L'AMIRAL COLIGNY

Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho,

l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la

Roussette et de Pâquette, d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle

se démenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la

prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur sera appliquée la

question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.

Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes. Les huguenots

sont radieux.

Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.

Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener dans toute cette

joie une incurable mélancolie.

Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hôtel de

la rue de Béthisy et se rendit au Louvre.

Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots

et portait sous son bras une liasse de papiers.

C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait entreprendre

contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement

suprême.

Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner la dernière

approbation.

Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements

du roi déjà envahis par la foule des courtisans. Il était ce matin-là de

bonne humeur, et, lorsqu'il aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le

pressa tendrement dans ses bras et s'écria:

--Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me battiez!

--Moi, sire!

--Oui, oui, vous-même.

Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots présents,

tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres

pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX

était coutumier.

Mais le roi, éclatant de rire, continua:

--Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, le premier joueur de

France!

--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Béarn. Chacun sait que

mon cousin Charles est imbattable à la paume.

Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:

--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rêve. Venez.

--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas que je n'ai jamais

tenu une raquette...

--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!

--Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, je serai en cette

occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon

père, et je relèverai en son nom le défi.

--Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme et vous me faites

grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses sérieuses, car

je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me

vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon père?

Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume,

suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formés et la partie

commença aussitôt par un coup superbe du roi qui excellait véritablement

à cet exercice.

Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes et le vieux général

des galères La Garde, qu'on appelait familièrement le capitaine Paulin.

Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était un soldat

d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il s'était élevé de grade en

grade jusqu'au titre de général des galères, qui correspond à peu près à

ce que nous appelons un contre-amiral.

C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la bataille,

catholique enragé par politique plutôt que par dévotion: mais il avait

conçu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'intéressait

fort à la campagne projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle

faveur.

Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux qui devaient

servir, car on comptait attaquer le duc d'Aïbe par terre et par mer,

et le vieux La Garde s'était acquitté de sa mission avec le plus grand

zèle: la flotte était prête.

Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flairé les

projets de Catherine?

C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier sans peur, il

gardait pour lui ses impressions.

Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.

Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en une embrasure de

fenêtre où La Garde avait tiré un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que

Coligny avait déroulé ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux

tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus près une carte que

l'amiral avait étalée.

Et ils étaient si profondément plongés dans leur étude qu'ils ne virent

pas la reine Catherine de Médicis sortir des appartements du roi,

traverser l'antichambre, saluée au passage par les gentilshommes

présents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme un

spectre sous ses vêtements noirs.

Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine

paraissait troublée.

Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades solitaires

qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fût trouvé près d'elle

l'eût entendue murmurer alors:

«C'était mon fils...»

Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes de cet esprit

jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?

Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment étrange

qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abîmes

qu'elle avait creusés, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri

par exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.

En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si une plainte montait

du fond de sa conscience, elle devait chercher à l'étouffer sous des

clameurs plus terribles.

Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait à une hâte plus

fébrile, à une soif de sang plus brulante.

Catherine songeait:

«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»

Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se trouvait seule,

le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses

lèvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur

Coligny.

Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit

un homme qui l'attendait. C'était Maurevert. Il s'inclina comme pour la

saluer et murmura:

--J'attends votre dernier ordre, madame.

Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie,

jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny qui se relevait, roulait ses

papiers en causant vivement avec La Garde.

Et elle laissa tomber ce mot:

--Allez!

Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque chose a dire..

Maurevert songeait à la recommandation que lui avait faite le duc de

Guise par une nuit de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny...

Maurevert voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en obéissant à

la reine. Et, laissant de côté la fiction que c'était un ami a lui qui

devait tirer sur l'amiral, il dit:

--Et si je le manquais, madame?

--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour

recommencer!

--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain

matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien à moi?...

--Oui!... à condition que j'assiste à la question.»

La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus

tard, Maurevert sortait du Louvre.

Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le vieux La Garde disait à

ce moment:

--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez les derniers

préparatifs... J'ai bataillé contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime

qu'on doit à un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait

que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.

--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans

la vérité.

--Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.

Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit au jeu de

paume pour faire sa cour au roi.

Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son bras et, faisant

signe à ses gentilshommes, descendit à son tour et sortit du Louvre,

répondant d'un sourire aux saluts respectueux.

Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître

Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les

fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées: c'est là que demeurait

le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait

ostensiblement quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une

parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitée.

Maurevert se glissa dans l'intérieur par une petite porte qu'une main

mystérieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientôt dans la

salle à manger au rez-de-chaussée.

--C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui avait ouvert et qui

l'avait accompagné.

Cet homme, c'était le chanoine Villemur.

--Je le savais, répondit simplement le chanoine. Venez.

Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois pièces et

l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derrière de

la maison. La cour était clôturée de murs assez élevés. Une porte

permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une

sente déserte qui aboutissait à la Seine.

--Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.

Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé, attaché par le

bridon à un anneau.

--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi

occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses écuries. A la porte

Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais;

puis, tournant à droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous

attendrez.

--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous

vraiment à la nécessité de ma fuite?

--Je crois qu'il y va de votre tête.

--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu à n'en rien

faire.

Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger. Villemur prit dans

un angle une arquebuse toute chargée et la présenta à Maurevert, qui

l'examina attentivement.

--Parfait, dit-il enfin.

--Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque émotion, Villemur,

qui s'était posté à la fenêtre grillée.

Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre de ce qui allait

se passer.

Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse contre le

treillis de la fenêtre.

Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En

avant d'eux, à trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement

avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.

Maurevert, à ce moment, fit feu.

Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de

stupéfaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenêtre. Cette main

était ensanglantée: la balle avait emporté l'index.

--Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.

Au même instant, un deuxième coup de feu retentit et, cette fois,

l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.

Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris une foule se

rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'être

frappé, cette foule se recula aussitôt, avec de sourdes imprécations

contre les huguenots.

Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé son arme, en

disant:

--Maladroit! je l'ai manqué.

--Recommencez! gronda Villemur.

--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.

Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième arquebuse à la

main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation apparente, s'en saisit,

et fit feu.

L'amiral tomba.

--Il est mort! dit Villemur.

--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.

--Fuyez!...

Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des coups violents

ébranlassent la porte.

Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en selle et enfila

la sente, au trot.

Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison,

leva une trappe, s'enfonça dans un boyau, parcourut un long couloir,

et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de

Saint-Germain-l'Auxerrois.

Dans le cloître, une scène de confusion terrible se passait. Les

gentilshommes huguenots s'étaient rués vers la fenêtre; mais le treillis

était solide; alors, tandis que les uns cherchaient à défoncer la porte,

d'autres, l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire face à

une nouvelle attaque.

--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.

L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança en courant vers le

Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.

Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était relevé; mais il ne

put se tenir debout et parut prêt à défaillir.

--Une chaise! cria Clermont de Piles.

Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se

regardèrent épouvantés, tout pâles.

Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées, formant ainsi

une sorte de siège sur lequel le blessé fut assis, ses deux bras au cou

des deux gentilshommes.

Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à la main. Ceux

qui avaient essayé vainement de défoncer la porte, vinrent s'unir au

cortège, qui se mit en route.

Coligny n'avait pas perdu connaissance.

--Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore forte.

Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colère

autant que de douleur. Les autres criaient:

--On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!

A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se réunissant

au cortège et voyant l'amiral grièvement blessé, tiraient leur épées et

criaient:

--Vengeance!

En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents, agitant leurs épées,

pleurant, menaçant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer

gardaient le silence.

Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité inouïe; en moins

d'une heure, une effervescence extraordinaire enfiévra Paris; les

bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses

s'organisèrent; en d'autres endroits, des prêtres, montés sur des

bornes, expliquèrent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de

l'Eglise.

A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille huguenots

s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant pas qu'on voulût tuer

l'amiral et décidés à le défendre en bataille rangée.

Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait la cour de l'hôtel

et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.

Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées rentrèrent

dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu que le meurtrier

de l'amiral était un vulgaire coquin et non un stipendié du chanoine

Villemur, comme on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement

lorsqu'on sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.

Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots

s'enquirent, sur l'heure même, des logements qui étaient à louer dans la

rue de Béthisy, voulant être prêts, jour et nuit. à courir au secours de

leur chef.

Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait à

stationner dans la rue.

Une litière venait d'apparaître au bout de la rue; elle était précédée

et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.

«Le roi! Le roi!...»

Toutes les têtes se découvrirent.

Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria:

«Vengeance!»

La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment. Et, alors,

on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.

Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le groupe de

gentilshommes le plus rapproché de lui.

--Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance; plus que

vous, j'y suis engagé, car l'amiral est mon hôte; tenez-vous donc en

paix, le meurtrier sera saisi et livré à un châtiment mémorable...

Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.

Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp

opposé, à la tête duquel se trouvait M. de Téligny, gendre de l'amiral,

lorsque le baron de Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des

larmes plein les yeux.

--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!

Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura un instant

immobile, comme frappé de stupeur.

Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques autres huguenots, qui

avaient entendu, s'étaient précipités au-dehors et avaient pris le

chemin de la rue de Béthisy.

--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là, monsieur!

--La vérité, sire! La triste vérité!...

Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.

Charles jeta furieusement sa raquette.

--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah!

messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'à votre tête? Et moi,

qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes

chefs d'armée à présent!

Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:

--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prévôt.

Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta aussitôt dans le

cabinet du roi.

--Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous donne trois jours

pour trouver le meurtrier de mon digne père, l'amiral Coligny.

--Mais, sire...

--Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours vous entendez?

Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous êtes complice et je

ferai votre procès!

Le grand prévôt se retira dans une inexprimable épouvante.

Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle

Charles IX se promena fébrilement dans son cabinet.

--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous édictées

contre les bourgeois porteurs d'armes?

--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à la richesse du

coupable; puis, la prison.

--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez créer un nouvel

édit, que veuillez faire enregistrer.

Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:

«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées dagues, pistolets,

arbalètes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre procès et

embastillé pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur

d'armes cachées sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires

de sa juridiction et pendu, après douze heures pour tout délai, afin

qu'il puisse faire pénitence et se réconcilier avec Dieu, s'il est en

état de péché mortel.

--Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais Votre Majesté

veut-elle me permettre une observation?

--Faites, monsieur.

--L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?

--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.

--Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à Votre Majesté que,

depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes,

dans les rues.

--Voilà qui prouve combien nos commandements royaux sont respectés. Que

voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arrêter tous les Parisiens

armés? On les arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous,

monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes

douzaines de pendus, accrochés à nos fourches, inspireront de salutaires

réflexions. Allez, mon sieur.

Birague s'inclina et sortit.

--Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans, je veux

qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'épée, que ce

soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des

guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux

qu'on le sache!

Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa

de sortir.

Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se mit à songer:

«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât le truand qui a

tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne retardée... Et, pourtant, mon

salut est dans cette guerre qui entraînera hors du royaume tous les

huguenots, à la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer

aux Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en

reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le

prétend? C'est possible! Mais la meilleure manière de me débarrasser de

lui et de tous ses acolytes, n'était-ce pas de lui donner une armée pour

l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en laisse par

Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse

fait bon marché... Voilà ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma

mère!...»

Charles IX demeura enfermé deux heures dans son cabinet, montrant par là

la douleur que lui causait l'événement.

Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et à son frère,

le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer pour l'accompagner chez

l'amiral.

Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une compagnie que

commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout

le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affectèrent de parler

continuellement d'un miracle qu'on avait constaté, à

Saint-Germain-l'Auxerrois:

Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, étant

entré dans l'église, avait vu le bénitier tout plein de sang, alors que,

la veille au soir, il était rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle.

Et tout ce sang avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on

avait portées à Notre-Dame.

A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la volonté divine:

Dieu voulait du sang!

Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et silencieux, se

demandant peut-être s'il n'était pas dans l'erreur, et si le temps

n'était pas venu de donner satisfaction à Dieu.

Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de Coligny, le roi,

secouant la tête, parut se reprendre, et, se penchant, prononça les

paroles que nous avons signalées et qui furent accueillies par des cris

frénétiques de: «Vive le roi!».

Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine

entrèrent dans sa chambre. La pâle figure du blessé rayonna de joie. Le

roi courut à lui et l'embrassa en disant:

--J'espère que ce misérable se balancera bientôt au bout d'une corde.

J'espère que votre précieuse vie n'est pas en danger.

--Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit, je réponds de la

vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...

--Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'intérêt

qui m'est donnée par mon roi fera beaucoup pour ma guérison.

--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du

mal qui vous arrive...

--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous

avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.

A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand

murmure de satisfaction.

Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on cria:

«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»

Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit demeurèrent seuls les

trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Téligny et sa femme, Louise

de Coligny.

La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira

en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.

--Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour que tout le monde

pût l'entendre.

--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.

--Combien d'hommes avez-vous avec vous?

--Une compagnie, sire!

--Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel en cas d'attaque?

--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants

bien organisés.

--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets à la garde de cet

hôtel, vous me répondez de la vie de l'amiral sur la vôtre...

--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?

Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots qui remplissaient la

cour.

--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon

escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.

Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il

sembla que l'hôtel allait crouler...

Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un rapide regard avec

le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.

En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de huguenots et

occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obéir au premier

signe.

Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt pour faire escorte

au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent en rangs, comme des soldats

à la parade.

Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les

acclamations, que le roi rentra au Louvre.

Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse issue de

l'événement, qui avait failli être mortel. La campagne projetée

s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait partir, c'est-à-dire dans une

quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on

venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux cents écus, en

riant de tout son coeur.

Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec une grimace de

satisfaction et dit à la jeune reine, sa femme:

--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me

changera un peu.

Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:

--Sire, prenez garde!

--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!

--Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi

souriante... Prenez garde, sire!

Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la joie.

A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant à haute

voix:

--Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier pour vous...

A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 53 / 110 题