Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les cloches de
Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, les cloches des églises
voisines ne tardèrent pas à repondre, en sorte que bientôt, dans l'air
pur et léger de la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des
voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.
Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient
par bandes nombreuses, les femmes traînant après elles des gamins qui
trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes bonnes choses
qui se débitaient rapidement.
Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans ce peuple et
cela prenait une grande rumeur de fête.
Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menaçant
dans ces physionomies.
Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la plupart des
bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint de drap des dimanches,
portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des
pertuisanes.
Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'épaule.
Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame le mariage
d'Henri de Béarn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles
IX appelait déjà la reine Margot.
Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis
et empêchaient la foule d'approcher des marches qui montaient au
grand porche central de l'église. La double haie de soldats, hérissée
d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis,
jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le
trouvaient déjà occupé par une foule entassée. Les nouveaux arrivés
poussaient pour avoir une place. Ceux qui étaient déjà installés
résistaient: de là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.
Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquiétante lourdeur;
puis des clameurs éclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les
groupes, on s'entretenait de choses menaçantes; il se trouvait bien
par-ci par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait
Madame Marguerite et qui était, disait-on, un miracle de richesses ou
encore, de la somptuosité des carrosses de cérémonie... mais vite, on
revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.
Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de
croix, c'était la question de savoir si le roi de Béarn et ses damnés
acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns
faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait
se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait
pénétrer dans le lieu saint.
On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner de force dans
Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende honorable.
Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du
Louvre se mirent à tonner.
Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine, une sorte de
houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se
tendirent, des cris de femmes à demi étouffées retentirent, mais furent
couverts par une clameur énorme, d'une sauvage expression:
«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»
Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers
renforcèrent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple
rang de chaque côté.
Les bourgeois vociféraient.
Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi protégés.
Mais il fut évident aussi que cette foule, savamment portée au suprême
degré de l'exaspération, deviendrait terrible si par malheur on la
laissait se déchaîner!
La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors
d'atteinte, exaspéra la multitude.
Et cette exaspération éclata en violents murmures contre le roi, qu'on
accusait tout haut de protéger les hérétiques.
«Il nous faut un capitaine général!...»
Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois armés, courut de
bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.
«Guise! Guise! Guise, capitaine général!
«A la messe les huguenots!»
Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre hérauts à
cheval, magnifiquement vêtus de drap d'or, les armoiries royales brodées
en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaçonnés de longues housses
flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette à
bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.
«Les voilà! Les voilà!...»
Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines
éparses se résorbèrent en curiosité.
Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante, et des
applaudissements éclatèrent même.
Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut une compagnie des
gardes à cheval, commandés par M de Cosseins: c'était tous des cavaliers
de haute taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants
d'acier et de broderies.
Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval était tenu en
bride par deux valets, et qui précédait une centaine de seigneurs, tous
de l'entourage du roi de France.
Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues
avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait
d'apparaître. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de
fièvre; il avait été pris par une de ses crises au moment de sortir du
Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils
froncés, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui
passa dans un grand frisson de défiance. Près de lui, Henri de Béarn,
très, pale aussi et pourtant souriant, considérait le peuple avec
inquiétude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux
menaçants.
Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par huit chevaux blancs,
on vit alors Catherine de Médicis et Marguerite de France: la vieille
reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il,
attristée par la cérémonie qui se préparait; sa fille Margot, radieuse
de beauté, indifférente à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des
lèvres.
La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent des
hurlements forcenés de:
«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»
Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du carrosse, ce
furent des ricanements qui éclatèrent. «Bonjour, madame, cria une femme;
votre mari a-t-il été à confesse, au moins?»
Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt après les
vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-à-dire
Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon, et la duchesse de
Lorraine, deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule
accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le maréchal
de Tavannes, le maréchal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le
chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vêtus de costumes
d'une réelle splendeur.
Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:
«A la messe! A la messe!»
Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes non moins
riches, mais plus sévères que les catholiques.
On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du cortège. Mais
cette séparation très nette entre les gentilshommes catholiques et
protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots à la fin,
à part quelques-uns comme Coligny et Condé qui occupaient leur rang
naturel, permirent à la multitude mille suppositions, dont la plus
essentielle était qu'on avait voulu mortifier les hérétiques.
Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux quolibets, aux
plaisanteries, aux insultes.
Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages de
chaque carrosse pénétraient sous le grand porche, où l'archevêque et son
chapitre se trouvaient réunis pour accueillir les deux rois, la reine et
la fiancée.
Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Crucé, Pezou
et Kervier, toujours inséparables.
Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval avaient formé un
demi-cercle autour du porche, de façon à dessiner une nouvelle barrière
renforçant la barrière de hallebardiers et d'arquebusiers.
Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître des cérémonies,
de ses acolytes et de douze hérauts à pied sonnant de la trompette,
entrèrent les premiers dans Notre-Dame.
Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à la rencontre du
roi et, fléchissant à demi le genou, lui offrit l'eau bénite dans une
aiguière d'or, en lui disant que cette eau avait été apportée par lui de
Rome et prise au bénitier de Saint-Pierre.
Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se signa lentement,
jetant un regard oblique sur Henri.
Le chef des huguenots comprit que tous les yeux étaient fixés sur lui,
et qu'on attendait qu'il fît le signe croix.
--Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc une superbe
assemblée d'évêques. Béni par un aussi grand nombre de saints, mon
mariage ne peut manquer d'être heureux.
En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de façon
qu'on pût à la rigueur admettre qu'il s'était signé. Charles IX sourit
faiblement et se dirigea vers son trône.
Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef qui, dans le
scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des
tentures brodées qui tombaient du haut des voûtes, dans la clameur des
cloches, des chants solennels et des trompettes, présenta alors un
spectacle d'une magnificence inouïe.
Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment plus menaçantes,
et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Océan par les heures de
tempête, faisait frissonner Charles IX qui, livide, écoutait;
«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»
Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de
mettre pied à terre devant le grand porche.
Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés, silencieux,
ou formant des groupes qui causaient entre eux à voix basse, sans
paraître entendre les hurlements.
--A la messe! à la messe! vociféra Pezou.
--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.
--Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.
Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme dans le groupe
qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi
il s'agissait, riait en criant:
«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la messe!...»
Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le premier, c'était
l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:
«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un autre...»
Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se penchant vers
l'oreille du Béarnais, avait murmuré:
«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au
camp, ni à la ville, ni à la cour.»
Le troisième; c'était Marillac.
Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en
témoignage de son affection et pour avoir le droit de la protéger, la
reine mère avait reçu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.
Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra. Il fût entré en
enfer. Il la vit en effet. Elle était tout près de la reine, habillée de
blanc. Elle était toute pâle. Ses yeux étaient baissés.
«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des yeux.
Alice, à ce moment, songeait ceci:
«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre
qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah!
libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour
moi.»
Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la liberté,
c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensée pour le
pauvre petit être abandonné, pour son fils, pour Jacques Clément!
La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel, sur un trône
un peu plus bas que celui du roi, placé sa droite. Autour d'elle, ses
filles d'honneur préférées sur des sièges en velours bleu, parsemé de
fleurs de lis.
Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait
debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du pape, Salviati. Il était à demi
penché vers la reine, qui semblait très attentive à lire dans son livre
d'heures.
--Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine du bout des lèvres.
--Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous faites la paix avec
les hérétiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?
Catherine répondit:
--Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny est mort!
Salviati tressaillit.
--L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous, plus hautain que
jamais.
--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?
--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...
--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.
--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.
--La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit Catherine sans
émotion.
Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put s'empêcher de
frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:
--Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi
qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.
--Madame!...
--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix
funèbre.
En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait.
Salviati, pâle comme un mort, avait lentement reculé.
Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne qui paraissait
plongée dans la plus évangélique méditation, mais qui, manoeuvrant son
regard à droite et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se
passait autour d'elle.
Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la soeur de Charles IX,
la fille aînée de Catherine.
Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable de soutenir une
conversation suivie en latin et même en grec, éprise de littérature, de
moeurs faciles, Marguerite était l'antithèse vivante de sa mère. Elle
avait horreur des violences, horreur du sang versé, horreur de la
guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré la vertu
domestique comme un préjugé. Mais nous voulons seulement retenir que
Margot, jusque dans ses débauches, conserva une élégance d'attitude et
d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.
Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa
place dans le cortège, il avait dit au roi:
--Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour le roi de Navarre,
pour moi, et pour tous ceux de ma religion.
--Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en donnant Margot à mon
cousin Henri, je la donne à tous les huguenots du royaume.
Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi
pour la vertu de sa soeur, fut rapportée aussitôt à Marguerite qui, avec
son plus charmant sourire, repartit:
--Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure,
et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.
Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de
sa mère et de l'envoyé du pape. A ce moment, elle était agenouillée près
d'Henri de Béarn, qu'elle poussa légèrement du coude.
Henri, un peu pâle et souriant quand même de son sourire narquois,
étudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulée, les gens
qui l'entouraient.
--Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis que l'archevêque
psalmodiait, avez-vous vu ma mère causer avec le révérend Salviati?
--Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant écouter
religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose
espérer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.
--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de
nous.
--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.
--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?
--Si fait. Je sens l'encens...
--Et moi, je sens la poudre.
Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la première fois,
peut-être, il la comprit bien. Car, baissant la tête comme pour une
prière, il murmura d'une voix où, cette fois, il n'y avait plus
d'ironie:
--Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?... Puis-je
réellement compter sur vous?
--Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un accent de ferme
franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons à
Paris...
--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur
que d'une chose?
--Laquelle, sire?
--C'est de me mettre à vous aimer.
Margot eut un sourire plein de coquetterie.
Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité pour tout le temps
que vous logerez au Louvre?
--Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec une émotion contenue.
Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux époux, pendant
que se déroulait la cérémonie nuptiale:
Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en grande pompe de tout
le chapitre de Notre-Dame, le cortège se reforma: cardinaux, évêques,
archevêques rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent
jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la
main à la nouvelle reine; Catherine de Médicis, Charles IX, les princes,
passèrent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent de joyeuses
fanfares; les cloches recommencèrent leurs mugissements; le canon
gronda, le peuple se mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle
énorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du
Louvre.
Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt. Mais, dès que
Marguerite eut reçu les salutations et les voeux de la multitude des
seigneurs, dès qu'on se fut répandu dans les salles, elle entraîna son
mari jusque dans son appartement.
--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait
dresser deux lits. Voici le mien, et voici le vôtre. Tant que vous
dormirez dans ce lit, je réponds de vous, sire!
--Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?
--Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais rien qu'une chose.
C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait pénétrer, pas même le
roi.»
Henri baissa la tête, pensif.
--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence
soit remarquée. On pourrait soupçonner que nous parlons d'amour...
--Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais avec un frisson.
Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient et des choses
qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles
de fête.
«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.
--Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de la messe... et
je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant ses inquiétudes sous
une apparence de joviale galanterie... Car ma première messe me vaut la
femme de France qui a le plus d'esprit et de beauté.
Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.
--Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième messe?
--Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.
Et, en elle-même, elle pensa:
--Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le trône de France.