LES RIBAUDES

En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura était seule dans

la petite maison de la rue de la Hache.

A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac était

arrivé.

--Alice? demanda-t-il.

--Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée de vous

attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jésus? Jamais je n'ai vu Alice

aussi radieuse.

Marillac sourit.

--Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que je me rappelle bien

ses paroles... Mon Dieu, la chère entant, comme elle est heureuse!...

--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous

--J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier coup de minuit, pas

avant, pas après, où vous savez...

--C'est bien...

--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je

voudrais savoir, moi aussi!

Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne

dame!...

--Dieu vous conduise, monsieur le comte!

Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette pièce paisible

où si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et

disparut.

La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte du jardin en

le comblant de bénédictions émues. Puis elle était rentrée, s'était

enfermée soigneusement et, s'étant assise, elle se mit à attendre.

Neuf heures sonnèrent.

Alors, elle grommela:

«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant à elle... elle est

en bonnes mains.»

Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:

«_E finita la commedia_. Je commençais à m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me

voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple.

Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge où je puisse passer

trois au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner

l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je suis riche!»

Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça la serrure en deux

coups de marteau.

Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé tout ce qu'elle

voulait emporter: une sacoche et un coffret.

Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de Marillac: Laura

les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux

jetèrent un double éclair, sa bouche édentée grimaça un sourire.

La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux

d'écus d'or--toute sa fortune!

«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura

la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a remis la reine...

Un coup violent retentit au-dehors.

Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait et, dégainant

un poignard, elle se posta derrière la porte.

«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La

reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!»

Le même coup violent se renouvela et un long gémissement traversa la

maison.

Laura, alors, respira:

«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre...»

Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux

d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut à sa proche chambre, revint

avec un petit sac.

«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dédain. Voilà ce

que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services.

C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!»

Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma

solidement.

Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma la porte du

jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'éloigna aussi rapidement que

le lui permettait le poids de sa sacoche.

Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se mit à la suivre.

Il était alors neuf heures et demie.

Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas passaient en courant

au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonné; les auberges et

hôtelleries étaient fermées...

Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.

Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis

l'époque où elle était venue, elle n'avait guère quitté la rue de la

Hache. Enfin, elle se trouva complètement égarée.

Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle.

Elle entendait des chuchotements. Peut-être l'homme qui la suivait

parlait-il à ces gens... Peut-être... car, à diverses reprises, les

ombres, qui avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.

Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...

«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la maison avant le

jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine

m'avait menti!... Si elle était revenue!...»

Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.

A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait dans une rue

étroite et venait d'apercevoir un peu de lumière filtrant entre les

jointures d'une porte.

Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une lumière

livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balançait

au-dessus de la porte en grinçant au vent.

L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant et causant.

«C'est une auberge!» gronda-t-elle.

Et elle s'élança vers la porte.

A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et

renversée sur la chaussée, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa

bouche pour l'empêcher de crier.

Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir furieux.

--Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait la méchante! A bas

les pattes! En voilà une enragée!...

La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se

retira; Laura se mit à hurler:

--A moi! Au guet! Au meurtre!

Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui s'était retirée

de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y

enfonçaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une

pression savante...

Laura se débattit quelques instants encore.

Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tête roula sur

son épaule, ses ongles s'implantèrent dans la boue de la chaussée.

Elle était morte.

Le truand la palpa, la retourna en grommelant.

Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa, et un sourire de

satisfaction balafra son visage, comme les éclairs balafraient le ciel

noir.

Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.

«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà une qui ne parlera

plus jamais!»

Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper à cette

rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.

Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de façon

qu'il ne pût être mouillé par le ruisseau du milieu de la ruelle.

«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici

riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaité la richesse! Par les

tripes du diable, il y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en

suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille

livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième cadavre,

depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize

cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit...»

Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit dans cette

conscience obscure.

Il continua son monologue, attendant un nouvel éclair pour voir une

dernière fois la vieille, peut-être par cette terrible curiosité du

criminel, ou peut-être simplement pour s'assurer qu'elle était bien

morte.

Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:

«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien

son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le

seigneur astrologue ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni connu!

Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon métier. L'homme me dit:

combien pour une vieille femme?--Cinq écus de six livres, ce n'est pas

trop. Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue

Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers

huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu

attendras qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris, n'est-ce

pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore.

Maintenant, écoute bien. Si tu n'exécutes pas bien la chose, si tu

frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît, mon

brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite

et bien faite!--Alors, écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu

auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres;

c'est pour toi!...»

Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.

«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle journée! Il me

semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et

la vieille est bien sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai

suivie! Et la voilà morte!... A moi les quarante mille livres!»

Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée du cadavre.

Le truand se releva.

«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons

là, j'ai soif...»

Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra

et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous

la table.

Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tâta les rouleaux

d'écus, sentit les pierres sous ses doigts.

«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne

suis-je pas plus joyeux?...»

Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune que renfermait

la sacoche?...

Peu nous importe, au fond.

Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît de notre récit

sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une

ombre qui passe; nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par

Catherine, qui avait toutes les prudences.

Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.

Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret des

deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.

Il y avait nombreuse société, surtout composée de femmes, dans ce que

Catho appelait la grande salle.

Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En vente, cette

«grande salle» était assez étroite. Elle contenait cinq tables. A

chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes,

physionomies féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui

composaient la clientèle nocturne du cabaret.

En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée le jour par

des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un véritable repaire.

Catho ne s'était jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses

anciennes connaissances.

Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnête

cabaret qui fût dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une

véritable caverne où se réfugiaient des gens poursuivis par le guet, des

ribaudes qui attendaient la bonne fortune.

A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée encore. Elle était

attablée dans un étroit cabinet, attenant à la salle publique, et

causait avec deux jeunes femmes.

Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures dans le cabaret,

et, comme cette visite s'enchaîne étroitement à divers incidents de

l'histoire que nous racontons, il est intéressant que nous reprenions du

début la conversation qu'elles eurent avec Catho.

Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança à leur rencontre

en disant:

«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a

vues... Sûrement, vous avez quelque chose à me demander...

--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose à te demander,

fit l'une des deux femmes.

--Et c'est grave, ajouta l'autre.

--Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous

êtes toujours à court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette,

tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour

faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette, tu me dois Je

ne sais plus combien d'écus... Vous êtes deux paniers percés...

--Mais aussi, comme nous t'aimons!

--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de côté...

S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrivé à moi! Si vous perdiez

votre beauté du diable!

Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse du cabaret

s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses

préférées avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.

Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à cause des défauts

qu'elle leur reprochait.

La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de

coude que lui donna Pâquette.

--Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées à une fête...

--Pour quand? fit Catho souriante.

--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous préparer...

surtout si tu nous aides.

--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque

collier, quelque ceinture?

--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons décemment vêtues,

comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des

juges, des prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette et

moi, nous avons passé la journée à examiner nos robes... Toutes bonnes

pour notre métier... corsages ouverts... ceintures éclatantes: non,

il n'est pas possible que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et

pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici à

dimanche, et même samedi soir, tu nous aies habillées...

Catho leva les bras au ciel:

--Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fête où doivent

paraître des juges et des prêtres et où vous ne pouvez paraître avec ces

robes, qui pourtant vous vont à merveille?

--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.

--Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!

--Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir questionner.

Catho demeura stupéfaite.

La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent que c'était bien

vrai.

--Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière Voir souffrir un

pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et

j'en frémis encore lorsque j'y songe.

--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Pâquette

veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort

généreux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...

--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir torturer? Le gouverneur

du Temple?

--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.

--Et où devez-vous voir la question?

--Au Temple même. Nous serons cachées dans un cabinet proche de la

chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin,

si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues

pour l'assister.

--Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...

--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit

Pâquette.

--Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!

--Et nous attirer sa colère!

--Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il

faut.

--Pour samedi?

--Pour samedi soir, c'est entendu!

Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent la digne

aubergiste.

--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va

questionner?

--Ils sont deux, fit Pâquette.

--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?

--Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et le fils.

Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains, en tremblant,

s'occupaient à déchiqueter une tartelette.

Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.

Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan quinze jours, ou un

mois, elle ne se souvenait plus.

Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût pu ressentir une

telle angoisse, une si profonde révolte de son coeur et de sa chair à

l'idée que cet homme devait mourir.

Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment

qui fait souffrir. Etait-elle bonne? méchante? Elle ne savait pas.

Rarement, elle avait pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se

voir marquée au visage et enlaidie après sa maladie.

Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais

inspiré qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme

semblable à lui. Sa fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance,

l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine

qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un être à

part.

Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se regardant au miroir.

Mais la pensée ne lui fût jamais venue qu'elle pouvait aimer le

chevalier.

Ils devaient mourir!

On devait les torturer!...

Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur

l'heure, elle aussi.

--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette.

Est-ce que tu connais ces hommes?

--Moi? Non..., murmura Catho.

--Alors... c'est entendu? nos robes...

--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi...

Et vous dites que la chose est pour dimanche?

--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...

--Ah!... samedi soir...

--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à souper samedi soir, à

huit heures... tu comprends?

--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.

Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et se retirèrent.

Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa tête dans ses mains,

et murmura:

«Dimanche! Dimanche matin!...»

Et, alors, elle se prit à sangloter.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait être

appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient

Pâquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc,

après avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister à la hideuse

scène, s'était repris à temps. Mais, comme il tenait à s'assurer leur

visite, il leur avait affirmé que la chose se ferait le dimanche: au

moment de tenir sa promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il

en serait quitte pour leur dire que la question avait été avancée d'un

jour.

Ceci établi, revenons à Catho.

Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.

L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après les premiers

sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche

qui indique les résolutions inébranlables:

«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à dimanche, j'entre au

Temple!»

Au moment où elle prit cette résolution, des cris retentirent dans la

grande salle.

Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener

quelque couleur et pénétra dans le cabaret en grondant:

--Que se passe-t-il encore?

--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!

--C'est la Roussette et Pâquette!

Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'étaient

des ennemies acharnées des deux filles, jalouses de leur succès et de

leur beauté.

Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres

circonstances, les eût laissées parfaitement indifférentes.

--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!

--J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais regard! criait une

autre.

--Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.

La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur

innocence.

--Silence, toutes et tous! commanda Catho.

Le silence se rétablit à l'instant.

--Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.

--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitié, j'en

ferai une maladie...

Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille à tignasse

jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les

deux pauvrettes abasourdies, épouvantées par la soudaine accusation qui

pesait sur elles.

--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.

La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balança un instant et

commença:

--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le

Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine

dehors, voilà Jacques le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a

là?»

--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le

Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons?

La Roussette et Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles

achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?

--C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde et

Fifine-aux-soldats.

--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà morte.

--Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait encore!

Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et jurèrent qu'elles

s'étaient heurtées dans la nuit à ce cadavre et qu'elles avaient voulu

voir seulement s'il n'y avait rien de bon à emporter.

--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je

vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!

Catho saisit la fille par le bras.

--Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui

est venue mourir à ma porte. C'est-il la première fois? Qu'as-tu à dire?

Va chercher la prévôté, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est

devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, j'en sais

long sur ton compte... et vous toutes hein?

Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle du cabaret.

--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première fois qu'on parle

de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de

belles!...

--Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.

--Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!

La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu

plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette et Pâquette. La paix se

rétablit. Deux truands se chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin

d'écarter tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la

société se dispersa.

Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner à leur tour,

Catho les retint:

--Restez, je veux vous parler! dit-elle.

L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.

Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre et, là, elle leur

dit:

--Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?

--Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...

--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne

pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand même ce

ne serait pas vous, tout vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver

que vous avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,

donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... écoutez-moi!

Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la tête. Elles

tremblaient de terreur.

--Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne dis rien. Si vous

ne m'obéissez pas, je vous dénonce. Choisissez.

--Commande! dirent-elles en claquant des dents.

--Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas une heure de plus;

c'est facile.

--Que faut-il faire?

--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez

coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas

peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.

--On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.

--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte

d'ici à samedi soir, je cours chez le grand prévôt.

--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?

--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je vous habille comme

des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au

Temple.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 43 / 110 题