OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES

Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement de la

maison de la rue Montmartre, s'était empressé de regagner l'hôtel de

Mesmes.

Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser

échapper.

En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa

propre sécurité. Ils étaient tous les deux possesseurs d'un secret qui

pouvait l'envoyer à t'échafaud.

Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui

enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal s'était décidé à rompre avec

lui, il avait en même temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.

Il se privait ainsi d'un aide précieux.

Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui concernait ses

prisonnières.

Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise uniquement en haine

de son frère: pour acquérir Damville, Guise avait promis la mort de

Montmorency. François mort, assassiné par quelque bon procès, Henri

devenait le chef de la maison, l'unique héritier, un seigneur presque

aussi puissant et peut-être plus riche que le roi; on lui donnait l'épée

de connétable qu'avait illustrée son père; il était presque le deuxième

personnage du royaume!

Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées dans la

conscience du rude maréchal, et dont la pensée initiale avait été le

désir effréné de se débarrasser de son frère.

Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour

Jeanne de Piennes.

Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il s'était atrocement

vengé.

Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne et s'aperçut ou crut

s'apercevoir que sa passion mal éteinte se réveillait plus ardente que

jadis.

La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville

à la puissance; du même coup, son frère disparaissait; Jeanne de Piennes

n'avait plus de raison de demeurer fidèle à François; et cette puissance

acquise conduisait Henri à la conquête de Jeanne.

On s'explique maintenant que Damville s'empressât de se saisir de Jeanne

et de sa fille pour que François ne pût jamais les rencontrer; on

s'explique aussi sa modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.

Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui dire:

«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant du royaume après le

roi; je serai peut-être un jour roi de France, car, en notre temps,

le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette

puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur

votre tête?»

Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!

On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville à ce que le

chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency, croyait-il, ignorât

toujours où se trouvaient Jeanne et Loïse.

De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui

n'hésiterait pas à avertir son fils! De là, la fureur du maréchal

lorsque d'Aspremont lui eut persuadé que le vieux routier avait suivi

la voiture! De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le

fils!

Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au moment où il quitta

Paris pour se rendre à Blois à la suite du roi.

Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage, et aussi sa terreur de

retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!

Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit Jeanne elle-même!...

C'était l'écroulement de tout son plan.

Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François reprenant Jeanne, il

vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel

de Mesmes, il était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir

lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa main les deux

Pardaillan.

Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait

laissé pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie,

et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez

Alice.

Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui disant: «Ces

deux hommes sont à vous, prenez-les!» Mais, en cédant, il s'était dit

simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait

dans un seul coup de filet.

Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même, il se sentait dévoré

d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes, il écumait de

rage.

Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.

«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles doit se trouver lui

aussi aux Fossés-Montmartre!... à moins qu'il n'ait fui!...»

Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idée de pousser

jusqu'à l'office.

Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait la porte de la

fameuse cave et où avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.

Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la porte ouverte.

Il se pencha et aperçut une faible lueur.

«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents. Cette cave qui

eût dû être la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voilà

tout. Il n'y aurait que le cadavre de changé!

Il descendit avec précaution.

A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui apparaissait plus

nettement.

Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à sa vue.

Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre

du spectacle en question.

La scène que nous allons retracer et qui se déroula sous les yeux du

maréchal, était éclairée par une torche de résine qui traçait un cercle

de lumière, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plongé dans

les ténèbres.

Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs fumeuses de la torche,

apparaissaient deux hommes.

L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à une espèce de poteau

de torture.

L'autre était assis sur un billot de bois, en face du patient.

Celui qui était attaché au poteau était assez jeune encore; il avait une

figure blême de terreur et poussait des gémissements à fendre l'âme la

plus dure.

L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque; une espèce de

rictus balafrait ce visage couturé de rides.

Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il s'occupait très

consciencieusement à aiguiser son couteau.

Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque besogne de bourreau,

c'était Gilles.

Le jeune, c'était Gillot.

Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette

cave alors que la plus élémentaire notion de la prudence eût dû lui

conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne

oncle.

Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en partage.

Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutôt goinfre,

paresseux, fainéant, méchant quand il pouvait, lâche par conséquent, en

somme un répugnant personnage.

Mais par-dessus tout, Gillot était avare.

Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.

Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de même que l'amour

perdit Troie.

En effet, au moment où, après l'héroïque résistance de Gilles, qui,

comme on l'a vu, s'était obstinément refusé à révéler le secret du

maréchal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan

en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse; à ce

moment-là, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de

l'émotion des deux Pardaillan, Gillot s'était éclipsé sans bruit.

Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles,

d'après les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idées spéciales en

esthétique, il avait si grand tort de tenir.

Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un

ornement de sa figure.

Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.

Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore prétendait-il

ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.

Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait à sa vie

même! Gillot s'attendait pour le moins à être pendu si jamais il se

trouvait nez à nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hésité à

offrir sa vie et sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son

maître!

Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...

Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses talons. Gillot

escalada l'escalier avec toute la vélocité de l'épouvante la plus

justifiée. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et là.

il se dit:

«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de

strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un.

Il faut que je m'en aille!»

Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.

Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut

beaucoup d'argent.

Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle matoise et sa

figure prit à l'instant une expression d'hilarité qui eût pu faire

croire qu'il devenait fou.

Non, Gillot n'était pas fou!

Simplement, il venait de se rappeler que s'il était pauvre, son oncle

était fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hôtel,

Gillot avait découvert depuis longtemps le vénérable coffre où Gilles

entassait les écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il

avait volés.

Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son

oncle, ouvrir le cabinet où se trouvait le fameux coffre, tout cela ne

fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.

Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart

d'heure avec les Pardaillan.

Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle du coffre

pour voir où il faudrait frapper.

Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise:

au premier mouvement qu'il avait fait, il avait soulevé le couvercle! Le

coffre n'était pas fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié

sans doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot leva le

couvercle sans plus de réflexions et poussa un rugissement de joie,

tomba à genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles

d'écus.

A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il

oublia son oncle. Après un temps d'extase et de contemplation, Gillot en

vint pourtant à se dire qu'il était là pour emplir ses poches, opération

qu'il commença aussitôt.

«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il avec un soupir de

furieux regret, un vrai soupir d'avare.

Gillot était tout entier dans ce mot.

Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses poches, dans ses

chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un

pas dans la rue sans résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer

de semer de l'or sur la route.

Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet argent et cet or,

Gillot, les jambes écartées, les bras raides, tout pesant et tout

embarrassé, se recula en murmurant:

«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça, fuyons!»

Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.

Son oncle était là!

Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait faire, avec

un sourire blafard.

Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois

écus roulèrent sur le carreau.

Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent ses chausses

qui crevèrent, la danse des écus recommença, une course d'or que le

vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant à sourire le plus

hideusement du Monde.

Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le choc de deux

grimaces extraordinaires.

--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.

--Que fais-tu là? demanda le vieillard.

--Je... vous voyez... je... range votre coffre...

Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garçon.

Gillot demeura interloqué.

--Que... je continue?

--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent

soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit

livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq

cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garçon, compte devant moi,

écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or à droite,

comme étant plus noble; l'argent à gauche; allons... qu'attends-tu?

--Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà! fit Gillot.

Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.

Le rangement commença avec ordre et méthode sous les yeux de l'oncle qui

brillaient comme des escarboucles.

A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau

soupir s'étranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle

comptait:

«Encore quinze mille... encore douze mille...»

Le total baissait de plus en plus, à mesure que les écus étaient

réintégrés.

L'opération, comme bien on pense, dura longtemps. Commencée vers deux

heures, elle s'acheva à cinq heures du soir.

Or, cette opération s'accomplissait en même temps que le roi Charles IX

faisait sa rentrée dans Paris, en même temps que les deux Pardaillan se

battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.

Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que les piles d'or et

les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.

«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille...

plus que trois mille...»

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 6 / 110 题