Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de
torture, les deux Pardaillan avaient été réintégrés dans leur cellule.
Un flot d'espoir montait de leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces
deux hommes d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un à
l'autre la joie qu'ils éprouvaient.
Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent été enfermés:
--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort
de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une
femme qui aura montré quelque gratitude?
--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.
--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce
cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà avoir mis le feu à Paris et
fait sauter le Temple pour nous en tirer!
--Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en ce cas, répondit le
chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler.
Ce digne savant ne nous a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue
Montmartre?
--C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables devrai-je donc me
réconcilier avec l'humanité?
Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement
à l'heure où ils venaient d'échapper à une mort affreuse.
Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette charmante et
vaillante jeune femme qui leur était apparue comme un ange sauveur. Ils
finirent par convenir que leur situation s'était infiniment améliorée et
que, sûrement. Marie Touchet les délivrerait.
La journée se passa ainsi.
Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait
jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.
Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la liberté?...
C'était Ruggieri!...
Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les arquebusiers qui
l'avaient accompagné se rangeaient dans le couloir, prêts à faire feu à
la moindre tentative d'évasion.
Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.
--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.
Le chevalier examina un instant l'astrologue.
--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort changé. C'est vous
qui vîntes me voir en mon taudis qui se trouva fort honoré de votre
visite. C'est vous qui me posâtes de ces questions étranges, comme de me
demander en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est vous
qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents beaux écus de six
livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes la porte de la maison du Pont
de Bois où vous m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet
homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une
truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena à l'illustre et généreuse
Catherine, reine de par le diable? C'était pour me prier d'assassiner
mon ami, le comte de Marillac!
Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.
Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer.
Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et grinça:
--Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Déodat n'était mort,
si je n'avais enfermé son corps astral dans le cercle magique...
Il n'acheva pas.
Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.
Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...
--Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux.
Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps matériel et
l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main,
je vous prie...
Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était inclinée sur sa
poitrine.
--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!...
Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon père, mon père, vous
avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...
--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité autour de
Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a
à foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la
vilaine bête... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...
--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre
main?...
Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange douceur, elle
implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, décroisa
les bras et dit:
--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon
pauvre ami... voici ma main.
Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il
voulait simplement la serrer par communauté d'affliction, lui avait
tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la
lumière de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes.
Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur paternelle qui
s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie, à l'affreuse pensée qui le
guidait.
--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre
dans la ligne que j'ai retrouvée dans la main de Déodat! Voici, tenez...
Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse espérance de
réincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspéré par l'accent funèbre
de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et,
finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.
Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si
étrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.
--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle.
Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle qu'il venait
d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation
croissante. Une furieuse colère montait en lui. Jamais le vieux
Pardaillan n'avait vu son fils dans cet état. Et, sans doute, cette
colère, allait finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la
porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui avaient conduit
Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait
dit simplement:
--Messieurs, veuillez me suivre.
Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la
suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en
liberté, on allait les transférer dans quelque chambre plus aérée. Il
saisit le bras du chevalier.
--Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami quand nous serons hors
d'ici.
--Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!... Je sais d'où
est parti le coup qui l'a frappé.
Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers.
--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans
une autre cellule?
--Oui, monsieur.
--Très bien.
Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au bout du couloir et
on commença à descendre un escalier tournant, pareil à celui qu'ils
avaient descendu le matin pour arriver à la chambre de torture, mais non
le même.
Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air devenait méphitique.
Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons
verdâtres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre qui sortait.
On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.
«Diable!» songea Pardaillan père.
Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du boyau, un étroit
escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni à droite ni
à gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui
les ramènerait à l'air.
C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui
tournait rapidement sur lui-même et dont ils n'apercevaient que les deux
ou trois premières marches.
Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les
deux prisonniers furent invités à monter les premiers. Ils montèrent;
derrière eux, le sergent; derrière le sergent, les arquebusiers.
Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tête, compta huit
marches tournantes. A la neuvième marche, il n'y avait plus d'escalier,
mais une sorte de porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il
franchit le pas; le chevalier passa derrière lui; au même instant, ils
entendirent derrière eux un bruit sonore et métallique, comme celui
d'une porte de fer qui se referme...
L'obscurité était opaque.
Le silence était aussi absolu que les ténèbres.
--Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.
--Je suis là! dit le chevalier.
Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement qui est le
premier signe de la terreur: en effet, leurs voix résonnaient d'étrange
façon, avec cette même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se
Refermant.
Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux;
leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent.
Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de
l'autre.
Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation d'étonnement les
immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher
n'était pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente
assez raide.
Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.
--Du fer! gronda-t-il en se redressant.
Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de cet étrange
plancher de fer.
Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille et, l'ayant
touchée, ils constatèrent qu'elle était en fer!
Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une chambre de fer!
Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La
déclivité ne commençait qu'à un demi-pas du mur de fer.
--Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel
traquenard nous sommes tombés. Mais ce doit être effroyable. Je veux
pourtant me rendre compte...
Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses pas à haute voix,
afin de rester en communication avec le chevalier.
Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui
côtoyait le pied des murs.
Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il
avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque côté dans le sens de la
longueur et quatre dans le sens de la largeur.
La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siège d'aucune
sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la
muraille était unie.
Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage pour les y
laisser mourir de faim et de soif.
Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables.
Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les
souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs
coeurs, et se prenant par la main:
--Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de notre carrière.
--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.
--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne
pas savoir où je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous côtés en
pente vers le centre.
--Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids Attendons, monsieur.
Qu'avons-nous à redouter au bout du compte? De mourir par la faim.
Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y
échapper quand il nous sera bien démontré que nous devons mourir.
--Y échapper! Et comment?
--En nous tuant, dit simplement le chevalier.
--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni épée.
--Nous avons mieux.
--Et quoi?
--Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis
aller des poignards assez présentables.
--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier!
Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés dans la situation
la plus effroyable.
Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon un usage
encore très répandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez
longue et aiguë. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour
lui...
Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en
nouant autour du poignet les courroies d'éperon.
A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.
Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant à entendre et
n'entendant que silence.
Quel espace de temps s'écoula ainsi?
Soudain, le vieux Pardaillan murmura:
--As-tu entendu?...
--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...
Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine qui va se mettre
en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.
Ce bruit de déclic venait du plafond.
A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage de fer... puis cette
lumière se renforça comme si une deuxième lampe mystérieuse eût été
allumée... puis elle se renforça deux fois encore, en sorte que la
clarté était maintenant suffisante pour montrer tous les détails de
l'épouvantable lieu.
D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes. Ils se virent
hagards, hérissés, avec des visages terribles:
--On va nous attaquer, gronda le vieux.
--Oui, tenons-nous bien.
--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la
bataille!...
--La bataille! La vie!...
Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils
inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement que nous avons signalé
plus haut, cet étonnement avant-coureur des plus atroces sensations
d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'écluse
qui s'ouvre...
Voici en effet ce qu'ils virent:
Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où ils étaient
entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette porte devait sans doute se
fermer hermétiquement au moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune
ligne indiquant la solution de continuité, plus de porte!
Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait
paru s'en aller en pente.
Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau bordant la muraille,
régnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et à partir de
l'arête de ce sentier commençait la déclivité assez raide; le plancher
était ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le
centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée parfaitement
régulier. Les quatre pans inclinés, au lieu d'aboutir à une pointe
centrale, étaient coupés de façon à former au fond de cette cuvette
quadrangulaire un rectangle très régulier.
Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni une dalle de
pierre, ni rien!
C'était du vide!...
Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une des quatre
pentes, ils eussent abouti à ce trou!
Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme?
A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un à
l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et
arrivèrent au bord du trou de la cheminée.
Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent livides. Et le
vieux Pardaillan prononça ces mots:
--J'ai peur... Et toi?...
--Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la terrible question.
Ils revinrent sur le sentier.
Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un puits sans fond?
Était-ce le vertige d'une chute qui ne s'arrêterait jamais?
Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette simplicité
dégageait de l'horreur.
Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer.
Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités.
D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une rigole. Et cette rigole
aboutissait à un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait où...
Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler, à attirer, à
absorber?...
Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer, regardaient la
fosse qui béait au centre de la cuvette quadrangulaire formée par le
plancher de fer.
Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé.
La lumière venait de quatre lampes.
Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au bas de la muraille, au
ras du sentier, étaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.
Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient évidemment
avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'était du dehors
qu'on avait allumé les quatre lampes.
Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées pourtant de manière
à envoyer leurs reflets vers le plafond en même temps que vers la fosse.
Ce plafond lui-même était de fer.
Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et ï'étonnement les
saisit dans ses rafales plus puissantes...
Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que le plancher
ressemblait à un plancher...
Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide, chacun de ses
pans étant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!
En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement adapté au
plancher.
Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de
fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, épaisse de cinq
pieds, toujours dans l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait
exactement emboîtée dans la fosse!...
Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'épouvante, cela
distillait de l'horreur...
Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant confronté avec ce
qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait à voix basse sans
y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres
qui remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots:
--La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siècles, dans le
mystère des geôles profondes!
--La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!
Le chevalier n'eut pas le temps de répondre.
Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les
lumières ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.
Presque en même temps, ils entendirent sur le côté droit de la cage de
fer, au-dehors, une rumeur grinçante et continue de roue mal graissée
qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
rouille...
La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la rumeur était
assourdissante.
Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait
d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.
Leurs cheveux se hérissèrent...
Le plafond s'était mis à descendre!...
Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très lent, mais continu.
Il s'abaissait...
La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de
fer en creux...
Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la
fosse de fer...
Et eux?...
Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes la masse
formidable!
Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute de vie!
Comment?... En descendant vers la fosse.
Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait dans
cette fosse...
Ils seraient écrasés par l'effroyable pression!
Et la rigole était là pour recueillir leur sang!
La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement! Elle
les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maëlstrom
de l'Océan attire le vaisseau qui se débat en vain pour échapper à ses
mortelles étreintes!
Le grondement de la mécanique continuait.
Le plafond descendait.
Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan, plus
grand que le chevalier.
Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un pouce!...
Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!...
Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux routier
baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses épaules... il
fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse
de fer!...
Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées à éclater,
le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des
deux coudes à la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort
titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses épaules, arrêter la
descente du plafond de fer!...
Et l'impossible se réalisa!
Le plafond s'arrêta!...
Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se
convulsa... le plafond se remit à descendre...
Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier, il s'arc-bouta à
son tour... il refit le prodige...
Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant l'épouvantable
masse, sa parole, étrange, comme lointaine, descendit vers le vieux
routier...
--Mon père, nous avons nos poignards... Quand je tomberai près de vous,
il sera temps... mourons ensemble...
La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le courba...
Il s'abattit près de son père.
L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent leurs mains
armées pour se frapper...