A LA RESCOUSSE

Dans l'après-midi du trentième jour de juin de l'année suivante (1665)

les soixante-dix maisons de Québec étaient complètement vides de leurs

habitants qui, en revanche, affluaient dans les rues de petite ville et

remplissait les airs de leurs cris de Joie.

Quelle était donc la cause de cette allégresse et quelle grande fête

célébrait-on ce jours là?

Ce qui causait les transports des habitants de la capitale n'était rien

moins que l'arrivée de Mgr. Le Vice-Roi de la Nouvelle-France, M. le

marquis de Tracy, et d'une partie du régiment de Carignan.

La solennité que l'on célébrait ce jour-là était la fête de la

délivrance de la colonie à la rescousse de laquelle le roi de France

envoyait enfin les plus abondants secours.

Dix jours auparavant, le 19 de juin, le vaisseau de le Gagneur était

arrivé avec les quatre premières compagnies du régiment de Carignan,

qui, dans cette belle après-midi du trente juin, faisait la haie aux

abords de la grande église et dans la côte de Lamontagne, avec quatre

autres compagnies débarquées le matin même du vaisseau qui avait amené

M. le marquis de Tracy.

Tout à coup l'on entendit, venant de la basse-ville, le son martial des

tambours qui battaient aux champs, et les cris aigus du fifre qui

montaient en trilles joyeuses par-dessus le fort des Hurons.

Mgr. le Vice-Roi venait de mettre pied à terre.

A ce signal impatiemment attendu, M. le bedeau de la cathédrale se

pendit à la corde de la grosse cloche, tandis que, mêlant leurs voix

plus grêles et plus précipitées à celles de leur doyennes, les cloches

du Séminaire, du collège des Jésuites, des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu

entonnaient aussi l'hymne de la réjouissance.

En face de la grande église, dans un petit groupe à part, se tenaient

plusieurs de nos connaissances que le lecteur sera sans doute fort aise

de trouver saines et sauves à Québec.

D'abord, au premier rang étaient Mme Guillot et son fils, Louis Jolliet

ainsi que Mlle de Richecourt, appuyée sur le bras de son cousin, le

chevalier de Mornac; derrière eux se tenaient Joncas avec son ami le

Renard-Noir et maître Jacques Boisdon, le propriétaire de l'auberge du

Baril-d'Or. Il hébergeait en ce moment Mornac avec Joncas et le Huron

arrivés de Montréal depuis une quinzaine de jours.

--J'aimerais mieux, disait Mornac à sa cousine, la voix mâle du canon

que le caquetage de ces cloches!

--Pourquoi ne tire-t-on pas l'artillerie? demanda Jeanne.

--Il paraît que Monseigneur le Vice-Roi, par un excès de modestie, assez

rare par ma foi chez les militaires, a su qu'on se préparait à lui faire

une réception magnifique et a refusé tous ces honneurs. Mais voici le

cortège qui s'approche.

On entendit le bruit des acclamations qui montaient et gagnaient de plus

en plus la rue de l'église, à mesure que Monseigneur et sa suite

avançaient.

Tout à coup, tournant l'angle de la demeure de l'évêque, apparurent

vingt-quatre gardes à cheval.

Pour honorer son représentant, Louis XIV avait voulu que les gardes de

M. de Tracy portassent les couleurs royales.

Aussi était-ce merveille que de voir l'or et l'argent ruisseler sur

leurs riches uniformes de velours et de satin.

Quant aux chevaux, splendidement caparaçonnés, joyeux de se sentir enfin

libres sur la terre ferme après une longue traversée, ils s'en venaient

piaffant avec ardeur et grâce, en rongeant impatiemment le mors dont ils

tachetaient, sans souci, l'or et l'argent massifs.

Après les fiers vingt-quatre gardes, venaient quatre pages non moins

richement vêtus que les premiers.

Enfin, suivi de ses laquais, apparut le Vice-Roi lui-même. C'était un

beau vieillard à l'air martial et imposant. Le poing droit appuyé sur la

hanche, à la royale, le panache blanc de son large chapeau tout galonné

d'or effleurant son épaule, il contenait de sa main gauche son nerveux

coursier et s'avançait en saluant les colons qui l'acclamaient à l'envi.

A côté de lui se tenait M. Le chevalier de Chaumont, son ami et protégé,

qui fut plus tard ambassadeur de France à Siam.

Le resplendissant soleil de juin, qui tombait en plein sur toutes les

splendeurs du cortège et sur le brillant acier des armes des soldats de

Carignan, faisait jaillir mille gerbes de lumière qui scintillaient

comme un foyer de flamme dans tout le parcours de la rue de l'église.

--Sapreminette! s'écria la voix grasse de Jacques Boisdon, sapreminette,

que c'est beau!

En ce moment, M. le bedeau qui venait de passer la corde de la cloche à

un aide, lequel sonnait à son tour à force de reins et de bras, laissa

voir sa figure béate entre les deux battants de la porte de l'église. Il

l'ouvrit toute grande et l'on pût apercevoir Monseigneur de Laval vêtu

pontificalement et accompagné de son clergé. Arrivés près du seuil, tous

s'arrêtèrent et attendirent gravement l'arrivée du Vice-Roi.

Celui-ci, aidé de M. de Chaumont qui s'était empressé de descendre de

cheval, mit pied à terre en face du portail. Il mit bas son chapeau de

feutre dont la longue plume traînait par terre et entra, tête nue dans

l'église.

L'évêque le salua avec grande dignité lui présenta de l'eau bénite et le

mena proche du choeur à la place qu'on avait préparée sur un prie-Dieu.

Mais, disent les relations du temps, M. de Tracy, quoique malade et

affaibli de fièvre, se mit à genoux sur le pavé sans vouloir même se

servir du carreau qui lui était offert.

Les grandes voix de l'orgue éclatèrent alors et se mirent à se rouler

amoureusement sous les arceaux de la voûte en mêlant leur harmonie au

chant solennel du _Te Deum._

Lorsqu'il fallut sortir de l'église, Monsieur l'évêque vint reprendre

Monseigneur de Tracy et le reconduisit, au milieu de la foule qui avait

encombré l'église à la suite du cortège, jusqu'à la porte, dans le même

ordre et avec les mêmes honneurs qui l'avaient reçu en entrant.[50]

[Note 50: Voir le _Journal_ et les _Relations_ des Jésuites, l'Histoire

de l'Hôtel-Dieu de Québec, etc.]

Toujours au son des cloches et au bruit des vivats de la population, le

Vice-Roi remonta à cheval et se dirigea vers le château Saint-Louis.

M. de Mésy, le gouverneur, n'était plus là pour l'y recevoir, étant mort

quelques semaines auparavant, le septième jour de mai.

Son humilité et sa charité pour les pauvres lui avaient fait demander

d'être enterré avec eux dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu. On avait fait

élever sur sa fosse une grande croix qu'on y voyait encore au temps où

la Mère Juchereau de St. Ignace écrivait son _Histoire de l'Hôtel-Dieu

de Québec,_ c'est-à-dire vers 1716.

Du moins le vieux capitaine n'avait pas eu à subir l'affront de

l'enquête que M. de Courcelles, le nouveau gouverneur qui n'était pas

encore arrivé, était chargé de faire contre lui au sujet de ses

différents avec le Conseil-Supérieur.

A peine rendu au château du Fort, M. de Tracy dut recevoir la députation

des notables de la ville, ainsi que celles des Hurons et des Algonquins

qui se montrèrent des plus empressé à lui faire leur cour.

Ces derniers accompagnèrent leurs compliments de présents à leur

manière. M. de Tracy prit beaucoup de plaisir à leurs discours. Il leur

répondit fort obligeamment par un interprète et leur promit de les

secourir et de les protéger contre les Iroquois de tout son pouvoir, dès

que les troupes attendues de France seraient toutes arrivées. Mais comme

le reste du régiment pouvait tarder à venir, il promit aux Sauvages, nos

alliés, de leur donner, sous peu de jours, un certain nombre d'hommes

pris dans les huit compagnies déjà rendues à Québec, afin de commencer

tout de suite à construire la série de forts que l'on voulait élever sur

les bords de la rivière Richelieu, pour contenir les Iroquois dans leur

pays.

Quelques jours après, Mornac qui brûlait du désir de présenter ses

hommages au Vice-Roi, mais qui avait prudemment attendu que le marquis

fût remis de ses fatigues et, en conséquence mieux disposé à l'entendre,

le chevalier du Portail de Mornac se faisait annoncer chez Monseigneur

de Tracy.

Il avait eu soin de se munir de tous ses papiers de famille, qui étaient

restés dans sa valise, à l'hôtellerie du Baril-d'Or, et témoignaient de

sa bonne vieille noblesse.

C'était tout ce qui lui restait en héritage de ses aïeux, mais certes!

c'était beaucoup pour lui.

M. de Tracy reçut le chevalier gracieusement et voulut ouïr sur le champ

les aventures de Mornac, dont on lui avait déjà parlé.

Comme bien on le pense, le Gascon ne se fit pas prier et déploya dans

son récit une verve et un entrain qui lui gagnèrent aussitôt la

sympathie du Vice-Roi.

--Je crois que je vais pouvoir vous être utile, lui dit M. de Tracy,

lorsque le chevalier prit congé de lui.

A quelques jours de là, Mornac, que le marquis avait fait mander par le

capitaine des gardes, ne faisait qu'un bond du château Saint-Louis à la

demeure de Mme Guillot.

Quand on l'eut introduit auprès de Mlle de Richecourt, il s'écria

joyeusement:

--Victoire, belle cousine, victoire! Monseigneur vient de me nommer

lieutenant à la place d'un officier de Carignan, mort durant la

traversée!

--Oh! quel bonheur pour nous deux, Robert! repartit Mlle de Richecourt

dont la figure prit aussitôt le plus grand air de félicité.

--Hélas! ma bonne Jeanne, un regret vient pourtant se glisser entre nous

et cet heureux évènement. C'est que j'ai reçu l'ordre de partir demain

matin avec ma compagnie pour aller commencer la construction des forts

sur le Richelieu.

--Ah!... et notre mariage...!

--Retardé, ma pauvre amie, forcément retardé!

--Encore!... Mon Dieu! Robert, que tous ces délais me semblent de

mauvais augure! N'allez-vous pas courir maints dangers dans cette

expédition? Et s'il allait vous arriver malheur. Ah! j'en mourrais!

--Voyons! ma chère Jeanne, lui dit Mornac en pressant une main qu'on ne

lui refusait plus maintenant, voyons mon amie, soyez raisonnable! Quels

dangers puis-je coureur de la part des Iroquois, au milieu de ma

compagnie de braves soldats qui ont guerroyé contre les Turcs et ont eu

maille à partir avec des hommes autrement redoutables que ces moricauds

de Sauvages. Loin de craindre, je me sens heureux d'aller me promener en

triomphateur dans ces mêmes régions qui m'ont vu, l'an dernier, passer

ignominieusement enchaîné comme un vil captif. Le blason des Mornac a

reçu alors une tache qui ne peut être lavée que dans le sang iroquois.

Soyez tranquille, ma bonne Jeanne. Vous me reverrez en deux ou trois

mois, et alors...

Un long baiser chaudement appliqué dans la petite main de Mademoiselle

de Richecourt, compléta la phrase interrompue.

Jeanne secoua la tête et dit tristement:

--J'ai été si peu favorisée jusqu'aujourd'hui par le sort, qu'il me

semble que la mauvaise fortune tient pour toujours son oeil jaloux sur

moi, et que je ne dois m'attendre qu'à des mécomptes et des malheurs!

Le lendemain, 23 juillet, toute la ville était encore en l'air. Drapeaux

et musique en tête, quatre compagnies du régiment de Carignan, suivies

d'une autre composée de volontaires que commandait le sieur de

Repentigny, descendaient du château du Fort à la basse ville et

défilaient, de la façon la plus martiale, au milieu de la population

pressée sur leur passage.

Un parti considérable de Hurons et d'Algonquins les accompagnait,

arrivés à l'Anse-des-Mères tous s'arrêtèrent et l'embarquement commença.

Plus d'un baiser, des centaines de chaleureuses poignées de main, furent

échangés entre ceux qui restaient et ceux qui allaient partir.

Vers les dix heures du matin, les troupes et les volontaires étaient

embarqués sur de grands bateaux qui, sur le champ, mirent à la voile

suivi d'une flottille de canots d'écorce montés par les Sauvages alliés.

Les voiles se gonflèrent sous la pesanteur du vent, les avirons

plongèrent ensemble de chaque côté des pirogues et la flottille

s'ébranla.

Sur le dernier bateau, debout près du grand mat, son large chapeau de

feutre incliné sur l'oreille gauche, la plume au vent, le poing sur la

hanche, un mouchoir noué à la garde de son épée qu'il élevait en l'air

en le livrant à la brise, se tenait le chevalier de Mornac.

Joncas et le Renard-Noir étaient assis à ses pieds sur un banc du

bateau.

A terre, debout sur un cran de roche, Mlle de Richecourt apparaissait

isolée de la foule qui couvrait le rivage. Comme elle élevait le bras

pour agiter son écharpe en signe d'adieu, son buste superbe hardiment

cambrées détachait vivement du fond bleuâtre de l'eau.

A l'apercevoir ainsi belle et attristée par le départ de son fiancé, les

galants gentilshommes tout remplis de souvenirs mythologiques alors en

vogue, la comparaient à Calypso, la splendide déesse, disant du haut des

rochers de son île un éternel adieu à son amant Ulysse lorsque la haute

mer va l'emporter loin d'elle.

L'une après l'autre les embarcations poussées par le vent et la marée

favorable, disparurent derrière le promontoire élevé du

Cap-aux-Diamants.

Le mouchoir de Mornac et l'écharpe de Mlle de Richecourt échangèrent un

dernier signe d'intelligence... et les amants se trouvèrent seuls chacun

de son côté; lui s'acheminant vers le sombre inconnu, elle se penchant

sur soi-même pour se consumer en une longue et peut-être éternelle

attente.

La flottille avait déjà disparu depuis longtemps temps, que Jeanne

restait encore immobile et les yeux fixés sur le haut du fleuve.

La voix de Louis Jolliet la tira de ses tristes réflexions.

--Désirez-vous monter maintenant à la haute ville? lui demandait le

jeune homme.

Jolliet lui offrit le bras qu'elle accepta comme celui d'un frère, et

ils reprirent silencieusement le chemin de la haute ville.

Au milieu de la monté, Jolliet, qui ne paraissait pas moins attristé que

Mademoiselle de Richecourt, lui dit avec quelque hésitation:

--J'ai, Mademoiselle, un service à vous demander.

--Mais qu'est-ce donc? parlez? lui dit la jeune fille en sortant de sa

rêverie.

--Je vous prie de vouloir bien préparer ma mère à la nouvelle de mon

entrée en religion. Dans quelque jours je serai chez les Jésuites.

--Vous!

--Oui, moi, répondit Jolliet avec tant de sanglots dans la voix que

Jeanne comprit qu'il y avait quelque chose d'étrange dans cette brusque

détermination.

Elle regarda le jeune homme et vit que ses yeux étaient pleins de

larmes.

--Le monde est trop rempli de déceptions! murmura Jolliet

--Au fait, pour moi je n'ai guère à m'en louer! repartit Mademoiselle de

Richecourt. Mais vous, que parlez-vous de déceptions?

Le jeune homme se garda bien de répondre, et ils disparurent derrière

l'angle de la palissade du fort des Hurons: elle pensant à Mornac et

déplorant les cruelle péripéties qui ne cessaient de traverser sa vie;

lui pleurant sur son pauvre méconnu et sur sa chère jeunesse qu'il

allait volontairement enfouir au cloître, loin du monde qui pourtant,

naguère encore lui paraissait si beau.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 53 / 59 题