LA CHAMBRE DE TORTURE

Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce

formidable et suprême conciliabule que nous avons essayé d'esquisser,

les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de

paille, dormaient côte à côte.

Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient tous les deux

subir la question ordinaire et extraordinaire.

Et cela équivalait à une condamnation à mort.

Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par des tenailles

chauffées à blanc, les jambes serrées dans l'étau mortel, au point que

les veines éclatent et que le sang jaillit et gicle!...

La chose devait se faire à dix heures du matin.

Ils dormaient.

Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son père dans ce cachot,

les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc

n'était pas venu les voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils

ne voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à boire et à manger

par une sorte de chatière ménagée au bas de la porte. Les trois

premiers jours, et quoi que son père lui en eût dit, le chevalier avait

activement cherché un moyen d'évasion.

Il avait sondé les murs: leur épaisseur--peut-être cinq ou six

pieds--défiait toute tentative; il eût fallu un an pour arriver à les

percer sans le secours des instruments nécessaires--et pour aboutir où?

Sans doute dans quelque cachot voisin.

Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare de ses rayons, il

n'y avait même pas moyen d'atteindre les barreaux.

La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée de clous

énormes.

L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea à la ruse. Un

soir, il se mit à plat ventre, la tête contre la chatière, appela la

sentinelle et lui offrit cinq cents écus d'or s'il voulait l'aider à

sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payât la dette. La

sentinelle répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle

défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots où se trouvaient

les prisonniers les plus importants; que, même eût-il ces clefs, lui,

soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait à sa

tête plus encore qu'à la richesse.

--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux

ou trois jours à vivre, tâchons de les vivre calmement. Ah! si tu

m'avais écouté, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ça,

qu'as-tu à soupirer? Regretterais-tu de mourir?

--Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la simplicité de son

âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un

rôle à jouer et que j'en ai esquissé les premiers gestes à peine.

J'eusse voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au

poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde,

afin de terroriser les méchants et de réconforter les faibles!

C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--évitant avec

soin de parler de Loïse, l'un pour ne pas éveiller une suprême douleur

chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du

vendredi, la dernière nuit.

Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.

Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla le premier, vers

six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier;

il souriait, rêvant sans doute de Loïse.

Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et

de douleur. L'heure terrible était arrivée. Un léger mouvement qu'il fit

réveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur

lui.

Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de l'être, et chacun

s'efforça de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se

fussent-ils dit à ce moment suprême?

Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent

dans le couloir un bruit de pas nombreux.

Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte d'adieu.

La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt

arquebusiers.

Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux Pardaillan, qui

eurent un dernier éclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout,

ils seraient ensemble.

On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il

y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du

Temple--soixante soldats--était sur pied.

On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans les entrailles de

la vieille prison.

Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.

C'était la chambre de torture.

Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un homme qu'à la

lueur des torches le chevalier reconnut aussitôt--: c'était Maurevert.

Le chevalier tourna la tête vers son père et sourit. Maurevert était

livide et tremblant de haine impatiente.

Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle aux voûtes

surbaissées. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan

virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture,

avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une

dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des tenailles.

Ils virent le bourreau qui donnait des instructions à deux hommes: ses

aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...

--Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.

--Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.

Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eût craint

quelque tentative désespérée.

--Que voulez-vous? grommela Montluc.

--Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort

terrible. Faites que je sois questionné le premier.

--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes là est injuste.

Honneur, à la vieillesse, que diable!

--Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.

Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait

tourné vers son père un suprême regard d'adieu.

--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.

Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant

torturer son père. En même temps, il recula vivement vers une porte qui

donnait sur une sorte de cabinet, où divers ustensiles étaient rangés.

Là, dans l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un long

voile, attendait, semblable au génie familier de cet enfer.

Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:

--Allons, bourreau, commence ton office.

--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix

indifférente.

Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux

routier.

--Mon père! Mon père! rugit le chevalier.

Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique, il se courba,

se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes

qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de

désordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes! Les

chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre des questions

s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, éclatante, domina les

bruits de l'affreuse lutte:

«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»

A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles, jusqu'au bourreau

qui laissa tomber les chaînettes dont il commençait à lier les jambes du

chevalier, jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour étouffer un

hurlement de rage, jusqu'à Catherine de Médicis qui, dans son ombre,

tressaillit violemment.

Et tous virent alors une femme, une jeune femme à tournure élégante,

modestement vêtue, qui jetait un regard de compassion émue et de joie

profonde sur les deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:

«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive à temps!

--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grâce,

d'une simplicité prodigieuse en un tel moment.

--Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en s'avançant vers la jeune

femme.

--Je suis une messagère du roi de France, voilà tout ce qui vous

importe, monsieur! dit Marie Touchet.

--Comment êtes-vous parvenue ici?

Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire à la lueur

d'une torche. Il contenait ces mots:

_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du

Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à la chambre des

questions.--Signé: Charles, Roi._

--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.

Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier sur lequel le roi

avait, de sa main, tracé cette ligne:

_Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan père et

fils.--Signé: Charles, Roi._

Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes

et dit:

--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras

quand il plaira au roi.

--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...

--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.

Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient

tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet et l'éloquence de leurs regards

la remerciait. Ils sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus

respectueux.

Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à un de ces anges de

la légende descendu un instant dans la demeure des démons.

Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.

--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux

de votre promptitude à obéir; mais, enfin, s'ils n'étaient pas de

lui!...

--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou

d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce

cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.

Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.

--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un coup d'oeil sur

les papiers. Je connais la personne qui est venue.

--Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert. Que faire

alors?

--Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix;

ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours,

trouvez-vous à mon hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris.

Vous avez commis une première maladresse en manquant l'amiral. Si vous

en commettiez une deuxième en vous laissant arrêter--car on cherche le

meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.

--Madame, je crois que mon intérêt exige que je demeure a Paris. Dans

huit jours, d'ailleurs on aura autant d'intérêt que maintenant à trouver

l'auteur de l'arquebusade du cloître.

--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.

Et saisissant le bras de Maurevert:

--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir

tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué. Mais au surplus, les choses

sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-être un coup d'adresse

extraordinaire. Obéissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez

alors ma pensée. Et, quant à ces deux hommes ne craignez rien: je vous

en réponds.

--J'obéirai, madame, dit Maurevert

Il sortit en se disant:

«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je

veux voir, moi!...»

«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle à ces deux

aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu

cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan

ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons à la grande besogne!»

Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons

expliquer rapidement.

Le valet du roi était entré à sept heures du matin dans l'appartement de

Charles IX et l'avait trouvé qui se déshabillait.

--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...

--Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement le valet.

--Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze heures, tu entends?

Que personne n'entre ici! Tu diras à mes gentilshommes qu'il n'y aura

pas de lever ce matin et que je les attends à mon jeu de paume après

midi.

Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais pour revêtir

aussitôt un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientôt, par des

couloirs et des escaliers dérobés, il gagna une cour déserte,

atteignit une petite porte située non loin de l'angle qui avoisine

Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par là qu'il passait quand il voulait

qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville,

comme un écolier heureux d'échapper pour quelques heures à la dure

contrainte.

Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons l'air vif de la

Seine. Sa poitrine étroite se dilata.

Un peu de couleur anima ses joues.

Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme

qui venait de se débattre dans une crise affreuse contre des visions

formidables, le roi qui venait de décréter l'hécatombe des huguenots...

Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche, atteignit la rue

des Barrés et pénétra dans la maison de Marie Touchet.

C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de lui tantôt une

misérable loque humaine, tantôt un fou furieux, c'est là qu'il venait

chercher le repos réparateur; c'est là qu'il venait trouver l'apaisement

et la douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux prises

avec sa mère.

Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement de Marie Touchet,

il s'arrêta dans l'encadrement de la porte, émerveillé par le spectacle

qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont

les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière, était

en déshabillé du matin. Son sein était nu. Et a ce sein se suspendait

l'enfant rosé, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein

blanc qu'il tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une

gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.

Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à coup, une goutte de

lait au coin des lèvres.

Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement dans le berceau.

Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.

A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit par-derrière dans

ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin

qui fait une bonne farce.

Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu de son amant, elle

s'écria dans un joli rire:

--Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est

trop fort. Je m'en plaindrai au roi.

--Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains. Et Marie, se jetant

dans ses bras, lui tendit ses lèvres en disant:

--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant,

monsieur votre fils.

Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de lui, penchée aussi.

Les deux têtes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la même

admiration naïve qui chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce

petit être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe...

Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'éveiller et

finalement, n'osant pas, chercha les lèvres de Marie en disant:

--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!

Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le front de l'enfant.

Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe des pieds la salle

à manger où le roi se jeta dans un fauteuil en disant:

--Je tombe de sommeil et de fatigue...

Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait doucement les

cheveux de Charles.

--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pâle!... Qui t'a

encore tourmenté?... J'espère que tu n'as pas eu de crise, au moins?...

--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a été terrible... Ce

qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau

dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se

détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un

souffle de haine furieuse contre l'humanité... Dans ces minutes-là, je

voudrais détruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris comme je

t'ai dit que cet empereur fît de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on

m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute,

lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le sang...

--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...

--Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver hormis ici? Je suis

entouré de conspirateurs.

--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui

calme ta pauvre chère tête... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert,

mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait

te toucher...»

Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant, le

consolant...

Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé. Trop de choses et

des choses trop terribles se préparaient autour de lui. Et, comme

il n'osait en parler, il se mit à raconter que le parti des Guises

travaillait à sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de

la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner deux

dangereux acolytes de Guise.

--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits

Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la vérité.

Marie Touchet jeta un cri.

--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?

--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.

--Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce pour ces deux

hommes.

--Ça! perds-tu la tête?...

--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai été sauvée par

deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh

bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...

--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!...

Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tué?...

--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent être coupables! Oh!

tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les

questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvée! Si

je suis vivante, c'est à eux que je le dois.

--Marie!...

--Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais livrer au bourreau

deux vaillants gentilshommes qui ont risqué leur vie pour moi! Ne

peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du

bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...

--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-même?...

Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.

--Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.

Charles écrivit l'ordre.

--Où sont-ils? demanda-t-elle.

--Au Temple. Je vais envoyer...

--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet en jetant à la

hâte une capeline sur sa tête et un manteau sur ses épaules. Donne-moi

seulement un sauf-conduit...

Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux

papiers et les remit à Marie Touchet.

--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...

Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré, mais charmé. On

sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible

maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme,

l'âme purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 57 / 110 题