Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il ne s'était pas
déshabillé. Mais il était assis dans un vaste et profond fauteuil où il
paraissait plus petit encore plus malingre et chétif. Ses deux lévriers
favoris Nysus et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient d'un
sommeil inquiet.
Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.
Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors à gronder et à
mugir, comme une bête fauve encagée bondit a tort et à travers.
Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de
colère et de peur. Charles IX les appela; ils sautèrent sur le fauteuil,
chacun d'un côté; il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les
pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.
Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient mis a répondre
au tocsin enragé de Ruggieri.
Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa
tête sous les oreillers du lit; mais le hurlement était plus fort;
les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles
trépidaient... Alors il se redressa, leva la tête, voulut braver les
hurlements; sa bouche crispée laissa échapper des malédictions sourdes;
puis il cria plus fort; puis il se mît à vociférer, il hurla à l'unisson
des cloches, et ses deux chiens hurlèrent. Le roi vociférait:
--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je
veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je
ne veux pas! Ne tuez pas!
Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement
répercutait les échos prolongés de ses clameurs. L'affreuse tempête des
tocsins déployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles
ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits,
elles devaient ainsi rugir sans arrêt.
Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva un châssis.
Il recula en claquant des dents.
Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgré le jour,
les torches continuaient à courir.
Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de
sang, les poursuivaient.
Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de
la chambre. Il bégaya:
«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se
fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Où fuir?
Où fuir?...»
Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil à un
fantôme, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux
se hérissèrent.
Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramassés,
les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie,
un jeune homme se défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux
femmes à genoux levaient les mains; elles tombèrent, la gorge ouverte
de coups de poignards. Et là, les hurlements des hommes retentissaient,
plus féroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la
galène et il bégaya:
«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces
hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...
Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre
un escalier... mais là, au tournant, sur le palier, une quinzaine
de cadavres entassés, les poings crispés, les yeux convulsés!...
Il remonta, chercha un autre couloir... Là, des coups d'arquebuse
éclataient et des coups de pistolet.
Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée acre Charles eut
la vision d'une quinzaine de forcenés sanglants, mourant, vociférant:
Arrête! Taïaut! Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et
l'instant après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons
disparurent, coururent au bout du couloir où deux huguenots, presque
nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir était
libre... Charles s'avança et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait
de tuer... C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné une
partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser
un large fossé, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura
pétrifié: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et
il rugit:
«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les cloches plus fort,
mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne
veux plus entendre ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où
fuir?...»
Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres d hommes a peine
vêtus, des cadavres de femmes entièrement nus, des cadavres tordus, avec
des bouches convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles,
des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables étonnements... des
cadavres, encore des cadavres...
Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris résonnaient dans sa
cervelle avec des hurlements prolongés...
Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée, sang, hurlements,
plaintes, détonations... Où fuir?
Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres, il les
reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans
le sang et n'y faisait plus attention. Il piétinait des chairs
déchiquetées. Il avait pris sa tête à deux mains et courait, courait,
montait, descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:
«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez! assez!»
Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute, l'horreur
centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé, dans la cour. La fenêtre
était au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:
--Grâce! Pitié! crièrent des voix.
--Sire! sire! nous sommes vos hôtes!
--Sire! sire! nous étions vos amis!
Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient
leurs bras vers lui. Sans armes, à peine vêtus, ils avaient été acculés
dans un coin de la cour. Cent fauves à visage humain les entouraient,
cent arquebuses. Charles, penché, entendit encore:
«Sire! Sire! Sire!»
Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait lorsqu'on
l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses lèvres. La tête renversée
en arrière, les mains crispées à la fenêtre, il riait sans pouvoir
s'arrêter de rire...
Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte... Il s'y
engouffra... alla tomber dans un fauteuil...
Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui
où il aimait à entasser les instruments de chasse, les trompes,
les ferronneries, celui où Crucé lui avait remis une arquebuse
perfectionnée, d'invention toute récente.
L'arquebuse était là, dans son coin.
Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées aux murs,
un peu partout, car le roi s'intéressait fort aux ouvrages de mécanique,
aux armes à feu.
Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au rez-de-chaussée. On
se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait été amené
par le maréchal de Montmorency et la manière dont il en était sorti en
sautant le fossé.
Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.
Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux peupliers dressaient
dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.
Au-delà de la berge, la Seine.
En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassuré.
Il respira un instant. Au-delà de la porte, l'effroyable tumulte de la
tuerie continuait dans le Louvre.
Soudain, derrière cette porte une galopade de pas nombreux.
La porte s'ouvrit violemment.
Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus de cinquante
forcenés, firent irruption dans le cabinet.
Charles se redressa tout d'une pièce.
Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux grands chefs des
huguenots.
C'était le roi Henri de Navarre.
C'était le jeune prince de Condé!...
--Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.
D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants et les
poursuivis.
La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante hérissée, des
visages noirs de poudre, des yeux sanglants...
--Arrière! dit Charles IX.
--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à protéger les
hérétiques!...
--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?
Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui manqua toujours.
La meute recula.
Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.
--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a
donc une autorité, dans le royaume, aussi forte bientôt que l'autorité
du roi?
--Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...
--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Béarnais pâle
comme la mort.
Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard
intrépide, et, se croisant les bras, il continua:
--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi de Navarre, je vous
ai entraîné chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du
sang de nos frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
qui parlerai!...
--Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. Remercie mon
cousin Charles qui nous sauve!
Condé lui tourna le dos.
Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses
mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait.
Cette folie spéciale qui l'avait fait fuir à travers son palais
s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolée. Des
lueurs sinistres s'allumèrent dans ses Yeux.
Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, les
imprécations horribles retentissaient plus violentes.
Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des
cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...
--Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, vous n'avez donc ni
coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!
--Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. On tue ceux qui
me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez
renverser la religion de nos pères, détruire la tradition française!
C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?
--La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...
--Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il blasphème!
Attends! Attends!...
Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait hommage. Elle était
chargée.
--Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa à un meuble pour ne
pas tomber.
--Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.
Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui tourne aux vents de
la folie, tout à coup ce fut sur Henri de Béarn qu'il dirigea le
canon de son arme en même temps, il éclatait de rire, furieusement,
funèbrement.
--Renonce! hurla-t-il de nouveau.
--Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant cet accent
gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce
à la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos
belles chasses!
--Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse une bonne fois.
Tout le monde à la messe, et n'en parlons plus!...
--A la messe! fit Henri de Navarre.
--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...
--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où dit-on la messe? J'en
veux tout de suite, moi!
--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé
--Moi, sire, je choisis la mort!
Le roi fit feu.
Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.
Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme et les bras croises.
La main de Charles tremblait à tel point que la balle avait passé à deux
pieds au-dessus de la tête du jeune homme.
--Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se convertira sous
trois jours!
Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il plus.
L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une
sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre,
folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres
envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation et,
saisissant son arquebuse par le canon, à coups de crosse il se mit à
démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent en éclats, le châssis sauta,
Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...
Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la fenêtre et regarda
avidement. L'affreuse chasse à l'homme, sur les berges de la Seine, se
poursuivait comme sur tous les points de Paris.
Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup
d'arquebuse abattait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui
tombaient à genoux, les mains levées vers les bourreaux. Mais des
prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:
«Tuez! Tuez!...»
On tuait.
«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!...
Guise... la messe...»
Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tête.
«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»
Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se balançait de
droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre
sous l'effort du rire. Il avait un visage épouvantable. La folie montait
à la fureur.
Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de la fenêtre, il eut
un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en
cris rauques, en râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:
«Tuez! Tuez! Tuez!...»
Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait
une dizaine. Elles étaient toutes chargees... Qui les avait chargées?...
Et il tira.