ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN

Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de Montmorency,

par une chaude soirée des premiers jours d'août. Dans la chambre qu'il

occupait à l'hôtel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en

guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.

C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue

rapière, non sans s'être assuré que la pointe n'en était pas émoussée.

En outre, il se munissait d'une courte dague, présent de Montmorency,

portant la marque des fabriques de Milan.

«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse; mais j'espère

que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»

Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd crépuscule d'été

commençait à voiler Paris.

Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes

croisées, la rapière en travers des genoux, et se mit à réfléchir.

«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me

suivre, car il n'en fait qu'à sa tête. Or, je veux être seul à traiter

cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien

maître se trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot, et,

alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il

est inutile que le chevalier soit tué en même temps que moi... Oui, mais

si je suis tué!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»

Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il entendit sonner dix

heures.

Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du suisse et sortit

de l'hôtel en prévenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-être

fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait

entrepris un voyage.

Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans hâte jusqu'à la

Seine et, comme le passeur était couché, s'en alla traverser le fleuve

au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.

Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea vers le Temple, et

il était à peu près onze heures lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes.

Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.

Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu, se trouvait un

jardin clôturé d'un mur.

Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui était telle

encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.

Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commença à

manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il était minuit

lorsque Pardaillan, à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.

L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel. Pendant le

séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez étudié la localité,

selon son expression, pour être sûr de s'y conduire les yeux fermés. Il

traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir où se trouvait

la fameuse entrée des caves et sourit en se rappelant la grande bataille

qu'il avait soutenue là.

Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença à monter un large

escalier et arriva au premier étage; puis, ayant longé un corridor,

il s'arrêta devant une porte: c'est là que commençait l'appartement

particulier du duc de Damville.

«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»

Le vieux routier se posa ces questions.

«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»

Et il allongea la main pour voir si la porte était fermée.

Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et le maréchal de

Damville parut, un flambeau dans une main.

--Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur

de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine

d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...

Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à émouvoir que soit

un homme, il n'est pas sans éprouver quelque violente secousse lorsqu'il

est soudain surpris par un ennemi mortel au moment même où il croyait

surprendre cet ennemi.

Cependant, par un énergique effort de volonté, le vieux routier se remit

promptement, et, saluant de bonne grâce, il répondit:

--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses

urgentes à vous dire.

--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse

évité la peine de crocheter mes portes.

--Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On crochète ce qu'on

peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...

--Mais entrez donc, je vous en supplie!

Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma la porte.

Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle

s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon.

C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.

--Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc,

monseigneur?

--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On

attend toujours un homme comme vous.

--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu de ma visite,

dit Pardaillan qui songea à Gillot.

--C'est la vérité, répondit Damville.

--Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui

vous a prévenu?

--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce détail. Un

de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la

plus vive amitié... ce brave Orthès...

--Le vicomte d'Aspremont!

--Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a pour vous une telle

affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne

fût-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'intéressant à

vous dire.

--Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une

conversation engagée entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra

bien que le dernier mot reste à l'un ou à l'autre.

--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthès,

dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de rôder autour de

l'hôtel Montmorency.

«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»

--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon

enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entré par la

grande porte et m'a prévenu de votre visite. J'étais sur le point de

me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de

veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voilà.

--Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez

la condescendance à ce point, vous me permettrez bien de vous poser une

petite question, une seule?

--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question

extraordinaire, vous avez droit à toutes les questions!

Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de pâlir!

Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?

Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire la

torture!...

Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:

--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes seul.

--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et décharger votre

coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers

autour de moi pour faire honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs,

voyez!

A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon:

l'une par laquelle Pardaillan était entré; la deuxième qui donnait sur

la chambre à coucher; la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.

Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut douze gardes sur deux

rangs, armés de hallebardes.

Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.

Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de gentilshommes

apparurent à Pardaillan: ils avaient tous l'épée à la main.

--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.

Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal ayant refermé la

porte. Il alla alors ouvrir la troisième, et, cette fois, ce furent six

arquebusiers, prêts à faire feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès,

prêt à donner le signal d'une décharge.

«Je suis pris!» se dit Pardaillan.

--Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant les sourcils. Mon cher

monsieur, vous veniez pour m'assassiner.

--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour

vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais

même prévu le cas où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse

réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous eusse dit

ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement quelques braves gens qui

ne demandent qu'à vivre heureux et tranquilles et que vous avez résolu

d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous

rendre un signalé service que de vous empêcher d'en faire encore. Voici

votre épée, voici la mienne. Défendez-vous bien, car j'ai la prétention

de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous eusse

dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire. Vous ouvrirez ces

trois portes. Il y aura de nombreux témoins pour affirmer que Mgr Henry

de Montmorency, maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné, mais

bien tué légalement par la grâce de Dieu et de ma rapière.

Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il avait le culte du

courage.

L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui hérissait

sa moustache, sa tranquillité parfaite dans une aussi terrible

conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.

--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu le cas où c'est

moi qui vous eusse tué....

--C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne

vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je

vous dirai qu'au métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,

et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.

--Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse pas voulu vous

accorder l'honneur de me battre avec vous.

--Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre rencontre des

Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous avoir prouvé que mon épée vaut

la vôtre.

Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans

surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.

Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son fauteuil, le

regardait d'un air de bonhomie qui apparut au maréchal comme un excès

d'intrépidité. Il s'accota à la haute cheminée et dit lentement:

--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute

estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le prouve encore en ce moment

par ma modération. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort à

l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter

à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un de mes amis,

lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi sûrement que

pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette

seule différence que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie

pourrait durer plusieurs heures et même plusieurs jours... En effet, qui

êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi à Margency autrefois;

aux Ponts-de-Cé, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné

votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous étiez de mes amis;

vous m'avez encore trahi de la façon que vous savez. Par miracle, vous

avez échappé à ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp

ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?

--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé à me faire votre

second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir

votre complice dans une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le

Louvre et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez

ordonné de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de

tenir tête en rase campagne à l'armée royale si vous m'aviez confié la

poignée d'hommes dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire

le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous

donner, monseigneur! Mon épée, mon sang, mon énergie; vous avez voulu

faire de moi l'espion de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime.

Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas

trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si

j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon et gagner dans cette ignominie

vos propres richesses, je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire

que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur

cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous êtes séparé par

votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est

rare, croyez-moi.

Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait le vieux routier

en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:

--Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?

Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.

--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer, chose abominable

et monstrueuse dont votre fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu

tout au moins... confier...

«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa modération, songea

Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parlé!

Et, tout haut, il ajouta:

--A quelles personnes, monseigneur?

--Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être pas votre

générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!

--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits!

N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de

donner cette arme à votre frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous

séquestrez la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle pas de

l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement les choses où elles en

sont: vous faites fermer les portes de Paris au maréchal; vous le tenez

prisonnier, lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que

vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser tous!... Je vous

le déclare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre

dénonciateur, j'ai du moins pensé que je devais tout dire au maréchal

votre frère, afin qu'il puisse au moins se défendre...

--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de

désespoir.

--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas.

J'enrage d'avoir gardé le silence: c'est mon fils qui m'a empêché de

parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret

confié à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître, je me

tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il l'ose, pour s'emparer

de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde,

pas même un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!... Voilà ce

que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me suis tu, monseigneur!

--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?

--Rien, monseigneur; ni lui ni personne!

Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur avait été telle qu'il

ne songeait même pas à relever ce terme de félon dont Pardaillan venait

de le souffleter.

En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.

Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derrière

laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.

Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.

--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?

Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:

--Vos conditions, monseigneur?

--Simplement de ne pas me gêner dans ce que je vais entreprendre: vous

et votre fils, vous sortirez de l'hôtel Montmorency; vous vous en irez

de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons

chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura

deux mille écus.

Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.

--Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé par votre fidélité à

garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les

oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier,

je veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas me souvenir

que vous vous êtes introduit dans cet hôtel pour me tuer. Je vous dis:

Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon

prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez

lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes épées qui

vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous êtes pris, mon cher.

Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous êtes libre.

--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y

prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais défiant; sur ma simple

parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hôtel.

Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les yeux du maréchal,

qui répondit:

--Je ne prendrai que les précautions indispensables; vous allez écrire

une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous

retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le

chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole

de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-même

avec quelques amis jusqu'à telle porte de Paris que vous me désignerez,

et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit

Damville en frémissant.

--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!

--Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se précipitant vers un

meuble, en tira une écritoire et du papier.

Pardaillan ne bougea pas.

--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter

que pour moi seul.

--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!

--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idée

de sa méfiance. Il se méfie de moi. Il se méfie de lui-même. Il se méfie

de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai

rougi de le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes

pour les paroles d'un personnage tel que vous.

--Que signifie? gronda le maréchal.

--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils

s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier du maréchal de Damville

et il veut que je l'aille rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix

avec monseigneur! Allons donc! Vous êtes fou, mon père! Est-ce que vous

ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un félon--c'est mon fils qui

parle!--un être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et

nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossière. Je suis jeune

et veux vivre. Quant à vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout

seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la

gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier en recevant ma

lettre; il me semble l'entendre éclater de rire...

--Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...

--Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que,

par impossible, mon fils se décide à me rejoindre. Savez-vous ce qui

arriverait?

--Voyons!

--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus méfiant de la terre,

il est têtu, monseigneur, à tel point qu'il l'est presque autant que

vous. Il s'est logé dans la tête d'arracher de vos griffes la dame

de Piennes, sa fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera

démordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre

honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?...»

Pardaillan se campa devant Damville, la main à la garde de sa rapière,

le buste droit.

--Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon père, et vous,

monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc,

messieurs! Pour quatre mille écus et deux chevaux tout harnachés d'or,

eussiez-vous à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille

écus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux

hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait

vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant deux malheureuses

femmes qu'il a juré de sauver, se mettre soi-même au rang des lâches?

Ah! mon père, je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites.

Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez

à vous-même et laissez la honte de ces propositions à M. le duc de

Damville qui, lui, a l'habitude de la félonie et de la trahison.»

--Misérable! rugit Damville.

--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les défauts que je viens

de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je

suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est

capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise...

Quitte à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de

dénonciateur!

Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé de la foudre,

blême, écumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et

murmura:

«Pare celle-là, si tu peux!...

Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles du vieux routier

comme le taureau peut l'être par les banderilles, la fureur et la haine

l'emportèrent sur l'épouvante.

--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»

Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le

maréchal.

--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.

Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le poignard

s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur le tapis! Pardaillan,

emporté par l'élan, trébucha; au même instant, la pièce se remplissait

de monde, se hérissait de hallebardes et d'épées.

Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière pour mourir au

moins en se défendant: vaine tentative! Saisi de tous les côtés à la

fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné,

ligoté.

Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité farouche.

--Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce truand?

--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage.

Y pensez-vous? Ce truand possède des secrets qu'il est utile de lui

arracher dans l'intérêt de Sa Majesté notre roi...

--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthès.

Pardaillan frissonna longuement.

--Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré sera prévenu par mes

soins, et je veux assister moi-même à la besogne.

--Où faut-il le conduire?

--Au Temple, dit le maréchal.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 26 / 110 题