OÙ IL EST PARLÉ D'UN CHARLATAN,
ET D'UN MARCHAND D'ORANGE QUI VENDAIT
TOUTES AUTRES CHOSES QUE DES FRUITS DE MÊME NOM
Le lendemain, des le matin, il y avait grande rumeur dans la cabane de
la Perdrix-Blanche.
Les parents et les amis de la jeune femme y étaient accourus en
apprenant qu'elle était malade.
Le ouigouam était plein de gens qui, tout ainsi que les commères de nos
pays civilisés, donnaient sur la présente maladie les opinions et les
conseils les plus opposés.
Assise à côté d'elle, Jeanne feignait de soigner la malade. Celle-ci, de
temps à autre, laissait échapper quelques plaintes, tout en racontant un
rêve pénible qu'elle avait eu durant la nuit et qui lui présageait sa
fin prochaine.
--Le Jongleur! Où est-il? Qu'on aille chercher le Jongleur! Lui seul a
la vertu de guérir toutes sortes de maux en parlant aux bons et aux
mauvais Esprits.
Averti aussitôt, le jongleur vint et dit en entrant:
--Si le méchant Esprit est ici, nous le ferons bien vite déloger!
Cela avec une grande suffisance. Puis avec un de ces airs graves et
recueillis que nos plus importants médecins lui auraient envié, il
s'approcha de la malade.
Je n'avancerai pas qu'il lui prît le pouls; car je doute fort que la
découverte de la circulation du sang, faite seulement en 1628 par le
célèbre Harvey, fût encore parvenue à la bourgade d'agnier. Cependant je
puis affermer qu'il fit subir à la malade une foule de questions et jeta
sur elle un ce ces coup-d'oeils de connaisseur comme en ont nos médecins
les mieux posés.
--Le cas est grave, dit-il en sortant, et j'ai besoin de me retirer à
l'écart pour parler à l'Esprit.
Il se fit élever sur le champ une espèce de tente à côté du ouigouam et
s'y installa seul. On l'entendit bientôt qui chantait, dansait et
hurlait comme un possédé. Quelquefois pourtant il s'arrêtait et semblait
prêter l'oreille à quelque interlocuteur invisible auquel il répondait
en l'accablant d'injures, et en le sommant de quitter tout de suite le
corps de la malade.
Au bout d'une heure de ce fatigant manège il revint tout en sueur auprès
de sa patiente, et tel qu'un médecin qui s'informe des effets apéritifs
de sa rhubarbe et de son séné, il lui demanda si maintenant elle ne se
sentait pas mieux.
Pour toute réponse la Perdrix-Blanche changea ses plaintes en cris
douloureux qui convainquirent l'assistance que le mal augmentait
rapidement.
De plus en plus sérieux le jongleur se pencha sur sa patiente et lui
saisit le bras qu'il se mit à lui sucer. Tirant avec sa langue quelques
osselets qu'il avait tenus cachés dans sa bouche, il s'écria:
--Prends courage! ces os qui sortent de ton corps sont un signe que je
viens d'en arracher la maladie. Mais pour que tu sois guérie plus vite,
et afin de conjurer les effets du vilain rêve que tu as fait, il
convient d'envoyer, sur l'heure tes parents et tes amis à la chasse aux
élans et aux orignaux pour manger ce soir de ces sortes de viandes dont
dépend ta guérison.
C'était tout profit que les jongleurs que d'ordonner ainsi un festin à
tout manger où ils s'en donnaient à gogo.
Ces sortes de repas étaient d'ailleurs tellement dans les usages établis
que la Perdrix-Blanche n'avait pas même eu la peine de demander celui
que le jongleur s'était empressé d'ordonner.
Griffe-d'Ours était dans le ouigouam de sa soeur. Sa qualité de Plus
proche parent de la malade lui faisait un devoir de se mettre à la tête
du parti de chasse. Aussi eut-il un instant de défiance. Mais sa soeur
se plaignait toujours, et il ne pouvait refuser de tout faire en sa
puissance pour contribuer à sa guérison. Il sortit donc aussitôt de la
cabane en donnant l'ordre aux plus habiles chasseurs de se préparer à le
suivre.
Avant d'aller lui-même prendre ses armes, il avisa deux jeunes
guerriers, en posta un à l'entrée de la cabane, et lui enjoignit d'en
défendre l'entrée à Mornac et à Vilarme et de casser la tête à celui des
deux qui voudrait y entrer. Mlle de Richecourt ne devait pas non plus
avoir la liberté de sortir du ouigouam avant le retour du chef.
Le second factionnaire eut pour consigne d'épier Vilarme et surtout
Mornac et de les empêcher au besoin de sortir du village.
Tous deux ne devaient être relevés de faction qu'au retour du parti de
chasse.
Malheureusement pour le chef iroquois ses précautions étaient tardives
et inutiles, car Mornac avait pu, tout à loisir, le matin même, se mêler
à la foule qui avait envahi le ouigouam de la Perdrix-Blanche, et faire
part à sa cousine des instructions de Renard-Noir. Peu lui importait
donc ensuite d'être épié, ce dont il s'aperçu bientôt du reste.
Pour ce qui est de Vilarme il fut la seule victime de la méfiance de
Griffe-d'Ours; car le baron, dont la figure sinistre annonçait ce
jour-là quelque mauvais dessein, parut fort désappointé d'être menacé
d'un coup de tomohâk, lorsqu'il voulut pénétrer dans la cabane qui
abritait Mlle de Richecourt.
Il était passé midi, le parti des chasseurs avait depuis longtemps
disparu sous les bois dont les feuillages desséchés jonchaient la terre
durcie par la gelée.
Le village était paisible, le temps sombre et froid forçant les Iroquois
à rester sous les ouigouams, où l'on faisait un grand feu, si l'on en
jugeait par les gros flocons de fumée blanche qui s'en échappaient en
spirales ouatées.
L'on n'entendait seulement que quelques imprécations suivies de coups,
qui partaient du ouigouam de la Corneille. Chacun savait que c'était
pour elle une habitude de battre régulièrement tous les jours le baron
de Vilarme, son mari adoptif, et l'on ne s'en inquiétait pas davantage.
Seul dans la cabane de la bonne et vieille femme qui lui avait une fois
sauvé la vie, Mornac s'occupait tranquillement de ses petits préparatifs
de départ, sans s'inquiéter aucunement de celui qui, caché dans une
cabane voisine, épiait sa sortie et ne pouvait pourtant savoir ce que le
Gascon faisait chez soi.
Sur les trois heures de l'après-midi un Iroquois qui sortait de sa
cabane aperçut un canot remontant la rivière Manhatte. Il était dirigé
par un seul homme et venait du côté du village.
Le Sauvage poussa un cri guttural. Plusieurs autres sortirent aussitôt
de leurs ouigouams.
Le premier leur indiqua le canot du doigt. Ils s'élancèrent aussitôt
hors de l'enceinte du village.
Arrivés sur le bord de la rivière, ils reconnurent que c'était un homme
blanc qui montait l'embarcation.
En quelques minutes celui-ci gagna la rive où se tenait le groupe auquel
il adressa la parole en hollandais.
Les Iroquois qui commerçaient avec les habitants de la
Nouvelle-Hollande, leurs alliés, lui souhaitèrent la bienvenue.
L'homme débarqua en leur demandant:
--Avez-vous des fourrures et des raquettes? L'hiver approche et j'ai
besoin de ces effets.
--Tu en trouveras au village. Que nous apportes-tu en échange?
--De la poudre et de l'eau-de-feu.
--De l'eau-de-feu! Oah! viens avec nous.
--Aidez-moi à porter ces barils.
On enleva le tout en un tour de main, tandis que l'étranger prenait n
long mousquet couché à l'arrière du canot et le jetait négligemment sur
son épaule. Tout en suivant les Sauvages il soufflait, pour en raviver
la flamme sur une longue mèche allumée qui s'enroulait près de la
lumière de son arquebuse.
Arrivé au milieu du village il s'arrêta et fit signe de déposer les
barils à terre.
--Allez me chercher des peaux de castor, de renard et de buffle, des
raquettes et des souliers de peau de daim, dit-il en s'appuyant d'un air
résolu sur le canon de son mousquet.
Mornac attiré par le mouvement de va et vient sortit de son ouigouam et
vint se mêler au groupe de Sauvages qui entouraient l'homme blanc.
Joncas et lui se reconnurent aussitôt.
Mais tous les deux se regardèrent froidement comme s'ils ne s'étaient
jamais vus.
Joncas qui avait couru longtemps les bois et qui, comme trappeur avait
eu des relations fréquentes avec les habitants de la Nouvelle-Hollande
parlait assez bien la langue de cette population. Muni d'une forte somme
que Mme Guillot lui avait remise il s'était rendu à Orange après avoir
laissé ses deux compagnons dans la grotte du champ des morts.
Au fort d'Orange il s'était procuré un canot, un baril de poudre, quatre
d'eau-de-vie et s'était embarqué avec ces marchandises sur la rivière
Manhatte qu'il avait remontée jusqu'au grand village d'Agnier.
Quand on eut entassé à l'envi aux pieds du faux marchand des paquets de
pelleteries de toutes sortes, des souliers de peau de caribou et des
raquettes, il se mit à choisir ce qui lui convenait et à discuter les
prix avec toute l'âpreté d'un véritable commerçant.
Ces négociations durèrent une bonne heure au bout de laquelle on
entendit des cris de triomphe qui partaient de la bordure du bois.
C'était le parti de chasseurs qui revenait chargé de gibier.
Griffe-d'Ours s'informa de la cause du rassemblement qui s'était fait au
milieu du village et s'approcha comme les autres de Joncas qui le
regarda d'un oeil indifférent et qu'il ne reconnut point.
--Quelles sortes de marchandises mon frère a-t-il donc apportées?
demanda l'Iroquois à Joncas.
--De la poudre et de l'eau-de-feu, chef.
--De l'eau-de-feu! s'écria Griffe-d'Ours dont les traits s'animèrent
aussitôt. Il ne nous manquait plus que cela pour notre festin, dit-il
aux siens.
--Nous y avons pensé, répondirent les Sauvages, et chacun, ce soir, en
aura sa part.
--Oah! repartit Griffe-d'Ours avec satisfaction. Notre frère blanc
partagera-t-il avec nous le grand repas à tout manger?
--Je le voudrais bien, répondit Joncas, mais je dois être de retour à
Orange durant la nuit, et il faut que je parte tout de suite.
--Mon frère est libre de s'en aller quand il voudra.
Joncas s'inclina sans répondre, et, ces échanges faits, demanda qu'on
l'aidât à emporter ses emplettes jusqu'au canot.
On s'empressa de l'obliger.
Quand il eut placé ses effets sur l'embarcation, il salua de la main
tous ceux qui l'avaient escorté, s'assit à l'arrière de sa pirogue que
se mit à descendre aussitôt le courant et disparut au prochain détour de
la rivière.
Joncas suivit ainsi le fil de l'eau près d'une demi-lieue au dessous de
la bourgade. Là, bien sûr qu'on ne pouvait plus le voir et qu'il n'était
pas épié, il s'orienta. Sur la rive gauche il reconnut un gros arbre
qu'il avait remarqué. A trois reprises il imita le cri strident et cassé
du martin-pêcheur.
Du massif d'arbres qui bordaient la rive le même signal répondit au
sien, et Joncas poussa son canot vers le bord qu'il atteignit en
quelques coups d'aviron.
La tête et le corps nu d'un Sauvage sortirent d'une touffe de
broussailles.
--Le Renard-Noir est-il fatigué de m'attendre? demanda Joncas.
--Un vrai Huron ne connaît pas la fatigue, répondit fièrement le
Sauvage. Mon frère a-t-il réussi?
--Oui. L'eau-de-feu coulera pendant le festin ce cette nuit.
--_Andeya!_ (Voilà qui est bien.)
--Cachons le canot sous ces branchages et dépêchons-nous d'emporter tout
cela.
Dix minutes plus tard il s'enfonçaient dans la forêt.
Chargés d'effets, ils n'allaient que lentement et vu qu'il leur fallait
tourner au loin le village pour ne pas être aperçus, l'obscurité du soir
descendait sur la forêt quand ils pénétrèrent dans la grotte. Jolliet
les y attendait le mousquet au poing tout en prêtant l'oreille aux
rumeurs inaccoutumées qui venaient de la bourgade.
--Il paraît que les réjouissances ont commencé là-bas et que mon
eau-de-vie dégourdit ces gredins, remarqua Joncas. Tout va bien,
monsieur Louis, et il est probable que, cette nuit vos amis seront
libres. Mais, dites-moi donc un peu, cette caverne a bien changé de
façon, depuis que je suis parti. Pourquoi cette pierre coupe-t-elle
maintenant le souterrain en deux?
Jolliet lui exposa que ce quartier de roc s'était affaissé pendant le
tremblement de terre de la nuit précédente.
Joncas s'en approcha et hocha plusieurs fois la tête.
--Enfin! dit-il, prenons d'abord une bouchée. Nous porterons ensuite ces
fourrures et ces souliers au fond de la caverne, avant de nous glisser
vers le village.
Pendant leur frugal repas, ils discutèrent de nouveau le plan qu'ils
avaient formé pour l'évasion des captifs. L'on ne se leva que lorsque
chacun eut sa part de l'exécution bien marquée d'avance.
Le Renard-Noir se pencha un instant hors de la grotte et prêta l'oreille
aux rumeurs confuses de la nuit.
--Le festin est commencé, dit-il, le village est plus paisible.
--Dépêchons-nous alors, repartit Joncas; la nuit est assez faite pour
que nous nous approchions de la bourgade. Glissez-vous au fond de la
caverne avec M. Jolliet. Vous recevrez les ballots à mesure que je vais
vous les passer.
Jolliet et le Huron se traînèrent sur les genoux et les mains, sous la
pierre menaçante et Joncas se mit à leur pousser les marchandises qu'il
s'était procurées à Agnier. Ses deux compagnons les tiraient de leur
côté pour les placer ensuite au fond de la grotte.
Il ne restait plus qu'un gros paquet de fourrures. Joncas que se hâtait
et ne voulait point perdre de temps à le défaire crut que ce dernier
pourrait passer comme les autres. Il l'introduisit sous la pierre. Le
ballot n'y pouvait entrer qu'avec effort.
Joncas s'arc-bouta sur le sol et poussa fortement. Jolliet et le
Renard-Noir tiraient aussi vers eux.
Le ballot passa, mais non sans arracher une couche de terre et de
cailloux d'une des parois de la grotte, immédiatement au-dessous de la
pierre.
--Hein! fit Joncas, en se traîna à son tour sous l'arche sombre pour
rejoindre ses amis, cela a passé tout juste.
Son corps se trouvait dans la partie intérieure de la grotte; mais par
malheur, en passant, il accrocha du bout de son pied une pierre qui,
seule, retenait faiblement le rocher suspendu.
Un craquement sourd retentit. Joncas bondit vers le fond de la grotte,
tandis que l'énorme roche s'affaissait avec fracas sur le sol en
bouchant tout à fait l'entrée de la caverne.
Trois cris d'angoisse qui n'en firent qu'un seul éclatèrent dans le
souterrain sourd.
Sans se parler, les trois hommes se ruèrent d'un commun élan sur cette
muraille de granit pour profiter du mouvement qu'elle avait encore afin
de la renverser sur elle-même.
Le rocher ne s'en enfonça que plus avant dans la terre et garda une
terrible immobilité.
--C'est par ma faute! malédiction, rugit Joncas. Et eux qui nous
attendent!
--Le Grand-Esprit les abandonne, dit froidement le Sauvage.
Et il s'assit consterné.
La première pensée de ces trois hommes dévoués avait été pour leurs amis
qu'ils ne pouvaient plus secourir.
La seconde, plus poignante, plus atroce encore, leur montra la mort
horrible qui les attendaient eux-mêmes dans les entrailles de ce rocher
fermé sur eux comme le marbre d'un tombeau.