DIEU LE VEUT!

Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches du maître-autel

de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-à-dire qu'il discutait

avec lui-même, dans un tragique et silencieux corps à corps. Il semblait

de pierre.

Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité: il cherchait

dans son âme tourmentée une lueur de vérité.

Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du moine, dans

la silencieuse église, que la tempête extérieure battait de ses ailes

géantes, tandis que Catherine de Médicis, embusquée à la petite porte,

guettait l'arrivée d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac,

tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles

demoiselles, attendaient, le poignard à la main.

«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que

j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer

ma haine dans l'âme des multitudes à qui j'ai parlé au nom de Dieu,

c'est-à-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon,

la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il fallait être

injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu

qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques;

au nom de la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac.

J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir un baiser et, pour

ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, où en

suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine

m'est venue dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à

Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend.» Oui, voila bien ce qui m'a

été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac, lorsque j'arrive

chercher l'amour, c'est encore à ma haine que je me heurte, et Catherine

est là pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre

génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu

attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'âme de cet homme autant

de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela

que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je

dois le faire lire à cet homme! Et voilà à quoi aboutit ma vengeance!...

à cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de

Pani Garola, moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, le

probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer un homme, non pas

en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre,

après l'avoir attiré au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la

main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que je vais

faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit à moi!

Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.

Il frissonna.

«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.

Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le comte

de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées, l'âme ravie,

s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au pied de l'autel.

Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentrée dans

l'attente, dit d'une voix calme:

--Voici celui qui va vous unir...

Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement se

redressait, rabattait son capuchon sur ses épaules et se tournait vers

eux...

L'angoisse de cet instant fut inexprimable.

Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un tremblement

convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux du moine exprimèrent une

surhumaine horreur.

Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.

Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur Catherine avec une

telle intensité d'épouvante que la reine recula d'un pas, puis sur

son fiancé, et, cette fois, avec une si profonde pitié que Marillac

chancela, puis, enfin, à nouveau sur le moine.

Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas d'un monument

qui tombe.

Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il

voyait avec une aveuglante clarté que ce devait être quelque chose de

monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'énorme

et de fabuleusement hideux...

Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!

Cela ne dura pas en tout deux secondes...

Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola une éternité de

désespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si

vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminée...

Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine! Comme ils parlèrent!

Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de

lumière!

«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous

plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas plus bourreau que le bourreau,

ne lui faites pas de mal!...»

Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce douleur, cette

intense supplication, pénétraient dans l'âme du moine.

Il était debout par un miracle de volonté.

Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter

en lui-même un regard d'étonnement, il n'y découvrit plus qu'une immense

pitié...

Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût voulu prendre à

témoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une

expression de miséricorde où il sembla que son âme entière fût passée;

l'instant d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur de joie,

d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, évanoui.

Le sacrifice avait brisé ses forces.

Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et fit deux pas

vers Catherine.

--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme?

Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est

un gentilhomme qui apparaît!...

La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume de Panigarola se

montrait en partie. Dans sa main crispée, le moine tenait encore un

papier chiffonné.

--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...

--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...

Catherine répondit:

--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-être...

Au même moment la reine s'écria:

--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il

ici à la place du prêtre qui m'attendait?...

Marillac s'était penché; de la main crispée du moine, il avait arraché

le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste fébrile, de

ses doigts qui tremblaient, il le dépliait, le défripait...

Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme dans deux étaux

par deux mains frêles, glacées, douées, satinées, mais convulsivement

serrées. Le visage d'Alice lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs

regards échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,

terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte:

--Ne lis pas...

--Alice, tu sais ce qu'il y a là?

--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime,

tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux!

Ne lis pas le papier de cet homme!

--Alice! Tu connais cet homme!

Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations. Ils ne les

reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'épouvante était dans la

voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupçon.

La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de prendre le papier.

Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se défit de l'étreinte et

monta jusqu'à l'autel, posa près du tabernacle la lettre que ses doigts

ne pouvaient plus tenir.

Alice se mit à genoux et murmura:

--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme

tu as été adoré... adieu...

Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son

index, elle le mordit.

Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine

et attendit la mort.

A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac lut ces mots:

«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que j ai eu du marquis

de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on

retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne...»

Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans la main du

moine.

Le comte se retourna: décomposé à ce point que Catherine ne le reconnut

pas,--Catherine qui, à deux pas, ramassée sur elle-même, son poignard à

la main contemplait cette scène.

Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue étrangement

pure, dans une extase d'amour, transfigurée, purifiée par la mort qui la

gagnait, elle dit:

--Je t'aime!...

Marillac ne la vit ni ne l'entendit.

Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge de douleur

appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas écrasé, une singulière

lucidité dans son esprit éclairait violemment un seul point,--une

question qu'il se posait:

--Comment vais-je mourir?

Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il n'y avait plus en

lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela

lui semblait une impossibilité.

Son regard vitreux tourna autour de lui.

Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les

yeux rivés à lui, ne voyant que lui, répéta:

--Je t'aime...

Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.

A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était appuyé, et,

d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle.

Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle

était sous le charme de l'horreur. Confusément, elle se disait qu'elle

avait outrepassé les limites.

Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit.

Quel sourire!...

Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt:

--Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de

cette manière?...

Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité tout entière.

Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un

geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait être une croix et

qui était un poignard, et elle gronda:

--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est

pour le service de Dieu! Dieu le veut!

Et, d'une voix tonnante, elle répéta:

--Dieu le veut!

Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église. On eut dit que

la tempête qui mugissait au-dehors avait défonce les portes et que les

rafales accouraient vers le maître-autel. Un bruissement de robes qui

se froissent et se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits

de chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le

tumulte de ces voix éclatant en imprécations sauvages...

--Dieu le veut! Dieu le veut!

Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des

têtes féminines convulsées par la haine et la peur, il vit l'ombre se

hérisser de lueurs de poignards...

Puis son regard tomba sur Alice.

Et il ne vit plus qu'elle!

--Je t'aime...

Et il n'entendit plus que ce mot.

Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à grand tracas; il

lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tête, que ses

muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis

brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'éloigna,

l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il était

fou!

Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à marcher vers Alice.

Elle répéta:

--Je t'aime...

Et il répondit de sa voix d'amour:

--Je t'aime... Attends-moi... partons...

--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...

Au même instant le corps de son amant s'abattit près d'elle; plus de dix

coups de poignard l'avaient frappé en même temps.

--Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?... Ecoute!

Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...

Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle,

la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue,

Alice s'attachait désespérément au corps et haletait:

--Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule!

Un hurlement énorme emplit ses oreilles.

--A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise!

De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.

A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice aperçut

alors, dans une suprême vision, la reine qui, debout, appuyée à l'autel,

son poignard levé au ciel, son pied posé sur la poitrine de Marillac,

hideuse et flamboyante, rugissait:

--Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu!

--Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice.

--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les

ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!

Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la tête livide de

son amant comme pour le montrer à Catherine. D'une main elle s'accrocha

violemment à la robe de la reine.

Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les

poignards s'agitaient, que les bouches écumaient, que les yeux

étincelaient, dans la tempête des serments, la malheureuse, comme dans

une dernière lueur d'espoir, jeta cette clameur:

--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton

fils! Regarde! Le voilà...

A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en

murmurant:

-Je t'aime!...

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 47 / 110 题