ICI L'ON TUE

Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de son hôtel, il venait

d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs détours et,

de temps à autre, il s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin

faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard

de la rencontre, tout ce qui ne criait pas «Vive la messe!» et n'avait

pas une croix blanche au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il?

Peut-être pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait

de s'arrêter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se

placer près de lui et lui dit à voix basse:

--Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel de ville avec des

forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!

Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il

passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les

vociférations de:

«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»

Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient l'hôtel étaient

remplies de huguenots. Mais, là, la besogne était déjà faite; trois de

ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussée;

Guise et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant ces

cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel.

Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots à la craie:

«Ici, l'on tue!»

--Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui était près de lui.

--Je vois! répondit le colosse.

C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation, Bême.

A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous, gouverneur du

Havre, et de cent cavaliers.

--Ça va se faire! dit Guise.

Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son épée,

frappa rudement à la porte Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut,

entouré de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laissés pour

protéger Coligny.

--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?

--Commencez! répondit Guise.

Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise s'élancèrent dans

l'hôtel, des torches à la main l'épée nue. Bême, suivi d'une dizaine de

gardes, monta droit à l'appartement de l'amiral.

Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on égorgeait. Pendant

quelques minutes, l'hôtel fut plein de ces étranges clameurs d'agonie

qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence.

Bême et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison

d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de l'amiral. Derrière eux,

en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La

bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'épée nue a la

main, les attendait. C'était Téligny, gendre de Coligny.

«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme

--L'Antéchrist! répondit Bême.

Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire deux pas, il

tomba, percé de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.

--Il est mort, dit-il froidement.

Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent

et se fixèrent sur ce visage penché sur lui. Il fit un suprême effort.

--Face de traître! râla-t-il.

Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine et expira.

Cosseins se releva et recula vivement tout pâle, en essuyant sa face

souillée.

Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé la porte.

Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée par deux

grands flambeaux.

A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si

majestueux, que les forcenés eurent une hésitation. Près de lui, le

pasteur Merlin lisait dans un livre de prières. Coligny qui, depuis

une heure, écoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la

hideuse vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.

Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les premiers instants,

Cosseins avait placé partout des gardes.

Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement vers le pasteur et

lui dit d'une voix étrangement paisible:

--Je crois qu'il est temps de réciter la prière des morts.

--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son

livre.

Au même moment, Attin lui enfonça son poignard dans la gorge; le pasteur

s'affaissa, sans une plainte tué raide.

Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague

dans sa main gauche et un épieu de chasse dans sa main droite.

--Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit gravement Coligny en

regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.

--Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée que tu seras meurtri!

Et il jeta son poignard.

Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.

Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard, si calme, si

imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:

--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.

--Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient Bême.

Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément la gorge. Un

flot de sang jaillit. Alors le misérable, ivre de sang, se mit à frapper

à coups redoublés le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors

de la tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait,

brisait et hurlait:

--Taïaut! Taïaut!

--Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...

Bême s'acharnait.

--Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...

Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par

degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il

examina le cadavre hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner

sa proie alors qu'il est repu.

Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta

près de la fenêtre dont le châssis venait de voler en éclats.

--C'est fait! hurla Bême en se penchant.

Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce

mélange informe de jour, de lumière rouge et de fumée, il apparut, le

cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui

durent jadis épouvanter les rêves de Dante!

Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.

Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans les cauchemars, le

chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois féroces,

distinguèrent:

--Vive la messe!

--Vive le pilier de l'Eglise!

Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les volcans se taisent

après un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de

Lorraine, duc de Guise, qui criait à Bême:

--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...

Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les pavés de la cour.

Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se penchèrent.

--C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon! Je savais bien

qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tête! Tiens!

Tiens!...

Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.

--Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent les bons

catholiques!

--Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme un coup de cravache.

Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupéfaction qui

suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua

à cravacher;

--Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras le Souffleté!...

Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le

soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise

chancela et roula à trois pas dans les bras de ses soudards...

Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards,

des centaines d'épées se levèrent, se choquèrent, des centaines de voix

heurtèrent dans le tumulte leurs cris de mort.

Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.

Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras levés

n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, à l'instant

précis où retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force

d'ouragan, enlevé, porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra

dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.

Ce trou, c'était une porte ouverte.

Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir

une feuille, c'était le vieux routier qui empoignait son fils et

l'emportait.

Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion venait de pousser du

pied, à l'instant où des centaines de furieux, se gênant d'ailleurs et

se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...

Des coups énormes ébranlèrent cette porte.

Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.

--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en

escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entraînant son

fils.

Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...

--Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents serrées.

Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval et criait:

--Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie la tête de ces deux

parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 77 / 110 题