Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, après avoir quitté
Catherine de Médicis, était rentre dans les salons où se déployait la
fête des fiançailles.
Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se fondait sous les
paroles de Catherine; il retrouvait une mère douloureuse dans cette
reine, qui avait été, à ses yeux, l'implacable ennemie.
Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, à elle la
première, combien il avait été heureux--sans dire le motif de ce bonheur
imprévu, puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas
trop tard, il irait chez Alice.
A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de
farandole. Dans la bande, le plus joyeux était le duc d'Anjou.
--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.
--Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire où parut toute
l'affection qui débordait de son âme.
--Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.
--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.
--A la bonne heure!
Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. Et il
sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi,
cherchaient à le rendre ridicule. Un flot de sang monta à son visage,
et, en quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit en riant.
Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange tournure.
Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites bandes de
cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous
prétexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
moqueries.
Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la bande de Guise,
servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un à
l'autre. Pâle et inquiet, le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.
Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête à une dizaine de
catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup
et bourrade pour bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la
fête.
Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à mal et faisaient
preuve d'une bonne grâce endurante, qui excitait les brocards et les
lazzi des gentilshommes catholiques.
Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant
voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux
brillants, les lèvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles,
disons-nous, se ruèrent à travers l'immense salon doré où venait d'avoir
lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un rôle.
--L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous allons rire.
Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard
déclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant
en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaça à califourchon
sur ses épaules.
En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, chacune des
bacchantes se trouva à cheval sur quelque seigneur; mais, à part Pon tus
qui était catholique, tous ces chevaux humains se trouvèrent être des
huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée à un
huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, hissée par des catholiques,
enfourchait ses épaules, et le huguenot, moitié riant, moitié
scandalisé, se laissait faire.
Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en bête de somme, fut
saisi par les mains par deux catholiques qui l'entraînèrent.
Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval sur des épaules
huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des
vivats, les cris, les rires, commença à cavalcader.
En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:
«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes et des religions!»
Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles,
toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues,
comme pour donner des coups d'éperon, dépoitraillées, se démenant,
gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la
messe...
Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire les
demoiselles que Catherine avaient asservies et dressées aux besoins
de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine
s'emparaient des huguenots, en même temps, une scène identique se
produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes
et les obligeaient à participer à une sorte de sarabande affolée.