CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE

La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé du zénith

jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette pâleur indécise et

tendre de la toute première aube Pourtant l'aube était loin encore.

Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité; bien que son âme

inculte et farouche fût peu apte à regarder face à face les beautés

insondables, elle levait parfois la tête vers le zénith diamanté; puis

peut-être parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait de ces

harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.

Seulement, elle pensait:

«Comme la nuit est belle!»

Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux.

Où étaient les amoureux? Où étaient les truands? Pourquoi tout le monde

se cachait-il?

Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison,

la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une

quinzaine de personnages en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses,

de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une

lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard

blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.

Cette troupe se mit en marche.

L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près de l'homme a la

lanterne.

«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en poursuivant sa route.

La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête consulta son

papier et, s'approchant d'une maison, traça sur la porte un signe.

Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée devant la

porte, vit que le signe tracé était une croix blanche marquée à la

craie.

La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons, et le même homme

les marqua d'une croix blanche.

Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit

son chemin.

Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième troupe lui apparut;

puis, à gauche, à droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou

qu'elle traversait, elle aperçut des troupes pareilles. Et toutes

escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de

temps à autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix

blanche...

Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de

place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle

vit marquées d'une croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait

trop.

Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle

tressaillit et hâta le pas en disant:

«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...»

Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une

vaste et sourde rumeur, pareille à un coup de vent qui bruisse tout à

coup à travers une forêt.

Puis le silence se fit plus profond...

Henri de Guise était à cheval dans la cour de son hôtel, remplie de gens

d'armes.

Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel Coligny, sous un hangar,

avec cent arquebusiers.

Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois

et, à voix basse, donnait des ordres à un capitaine de quartier qui

commandait cinquante hommes.

Le maréchal de Damville attendait hors sa maison frissonnant

d'impatience. Il était à cheval; autour de lui, trois cents cavaliers

pareils à des statues équestres!

Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La Force, vieux huguenot

qui, depuis la mort de sa femme vivait retiré, se consacrant à

l'éducation de son jeune fils. Crucé avait avec lui une vingtaine

d'hommes Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à la main,

entouraient Pezou.

Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait à une bande

de truands, déjà ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de

sang. Ce Charpentier était un docteur plus ou moins savant, mais rival

haineux du vieux Ramus.

Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont écoutait, penché sur

l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing,

avaient l'oeil fixé sur sa haute silhouette noire.

A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaînes

étaient d'ailleurs tendues du côté de l'Université, pour que ces troupes

ne pussent être assaillies par-derrière.

A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et

cinquante bourgeois en armes.

Derrière les portes fermées de toutes les maisons catholiques, des gens,

prêts à se ruer au-dehors la figure livide, écoutaient le silence.

Le silence était énorme; c'était le silence de la mort.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 62 / 110 题