L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)

Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la première journée

des fêtes données en l'honneur du grand acte qu'avait été le mariage

d'Henri de Béarn et de Marguerite de France, cette première journée

s'achevait dans une joie sans mélange.

Au-dehors, tout était silence et ténèbres.

A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était plongée

dans une profonde obscurité.

Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, grâce à

quatre flambeaux qui brûlaient sur l'autel.

Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût frappé le visiteur

qui fût entré à ce moment-là, si toutefois quelqu'un eût pu entrer:

chose difficile, car les portes étaient fermées, et à chacune de ces

portes, au-dehors, dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes

montaient la garde.

Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon convenue, ils

devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait à ce quelqu'un, du dedans.

Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre

personne qui se serait approchée.

Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes

inconnues qui devaient venir.

Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, se trouvaient

rassemblées une cinquantaine de femmes.

Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six

rangs, et causaient entre elles à voix basse; il en résultait un murmure

confus qui n'était pas un murmure de prières.

Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.

Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les conversations.

Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la plus vieille

n'avait pas vingt ans.

Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; elles avaient des

yeux hardis, hautains, et même durs.

Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces femmes était

souverainement belle, de cette beauté qui inspire de tragiques amours.

Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une dague.

Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même armurier, étaient

cachées dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.

Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait une croix.

Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de ces croix, portait

pour unique ornement un beau rubis.

Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix de ces poignards

attachés aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.

Dix heures sonnèrent...

Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.

Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes

filles tournèrent la tête vers le maître-autel...

«La reine! Voici la reine!»

Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, courbées,

frissonnantes.

Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de l'église, probablement

de la sacristie.

Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des veuves

l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, une couronne royale en

or vieilli jetait de vagues reflets.

Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.

Toutes s'agenouillèrent.

Puis le fantôme se releva et monta les trois marches de l'autel.

Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui couvrait son

visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant,

muettes, violemment impressionnées, la regardaient avec une sorte de

crainte superstitieuse.

La reine jeta un long regard sur ces filles.

Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.

Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers elle étaient comme

pétrifiés par l'angoisse de cette mise en scène. Et elle-même, à la

sourde émotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout

l'effet qu'elle avait dû produire.

Oui, la reine était émue!

Un souvenir traversa son esprit.

Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant

au son des violes sur le champ de bataille avec ces mêmes filles qui

étaient devant elle; elle entendit les éclats de rire de ses femmes

lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner

le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tête le son

des violes se mêlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on

bombardait les huguenots en déroute.

Du sang et des danses!

Des cadavres et des jeunes filles qui rient!

De la mort et de l'amour!

L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, de ces

formidables contrastes.

Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie de silence,

l'escadron volant était là, non pas au complet: sur les cent cinquante

filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en

ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles

dont elle était très sûre.

Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps et âme. Leur

admiration pour la souveraine maîtresse tenait de l'adoration.

Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les passions, par les

plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance et de superstition, dans un

couvent elles eussent été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme

de Catherine les brûlait...

Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer autour d'elles

d'effroyables passions...

Tel était l'escadron volant de la reine.

--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous allez délivrer le

royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprême victoire... J'ai

voulu la paix avec les hérétiques: Dieu m'en punit. Je suis frappée dans

ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes mes

véritables filles selon mon coeur.

Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment de terreur

que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait

distiller. Elle continua: «Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma

consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible

lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les plus implacables ennemis

que Dieu ait suscités aux hérétiques, parce que vous êtes enfin les

guerrières de Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous

devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hécatombe

s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or,

mes filles, tout est prêt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres,

cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche,

assassiner les cinquante fidèles de la reine dont chacune aura été

attirée dans un guet-apens.

Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent leurs dagues.

Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.

Un geste de la reine calma cet orage.

Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.

--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la

trahison vient de ceux à qui j'avais donné toute ma confiance. Parmi les

huguenots, il en était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection.

Parmi vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-là

qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui a agencé, combiné,

fomenté le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis,

puisque vous serez toutes égorgées!»

La reine parlait sans colère.

Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées d'horreur.

--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous

a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! Elle a choisi parmi mes

cent cinquante amies les plus résolues, les plus fidèles, les plus

guerrières, vous toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle

Alice de Lux.

--La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.

Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, de menaces sur

ces bouches convulsées, bras levés, mains frénétiques, agitant les

poignards, tempête que Catherine, livide dans ses voiles noirs,

immobile et raide, dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements

s'apaisèrent.

--L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a combiné le

massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une

véritable amitié: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, dès

que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel

et vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici là, ne se

hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement frappée. Dimanche,

tout danger sera écarté. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvées.

Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et

Marillac seront ici.

Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine sourit.

Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi d'abord. Un

saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est

chargé de punir les deux traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés

par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le

veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger.

Vous, pendant l'exécution, massées contre la grande porte, invisibles,

vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hésitait...

si sa main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient

trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le

reste. Ce signal...

Catherine dégaina sa dague et la leva comme une croix.

--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le

silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!

Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante

filles en eurent un recul d'épouvante.

Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable rafale de haine,

soulevées par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards

en croix et un seul hurlement gronda, funèbre et sourd:

«Dieu le veut!...»

Un grand souffle de superstition courba toutes les êtes... L'obscurité

se fit soudain complète... Les cierges de l'autel s'éteignirent... Quand

les filles de la reine se redressèrent, elles virent Catherine qui,

ayant éteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.

Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance,

l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se

glissèrent à la place qui leur avait été désignée.

Et, le poignard à la main, elles attendirent.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 36 / 110 题