LIONS DÉCHAÎNÉS

Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée du boyau.

D'instinct, les ribaudes, collées au mur a droite et à gauche, leur

firent un passage. Mais, dès qu'ils se trouvèrent en tête, elles

remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.

--Catho est morte!

--Vengeons-la!

--Mort au guet!

En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au groupe de soldats qui

apparaissait. Les deux premiers tombèrent mortellement frappés à

coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poinçons,

paraissait-il.

Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes décharnées

qui hurlaient à la mort derrière les deux hommes, les autres soldats

s'arrêtèrent. Le vieux routier et son fils avaient ramassé les piques

des deux soldats tombés.

Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.

Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus

avancés.

En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des

cris terribles; en désordre, les soldats remontèrent précipitamment

l'escalier.

Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent par bonds

furieux; à chaque bond, un coup de pique; à chaque coup de pique, un

juron; à chaque juron, un homme qui tombait.

Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans une cour. Ils

respirèrent largement, et, d'un même mouvement instinctif, levèrent les

yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient

bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, et, là-haut, le ciel

où brillaient des étoiles pâlies par l'approche de l'aube.

--Feu! tonna la voix d'un officier.

Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge passa au-dessus

d'eux et ils se relevèrent d'un bond...

L'officier avait rangé ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang.

Les arquebuses déchargées, il hurla:

--En avant!...

Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières lueurs de

l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, comparable en ses évolutions

désordonnées aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats,

croyant que les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de furies,

les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier s'étaient adossés

l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et,

autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les

femmes.

Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant les cheveux

et vociférant des malédictions.

--A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!

Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne sachant plus ce

qu'il faisait.

Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.

--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!

Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des

victimes.

--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...

On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards était

occupé à quelque sinistre besogne.

Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant

la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut

un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrière les

barreaux des deux fenêtres.

Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver la solide porte

fermée, ces hommes cherchaient à démolir les grilles des fenêtres.

--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!

--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?

--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!

A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se

remplir de femmes délirantes qui hurlaient:

--Victoire! Victoire!...

Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande porte.

Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à démolir leurs

grilles. Des barreaux sautèrent enfin! A cet instant, les dernières

combattantes passèrent échevelées, et cette vision fantastique

s'évanouit sous une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent

alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible

des grands fauves qui regagnent leurs forêts.

Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, voulut se jeter

au-devant d'eux.

Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent Mais le geste

avait dû être puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'à la muraille au

pied de laquelle il tomba tout d'une masse.

Les Pardaillan passèrent!...

Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, sautaient dans la

cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournèrent avec un

grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reîtres

s'arrêtèrent, reculèrent et mirent en joue.

Deux coups de feu éclatèrent.

Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan

continuèrent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin

délivrés s'élançaient ensemble, ils les virent franchir la grande

porte que Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, dans

le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle insensé que

présentait la rue entrevue, ne songea qu'à se barricader. Puis il se mit

à la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous

la table de sa salle à manger...

A ce moment, il était trois heures et demie.

Le jour grandissait.

Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient les rues

n'éteignaient pas leurs torches! Elles servaient à mettre le feu aux

maisons marquées d'une croix blanche.

Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard

la première rue. Elle était pleine de fumée et de cris; fumée des

arquebusades, fumée des incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs

d'agonie...

--Libres! gronda le vieux routier.

--Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...

Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une forte rapière et une

bonne dague. Dagues et rapières étaient rouges. Ils étaient déchirés.

Ils étaient pâles.

--Pas blessé? demanda le vieux.

--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?

--Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que

de sang!... Quelle affreuse bataille!...

--Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...

--Mais où?... Chez Montmorency?...

--Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le maréchal.

D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...

--Où aller, alors?

--A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... Là, on doit tuer

aussi... Ah! mon pauvre ami!...

--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!

--Il a menti, peut-être... Allons!

Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant ici un cadavre,

faisant là un crochet pour éviter une foule en train de brûler une

maison; ils allaient, remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par

l'épouvantable tumulte des cloches et des détonations; ils allaient,

frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, côte à côte,

la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny,

à quatre heures du matin.

Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.

Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les prit-on pour

deux catholiques forcenés.

La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour encombrée de gens

d'armes qui hurlaient:

--A sac! A sac!

Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et

refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, horrifiés, et, comme ils

regardaient autour d'eux, pantelants de colère, une voix dominant le

tumulte cria:

--Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...

Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête vers une des

fenêtres de l'hôtel.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 75 / 110 题