XXVIII

ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE

CATHO

Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais également

étranges, se déroulèrent sur les points les plus divers de Paris.

La première, au Temple.

La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.

La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.

Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent

mystérieusement introduites dans la prison du Temple et conduites à

l'appartement du gouverneur: c'était Pâquette et la Roussette.

Montluc les attendait devant une table chargée de mets et de vins. Et,

pour avoir liberté complète dans l'orgie, il avait donné congé à ses

trois valets et à sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine,

s'étaient empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de

la prison.

--Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc en éclatant de

rire. Venez ça, que je vous embrasse!

Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent leurs

manteaux et les laissèrent tomber.

Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche bée. Les deux

ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le cou enfoncé dans de vastes

collerettes, la taille pincée et amincie sur le devant, en pointe; des

costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées

de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles étaient

fardées comme des grandes dames.

Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et

avait visé à la magnificence. Où s'était-elle procuré ces nippes? Au

fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.

Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes en

princesses: seulement, il y avait des détails qui révélaient la parfaite

ignorance de Catho en matière de costumes de cour. En outre, si les

robes étaient de satin authentique, elles étaient fripées et tachées.

Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes

s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.

Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement, et à peine leurs

manteaux furent-ils tombés que, s'avançant vers Montluc ébahi, elles

exécutèrent les trois révérences que Catho leur avait apprises.

Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième bouteille en les

attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué, se demandant s'il était en

proie à un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait,

il ne recevait pas la visite de deux reines.

--Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?

--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées pour la fête de

demain matin.

--La fête! bégaya Montluc.

--Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands qu'on va

questionner, tenailler et mettre au chevalet...

Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit

trembler les vitraux.

--La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous

êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes du diable!

Tripes et ventre! Voilà une idée! J'étouffe de rire! Ah! les dignes

gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe,

j'étrangle!... Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!...

Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la

Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et toi, Pâquette, à ma

droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que

j'écrive la chose à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son

mémoire qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai

roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot

en personne! Et toi, Pâquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth

d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit

mémorable! Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la

reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...

Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le récit de

l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entrée des deux

ribaudes au Temple.

A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse. Et pourtant il

luttait encore.

A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une

étreinte furieuse, les deux reines dont les robes étaient en lambeaux,

dont les coiffures s'étaient déroulées, dont les fards s'étaient

liquéfiés et se mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.

Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes du soudard.

Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent l'oreille.

Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons les secouaient.

***

Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre. Il est

onze heures du soir. Le maréchal de Damville vient de rentrer. Il est

sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le

Louvre! Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais, en même

temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruauté: on

lui livre son frère! Il est chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency;

c'est lui qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des

politiques.

Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va

enfin reconquérir!...

Son frère mort, Jeanne est à lui!

Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies

de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres

visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela

se fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes cruches de

vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse un grand gobelet.

Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes qui l'attendent.

Et il va s'enfermer avec eux pour donner à chacun des ordres et lui

indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaître, il demande où est son

favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés est avec ses

chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'éclairent deux

torches.

--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas tes armes, toi?

Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville

sourit.

Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches teintaient de

rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait à un singulier travail. Il

allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un

fouet à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la

gueule entrouverte, les yeux sanglants, les épaisses babines pendantes:

Pluton et Proserpine!

Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux ébouriffé faisait

des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!

Pipeau était le commensal de Proserpine...

Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montré les

dents.

Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par indifférence

philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.

Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur maître.

Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme, debout, attendait,

tout raide, sans un geste, sans un mouvement.

Alors, Orthès se retournait brusquement vers les deux molosses et

faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses bêtes

sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement

terrible, lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...

Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec étonnement.

Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout,

arrangeait ses vêtements et son masque: l'homme était un mannequin...

Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son fouet au dos, les deux

chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.

Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse leçon était

répétée.

Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal qui examinait cette

scène effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:

--Monseigneur, voilà mes armes!

***

Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps,

Catho avait renvoyé ses ordinaires clients nocturnes. Et même elle avait

condamné sa porte au moment où le couvre-feu avait sonné.

Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.

Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement vêtue. Puis deux

vieilles entrèrent, espèces de sorcières à capuches noires. Puis une

borgnesse, un emplâtre sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.

Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant assise, délia

quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six béquillardes qui

se traînaient péniblement et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles

furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée, toutes ses

salles occupées, toutes ses tables prises: et là grouillait un monde

fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle,

truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,

les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vêtues de

pièces et morceaux.

A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait à manger,

versait à boire; elle causait vivement à quelques-unes, glissant à

celle-ci un ducat, à celle-là un écu d'or...

Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques mots, cette vision

s'évanouit; les béquillardes reprirent leurs béquilles, les bossues leur

bosse, les borgnes leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se

vida.

Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans l'ombre sereine de

la nuit d'été.

Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs d'écus d'argent

et d'or.

«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace.

Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença à se remplir de

nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misère, à

celles-ci, était plus décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait

de très jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes.

Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture; beaucoup de ces

ceintures étaient brodées d'or...

Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient métier de leur

corps, et que Catho, l'une après l'autre, avait depuis trois jours

décidées. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et

dolente, les autres d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient!

Catho recommença la distribution des écus. Ses trois sacs se vidèrent.

Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent dans la nuit

silencieuse, et l'auberge demeura vide.

Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle vit qu'il ne lui

restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle

remonta dans le cabaret, pénétra dans l'office et vit qu'il ne lui

restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus

un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que,

depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possédait pour en faire

de l'argent... Elle ouvrit l'armoire où elle avait placé son argent, vit

qu'il ne lui restait plus un sou...

«Bah!» dit-elle simplement.

Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture, sortit,

ferma la porte du cabaret dévasté, plaça les clefs sous la porte et

s'éloigna à son tour.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 60 / 110 题