier.

--Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons être pris comme des

renards?

--Faites attention, monsieur, répondit le chevalier, que nous étions,

il y a moins de deux heures, dans une cage de fer où nous allions être

broyés; nous sommes au paradis en comparaison.

En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre du grenier,

donnant sur une cour étroite.

--Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant la fenêtre.

--Une planche! Vite, une planche!

Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas même

une corde qu'on eût pu, peut-être, utiliser...

Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque

étage.

Ils se regardèrent, tout pâles...

Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...

--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une

fenêtre à l'autre!...

--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut étrange à son fils.

En effet, sauter était impossible: tout point d'appui pour prendre

de l'élan manquait; la fenêtre d'en face était étroite; c'eût été un

prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste à passer

dans cet espace resserré.

Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux

mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!

--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le

premier!...

Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.

Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par l'angoisse, la sueur

au front, vit son père se laisser tomber en avant!

Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...

La tentative était prodigieuse, inouïe--une de ces idées folles qui

germent dans la folie du désespoir!...

Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans

un formidable effort, les pieds rivés à l'appui de la fenêtre, le

vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans

fléchissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit un arc

de cercle dans le vide...

Le chevalier jeta un cri...

Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même, répondit:

--Voici la planche, passe, chevalier!...»

La folle tentative avait réussi!

Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi

le rebord de la fenêtre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient

à la fenêtre du grenier!...

Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jeté d'une

fenêtre à l'autre!

Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient:

prompt comme l'éclair, léger comme un chat sauvage, le chevalier bondit,

posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan, alla

rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de tomber!...

Au même instant, le vieux routier, solidement harponné des mains, laissa

tomber ses pieds, se hissa à la force des poignets et rejoignit son

fils...

Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils demeurèrent

prostrés, haletants, sans voix...

Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.

Puis il y eut un silence relatif.

Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le plancher,

écoutaient, prêts à bondir.

--Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine, ils ont dû

sauter dans le passage par la fenêtre du premier étage, pendant que nous

montions.

--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait être celle

de l'officier.

Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre en brisant

quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors

d'une fenêtre qui donnait sur la cour.

Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre besogne.

Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.

Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se

laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre la tête et la porter chez

un embaumeur qui était prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou

six compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à franc étrier

sur l'Italie et Rome...

--Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande porte est fermée?

Par qui? Pourquoi?

Comme il se posait ces questions avec une vague inquiétude, il aperçut

tout à coup les deux Pardaillan.

Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:

--C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps de M. de Coligny?

La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.

Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son haut:

--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?

--Est-ce toi qui as tué l'amiral?

--C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?

--Avec quoi l'as-tu assassiné?

--Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu rouge.

Et il éclata de rire en ajoutant:

--Il y en a autant à votre service, faillis chiens d'hérétiques! Holà! A

moi! Au parpaillot!...

En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte de l'hôtel pour

l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupée à

saccager une maison.

Mais il demeura cloué sur place.

Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en disant:

--Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un petit compte...

Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lâchait pas

prise. A demi suffoqué, râlant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait

tranquille. Le vieux routier le lâcha.

--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de

terreur.

--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement débarrasser la terre

d'un monstre.

--Ah! vous me voulez assassiner?

--Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant les épaules.

Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main droite et sa dague de

la main gauche. Il tomba en garde.

Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.

--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.

Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa main et marcha sur

le colosse.

Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue que l'épieu; il

était sûr d'embrocher ce jeune fou et après, il ferait son affaire au

vieux.

Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême pâlit.

Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé les bras.

Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie était

méconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixité.

Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parées

par l'épieu qui, soudain, se trouva à un pouce de sa poitrine. Le

colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait,

bondissait, multipliait les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun

ne portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à chacun de ses

arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur sa poitrine.

Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.

Devant lui, le visage effrayant du chevalier.

Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.

--Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...

Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard dans un dernier

effort désespéré, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eût

porté--un seul coup.

L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la poitrine, passa à

travers et s'enfonça dans le bois de la porte...

Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny, tout debout, mort sans

un soupir...

Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son ceinturon et,

prenant le bras de son père, qui avait assisté sans un mot, sans un

geste, à cette exécution, tous d°ux sortirent par la petite porte

bâtarde...

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert parut dans la cour.

Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage en étage,

cherchant et fouillant avec une ardeur passionnée. Lorsque les soldats

s'éloignèrent, il eut un moment de désespoir. Par où avaient donc fui

les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage, recommença les

recherches.

--Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»

Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui

des regards sanglants.

Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...

Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers du corps, était

cloué à la grande porte fermée!...

Le cadavre de Bême!...

Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit à

tourner dans la cour comme un insensé en vociférant:

«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»

Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus

personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus rien, que des cadavres!

Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit comme peut

réfléchir un limier et chercha à reprendre la piste.

Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.

Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la saisit par les

cheveux.

--Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la

porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette

fois, je la porterai à la reine!

Il s'élança.

--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan à son

fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la rue.

--Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.

--Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité de catholique, ne

court aucun danger...

--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.

--Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de

revoir la petite Loïson...

Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de Loïse: il y

pensait trop pour en parler. Il se contenta de répéter:

--Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency est attaqué,

je crois que nous ne lui serons pas inutiles...

Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient peut-être Loïse,

il frémit et hâta le pas.

--Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec les

massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?

Le chevalier s'arrêta, livide.

--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon

père! Je veux voir si Loïse est la fille d'un de ceux qui tuent au nom

de Dieu!...

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 81 / 110 题