LA NUIT TERRIBLE

Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas encore... Il

méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux à l'excès, la méditation

prenait tout naturellement sa forme la plus poétique et peut-être la

plus féconde c'est-a-dire la forme imaginative.

Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient à son esprit,

mais des images.

Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleversés

de fureur, ces épées qui s'agitaient dans la rue de Béthisy, puis

l'apaisement, dès qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de

la journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait autant de

reconnaissance que de fierté.

Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un roi. Double

raison pour excuser en lui l'égoïste vanité d'avoir entendu tant de cris

qui se traduisaient par ce mot: «Vive moi!...»

Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il repoussait

l'idée que cette physionomie sévère, mais loyale, put être une figure de

traître. Presque aussitôt une image en appelant une autre, c'était sa

mère qui passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par l'image de

Coligny, il frémissait devant celle de sa mère... Et il évitait de se

demander pourquoi.

Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant de beauté,

magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi,

était chétif, triste et maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus

royal que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.

Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de l'armée partant

pour la guerre, la multitude des hommes d'armes défilant devant lui,

Coligny, les huguenots, et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait

de lui-même ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à son

frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'où, peut-être, ils ne

reviendraient pas...

C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.

Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour de Marie

Touchet.

Charles ferma les yeux et sourit doucement.

Alors, le sommeil le gagna.

C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent le sommeil

chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de

ses inquiétudes du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie

aboutissait toujours à Marie Touchet.

Charles était donc dans cet état où la vie réelle se fond en une sorte

de torpeur, lorsqu'un grattement, à une porte, le ramena violemment à la

conscience des choses qui l'entouraient.

Il se souleva sur un coude et écouta.

Il y avait trois portes à sa chambre: une grande, qu'on ouvrait à deux

battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et

deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par

où le roi pouvait passer dans sa salle à manger. L'autre donnait sur un

long et étroit couloir dérobé, dont deux personnes seules, au Louvre,

pouvaient faire usage: sa mère et lui.

C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.

Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et demanda:

--Est-ce vous, madame?

--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.

Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine de Médicis qui

venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hâte,

plaça un poignard à sa ceinture, et ouvrit.

Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:

--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc

de Nevers, le maréchal de Tavannes et votre frère, Henri d'Anjou, sont

réunis dans mon oratoire pour y prendre des décisions propres à vous

sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le

résultat de leur délibération.

Charles IX demeura un instant stupéfait.

--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermeté

d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas troublé votre bon

sens. Quoi, madame! vous me venez éveiller une heure après minuit pour

me dire que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils? Qui

les a convoqués? Quel danger me menace et menace l'État? Eh bien, qu'ils

délibèrent donc et me laissent dormir en paix!...

--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce

sera peut-être pour la dernière fois.

Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette

expression de terreur, ses joues, cette pâleur plombée qu'il avait au

moment de ses crises.

--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.

--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous.

Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit

être envahi, le roi massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants

serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'à mon

tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez:

je vais prévenir ces amis dévoués que leur délibération est inutile et

que le roi veut dormir en paix...

--Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles en passant ses

mains sur son front jaune. Quelle folie!

Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.

--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez de votre mère,

de votre frère, de ceux qui vous aiment et dont l'intérêt même, à défaut

de leur affection, vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie,

c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits hérétiques, qui

ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver à leurs fins,

sont obligés de commencer par tuer le fils aîné de l'Eglise...

Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de

votre affection, au point que la chrétienté catholique du royaume est

réduite au désespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques.

Guise en tête, ont pris la résolution de sauver la France et l'Eglise

malgré vous!... Vous voilà donc pris entre ces deux forces également

redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus à nous imposer

la réforme; les catholiques, désespérés, furieux, acculés à la révolte

suprême. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur

le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien

de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude

d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en

pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleuré le

cher amiral, vous avez soulevé le peuple entier. En faisant crier l'édit

qui désarme les bourgeois, vous avez accrédité le bruit que vous voulez

faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant

escorter par les hérétiques, vous avez signifié aux gentilshommes

catholiques qu'ils ne vous étaient plus rien, et que, sous peu, il leur

faudrait céder le pas aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire!

O mon Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras, éclairez le

roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa mère, dites-lui que

l'heure est venue de mourir ou de tuer!

--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?

--Coligny!

--Jamais!

Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mère lui

donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'était emparée de lui.

Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait

au manche de son poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il

faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de cela qu'il

s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.

Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère; il avait admis que

l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux

chef s'étaient accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit,

qu'il avait dû se rendre à cette évidence.

--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la

trahison de Coligny et des huguenots. Où sont-elles, ces preuves?

--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!

--Et quand cela?

--Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis parvenue à faire saisir

deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long

à la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce

jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie

du maréchal, et qui eut une si étrange attitude. L'autre est son père.

Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés au

Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai le procès-verbal de

l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu à Paris que pour

vous frapper!

La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, déjà

terrorisé, se sentit cette fois convaincu.

Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit avec une fermeté

apparente:

--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même l'interrogatoire de

ces Pardaillan.

--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'énergie

encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et

vous m'avez dit, vous, que vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi

aussi, je m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi.

Je vais droit au but et je cherche à savoir la vérité: je la sais!

--Il y a donc une vérité sur Tavannes!

--Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal de Tavannes est

au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui

commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut

faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient à

Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous êtes

vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres à sauver

votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui

les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant

à votre trône et à votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah!

Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ!

Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême entreprise! Voyez

Guise, qui attend de vous un moment de défaillance pour se faire

élire capitaine général et marcher sur vous... sur le roi, ami des

hérétiques!...

--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-là, pas

d'hésitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que,

sur l'heure même, on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête

Tavannes dans votre oratoire...

--Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant sa main sur la

bouche du roi, pour l'empêcher d'appeler.

--Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se

débarrassant de l'étreinte.

--Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes pour arrêter Guise?

Sachez que Paris tout entier se lèvera pour le défendre. Ce n'est

pas seulement du courage et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de

la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le

rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien

faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par

Tavannes que vous êtes décidé à sauver l'Eglise!... Venez, Charles,

venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie suprême qui doit

raffermir sur votre tête cette couronne chancelante!

Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.

Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage

enflammé, des yeux où roulaient des pensées tragiques.

Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre, il se sentit

près d'elle comme un petit enfant.

Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une irrésistible

vigueur.

La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaça

devant Charles IX, qui entra le premier.

--Le roi! dit Tavannes.

Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent courbés.

Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même pour paraître calme.

--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus à mon

appel...»

Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et Catherine regarda

son fils avec étonnement.

--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons sur les

affaires présentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.

--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit qui défend aux

Parisiens de sortir armés dans les rues. Or, à mesure que cet édit

se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les

capitaines de quartier ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il

est, il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper les

carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de résister à une

pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre

heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.

--Votre avis est donc que nous devons arrêter M. l'amiral et instruire

son procès?

--Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny séance tenante

et sans autre forme de procès.

Le roi ne montra aucune surprise.

Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux parurent encore plus

vitreux que d'habitude.

--Et vous, monsieur de Nevers?

--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots

qui, hautement, accusaient Votre Majesté de jouer double jeu. J'ai vu

ces mêmes huguenots tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que

l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre la fuite.

Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents que jamais, ils

ont décidé qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'être

exterminés par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.

Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.

Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency, à la tête des

politiques, allait se réunir aux huguenots, pour accabler le roi et

Paris.

Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il était prêt à

étrangler l'amiral de ses propres mains.

Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.

Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit Charles IX si pâle

qu'on eût dit un spectre, ses lèvres blanches agitées d'un tremblement

convulsif, elle se tourna vers lui et prononça:

--Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme nous, attendons

le mot qui doit nous sauver.

--Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya Charles.

--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.

Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas précipités dans

l'oratoire, essuyant, à grands revers de main, l'abondante sueur qui

coulait sur son visage.

Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa main, cette main

de femme encore fine et belle, s'était crispée au manche de la dague

qu'elle portait toujours à sa ceinture. Une double flamme d'un feu

sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient

contractés; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonté

portée au paroxysme.

Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.

La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa

croix d'ébène. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la

croix, d'une voix rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria:

--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté dans mes flancs un fils

qui méprise ta loi, résiste à tes ordres et, sous ton divin regard,

songe à jeter bas ton temple!...

Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:

--Vous blasphémez, madame!...

--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée par l'excès

de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent

convaincre le roi de France!

--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...

--La mort de l'Antéchrist.

--La mort de Coligny! murmura Charles.

--Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez bien que vous le

nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antéchrist,

c'est l'hypocrite qui nous a tué plus de six mille braves en tant de

batailles, qui nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même,

exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction de la sainte

Eglise!

--C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...

--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.

--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon âme avant tout!

--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majesté me permettre

de me retirer sur mes terres...

--Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais offrir mon épée au

duc d'Albe!

--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils

de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mère

demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son

corps avant que les hérétiques ne te frappent!...

Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:

--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de France, pour avoir

arraché le royaume aux huguenots!...

--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien,

tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte! Tuez celui que j'appelle mon

père! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin

qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez! Tuez tout!

Tuez!... Ah!...»

Son visage se convulsa.

Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, éclatait sûr

ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.

--Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de joie furieuse.

--Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une sorte de contrariété.

D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet proche de

l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant

désespérément contre la crise qui se déchaînait.

--Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en

face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est décidé à

sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...

Tavannes s'inclina.

--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent;

soyez ici demain matin, à huit heures; amenez-moi M. de Guise, M.

d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt

Le Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...

Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.

Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une

profonde tendresse et, d'une voix très douce, murmura:

--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...

--Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai grand besoin,

madame.

Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère Cette indifférence

du fils préféré, adoré... c'était le tourment, la plaie secrète de ce

coeur de granit... c'était peut-être le châtiment.

Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla ouvrir une porte.

Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.

--Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier Pezou...

--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.

--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures

après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de

Saint-Germain-l'Auxerrois...

Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.

--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.

--J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a

pas été sonné... Je le sonnerai!...

--Son fils! songea la reine. Mon fils!...

Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes pensées et

reprit:

A propos, qu'as-tu fait de Laura?

--Morte, dit Ruggieri.

--Et Panigarola?

--Je ne sais pas.

--Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...

Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un fantôme.

La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois heures, elle

n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et fébrilement commença

à écrire...

Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses mains... son front

s'inclina et, d'une voix sourde, à peine perceptible, dans un long et

terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:

«C'était mon fils!»

Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné hors de l'oratoire

et avait regagné sa chambre à coucher.

Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y demeura que

quelques minutes.

Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux

de sa fenêtre pour voir si le jour ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers

favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses

évolutions.

«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il en claquant des

dents.

Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant

à un petit meuble vitré, en tira un manuscrit.

«Si je travaillais un peu à mon livre?...»

Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il portait ce titre:

_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains

qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernières lignes,

jusqu'à la dernière phrase. Elle commençait par ces mots:

«Lorsque l'animal est hallali...»

[Note 1: Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en

1625.]

«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se

prépare!...»

Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un

gémissement se fit entendre.

«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.

C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils

étaient là, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et

l'interrogeant.

«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?...

Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curée que vous réclamez?...

Arrière! Arrière! C'est trop de sang!...»

Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une plainte.

Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent pour chercher un

appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent sur le tapis; ses yeux se

convulsèrent jusqu'à paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...

«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient

derrière lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!...

Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Réponds! Que sais-tu?...

Cosseins!... Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»

Il demeura pantelant pendant dix minutes.

Puis, se redressant sur ses mains:

«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je sue du sang, à

présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang!

J'étouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons,

Marie, fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...

Fuyons, Marie... le sang monte toujours...

Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise, dans l'effroyable

cauchemar de sa vision.

Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne

et profond sommeil...

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 55 / 110 题