A une distance d'un quart de lieue du grand village d'Agnier s'élevait
le cimetière particulier de la bourgade.
Lorsqu'un Iroquois mourait, son cadavre était mis dans une espèce de
cercueil formé de grosse écorces, et élevé sur quatre poteaux, en plein
air. Pendant huit ou dix années, on continuait d'en user ainsi avec tous
les défunts, à mesure qu'ils décédaient, et on les déposait tous, les
uns à côté des autres, à plusieurs pieds au dessus du sol.
Tous les dix ans venait la _fête des morts_. Les habitants du même
village descendaient alors ces bières, et enveloppaient les ossements de
leurs proches dans des pelleteries précieuses.
Puis le pays entier était solennellement convoqué sur un même point.
Chacun emportait des présents destinés parents décédés. C'était
ordinairement des colliers des haches et des chaudières de cuivre.
On creusait une grande fosse commune que l'on tapissait de peaux de
castor, et les ossements y étaient déposés en grande pompe, avec les
présents offerts. Après avoir placé au-dessus des nattes et des écorces,
on les recouvrait de terre, et l'on dressait une clôture de pieux tout
autour de ce vaste tombeau pour le mettre à l'abri des profanateurs.[49]
[Note 49: Voir Bressany.]
A deux arpents du cimetière aérien et particulier d'Agnier s'étendait u
rocher couvert d'arbustes touffus. Par suite de quelque commotion
terrestre, la base du rocher s'était fendue et avait, en se séparant,
formé une caverne sans issue qui s'étendait à une trentaine de pieds de
profondeur. Brusquement séparées à leur base, dans une largeur de quinze
pieds, les parois de la grotte étaient retombées l'une sur l'autre, à la
partie supérieure, de manière à former un angle dont la pointe faisait
le toit de la caverne.
A cause du voisinage immédiat du champ des morts, les habitants d'Agnier
ne pénétraient jamais dans cette grotte dont l'entrée se cachait
d'ailleurs au regard sous un massif de broussailles.
A l'heure où Mornac, attaché au poteau de supplice, semblait près de
dire à la vie un éternel adieu, si, bravant la crainte instinctive que
vous eût inspiré la proximité du cimetière dont les muets habitants
dormaient immobiles sur leurs sarcophages aériens rendus encore plus
fantastiques par l'obscurité de la nuit, vous eussiez bravement écarté
les broussailles qui formaient l'entrée de la grotte, vous auriez pu
voir, au fond de la caverne, à la lueur pâle d'un tout petit feu, un
homme assis par terre, les coudes sur les genoux et la tête perdue dans
les deux mains.
Qui veillait donc ainsi, seul en cet endroit solitaire, à une heure
aussi avancée?
Était-ce le spectre de quelque Iroquois décédé qui venait réchauffer ses
pauvres os glacés par la mort et la bise d'hiver?
OU bien encore l'âme frissonneuse d'un malheureux Huron tué dans les
environs d'Agnier, et jeté dans la caverne, en revenant à cette heure
des fantômes se plaindre du destin cruel qui l'avait fait périr loin des
rives aimés du lac Huron?
Car elle gémissait cette ombre assise auprès du feu discret, et vous
auriez vu ses épaules se soulever fréquemment par des sanglots étouffés.
On sait qu'après la mort, notre âme ne doit plus ranimer le corps que
lorsque la trompette des archanges aura sonné là-haut la résurrection de
toutes les races humaines disparues. Or, en l'examinant bien, vous
auriez remarqué que ce corps faisait ombre sur la paroi de la caverne,
car il s'interposait entre le feu et le mur de la grotte.
Ce ne pouvait donc être un spectre; car évidemment il n'eût pu arrêter
la lumière, tout comme le corps opaque et lourd qu'il nous faut traîner
si misérablement ici-bas.
Son costume vous eut ensuite indiqué que c'était un blanc et non quelque
sauvage habitant des bois.
Cet homme était français et jeune. En l'écoutant bien, vous l'auriez
entendu murmurer:
--Qu'il me tarde de savoir ce qu'elle est devenue?... Ces barbares
l'ont-ils respectée? Est-elle morte ou vit-elle encore dans un état pire
cent fois que la mort?... Horrible incertitude, quand donc cesseras-tu
de déchirer mon coeur?...
Ces paroles, lectrice timorée, qui frissonnez de peur au seul nom de
fantôme, vois doivent rassurer tout à fait. Elles vous disent clairement
que le personnage mystérieux de la grotte est un jeune amoureux qui
soupire après l'objet de ses voeux absents. Rien de moins surnaturel, et
c'est je pense, un titre à ce que vous vous rapprochiez de lui avec
toute la sympathie qu'il mérite.
D'ailleurs, madame, l'air est froid au dehors, et franchement, pas plus
que vous je n'aime à voir cette longue et funèbre rangée de morts se
découper sinistrement sur le ciel blafard, du haut de ces échafauds dont
les longs pieds grêles se dressent eux-mêmes au-dessus du sol comme
autant de spectres menaçants.
Nous entrons donc.
Votre pied, si léger qu'il soit, belle dame, vient de froisser une
branchette. Ce bruit presque imperceptible éveille l'attention du jeune
homme qui n'est pas--veuillez bien lui pardonner cette
faiblesse,--tellement absorbé dans ses tristes pensées, qu'il puisse
oublier le dangereux voisinage de l'endroit où il se trouve.
Son visage inquiet se tourne de notre côté Mais il n'aurait garde de
nous voir. Comme il craint une surprise, il se saisit de son mousquet et
accourt à l'entrée de la grotte.
Nous nous effaçons pour le laisser passer. Il se penche en dehors et
scrute du regard les abords de la caverne.
Il se convainc bientôt qu'il est en sûreté, puisqu'il retourne prendre
sa place et sa position d'amoureux en peine.
N'importe, nous avons eu le temps d'apercevoir ses traits, et c'est à
peine si nous avons pu retenir un cri de surprise en reconnaissant notre
jeune ami Louis Jolliet.
On se rappelle la profonde affliction du jeune homme lors de
l'enlèvement de Mlle de Richecourt, à la Pointe-à-Lacaille, par
Griffe-d'Ours et sa bande. Il aurait voulu courir immédiatement sus aux
ravisseurs. Mais la prudence de Joncas et les larmes de sa mère
l'avaient forcé de dévorer dans l'inaction les désespoirs qui
déchiraient son coeur.
Le coup était trop soudain et trop fort pour le pauvre garçon qui était
aussitôt tombé dans un état de marasme effrayant.
A la vue de la grande douleur du jeune homme, Joncas, plus ému qu'il ne
le voulait faire paraître, lui dit:
«--Ecoutez, monsieur Louis, soyez raisonnable. C'est impossible
aujourd'hui de poursuivre les Iroquois. Nous serions forcés de laisser
votre mère et ma femme seules ici et sans protection, exposées aux
violences d'autres faillis chiens d'Iroquois.
«Dans une journée ou deux nous aurons fini la moisson. Nous en
chargerons notre chaloupe et le grand bateau que j'ai bâti, l'hiver tout
exprès pour emporter notre grain à Québec.
«Tandis que vous remonterez le fleuve avec ces embarcations, le
Renard-Noir et moi explorerons, au moyen du canot d'écorce, la grève et
les îles où nous trouverons probablement quelques traces du passage des
Iroquois. Pendant ce temps vous resterez au milieu du fleuve avec madame
et ma femme afin de les protéger en cas d'attaque.
«Une fois arrivés à la ville nous les y laisserons en sûreté pour aller
ensuite avec vous sauver mademoiselle et les autres. Il en sera temps
encore, car les Sauvages vont certainement emmener avec eux, dans leur
pays, mademoiselle Jeanne, monsieur de Mornac et ce baron de Vilarme
dont la figure, entre nous, ne me plaît pas beaucoup. Il n'y a que ce
pauvre Jean Couture dont j'ai grand'peur qu'ils ne se défassent
immédiatement, vu qu'ils n'ont pas d'intérêt à le garder vivant comme
Mlle Jeanne et les deux messieurs, que leur position rend précieux comme
otages. Vous savez comme moi qu'il arrive assez rarement que les
Sauvages tuent tout de suite les personnes de distinction qu'ils ont pu
prendre en vie et capables de les suivre. Il préfèrent les garder dans
leurs villages pour les échanger contre les prisonniers que nous leur
faisons aussi quelquefois.»
--Mais mademoiselle de Richecourt?
--Soyez tranquille à son égard. Tant qu'il restera un souffle de vie à
ce jeune gentilhomme qui est son cousin, elle n'aura rien à craindre. Il
m'a l'air assez déterminé pour tenir tous ces bandits à distance.
Jolliet secoua tristement la tête en montrant combien il était peu
convaincu par ce raisonnement spécieux dont le bon Joncas s'efforçait de
le consoler.
Il fallait bien se rendre; et la main tremblante de sa mère, qui vint
s'appuyer sur son épaule fit taire les élans de la passion que Jolliet
sentait bondir en lui.
--Tu l'aimes bien plus que moi! lui dit Mme Guillot dont les yeux pleins
de larmes se fixèrent sur les traits décomposés de son fils.
Celui-ci ne put répondre, et, pour cacher ses larmes se jeta dans les
bras de sa mère.
Deux jours plus tard, deux embarcations, les voiles déployées, sortaient
de la rivière à Lacaille. Jolliet conduisait le bateau. La chaloupe
était dirigée par la femme de Joncas et Mme Guillot.
Quant à Joncas et au Renard-Noir, ils venaient de s'enfoncer dans le
bois, à l'endroit où les Iroquois et les captifs avaient disparu, deux
jours auparavant.
Les deux embarcations doublaient la Pointe-à-Lacaille, lorsqu'un cri
partit du rivage et attira l'attention de Louis Jolliet.
Il aperçut ses deux amis qui lui faisaient signe de les aller chercher
sur la rive.
Les ancres furent jetées au fond de l'eau, et Jolliet se rendit à terre
sur le canot d'écorce de Renard-Noir.
--C'est ici qu'ils se sont embarqués, lui dit Joncas. Voyez-vous leurs
pistes dans le sable. Ils sont partis trop à la hâte pour les effacer.
Jolliet se baissa vers le sol et reconnut, entre toutes les autres,
l'empreinte légère du petit pied de Jeanne.
Il s'agenouilla sur la grève et embrassa cette trace en la mouillant de
ses larmes.
--Pardonnez-moi, dit-il ensuite à Joncas en se relevant, mais c'est tout
ce qui me reste d'elle!
--A votre âge j'en aurais fait autant.
--Lorsque Fleur-d'Étoile courait, jeune fille, sur les bords du grand
lac, le Renard-Noir baisait la tige des fleurs qu'elle avait courbées
sur son passage; et le chef indien n'en rougissait point de honte,
repartit le Huron qui jeta un regard plein de bonté sur Louis Jolliet.
Les trois hommes s'embarquèrent dans le canot et gagnèrent les deux
embarcations ancrées à quelques arpents de la rive. Puis ils
continuèrent leur course, Jolliet guidant les deux embarcations à
voiles, tandis que le Renard-Noir et Joncas rasaient avec la pirogue
tantôt la rive sud, tantôt le bord des îles qui dorment au fil de l'eau
en remontant jusqu'à la capitale.
Ce fut ainsi qu'ils trouvèrent sur l'île Madame les restes demi consumés
du pauvre Jean Couture qu'ils emportèrent avec eux pour les déposer en
terre sainte.
Les pistes laissées sur le sable de la petite anse où les Iroquois
s'étaient rembarqués montraient clairement qu'ils avaient continué de
remonter le fleuve. Toutes étaient tournées vers le haut de la rivière.
--Vous voyez que je ne m'étais trompé, dit Joncas à Jolliet. Ils n'ont
sacrifié que ce pauvre Jean Couture et sont repartis pour leur pays avec
les autres. Ayez bon espoir, monsieur Louis. Nous les rejoindrons avant
longtemps.
Nos voyageurs arrivèrent à la ville au milieu de la nuit suivante.
L'émoi fut grand dans la capitale quand on connut le triste évènement;
et M. de Mésy qui apprit la détermination de Jolliet et de ses deux
compagnons à se rendre au pays des Iroquois, les fit mander tous trois
en son château Saint-Louis et leur offrit quelques soldats pour les
accompagner.
Joncas refusa en disant:
--Vous ne sauriez, monseigneur, nous donner une troupe assez
considérable pour aller attaquer ouvertement les Iroquois dans leurs
villages. Les quelques hommes que vous nous offrez nous nuiraient plutôt
que de nous aider. C'est la ruse seule, ou à peu près, dont nous allons
nous servir pour délivrer nos gens. A ce compte-là, le chef huron, M.
Jolliet et moi réussirons mieux tout seuls. Notre petit nombre nous
permettra de nous tenir caché dans les environs des bourgades iroquoises
et attirer moins l'attention. Nous nous remercions donc, monseigneur, de
votre bonne offre à laquelle nous sommes pourtant fort sensibles.
Au besoin, Joncas, qui avait fait tous les métiers, savait assez bien
tourner une phrase.
Le moment du départ arrivé, Mme Guillot se pendit au cou de son fils en
pleurant.
--Mère chérie, lui dit Jolliet pour l'apaiser, croyez bien que j'en suis
désolé non moins que vous, mais il le faut pourtant. Ne l'aimerais-je
pas que ce serait encore un devoir pour moi d'aller sauver de
l'ignominie celle que vous avez accueillie sous votre toit, et à
laquelle vous avez servi de mère pendant plusieurs années. Je suis un
homme maintenant, et je dois secourir mes semblables au péril de ma vie.
--Oui, dit Mme Guillot en souriant au milieu de ses pleurs, tue en effet
devenu un homme; je ne m'en aperçois que trop, hélas! eu changement de
ton affection filiale en un autre sentiment dont je ne me puis empêcher
d'être jalouse.
--Que voulez-vous, ma mère? Outre que je ne saurais me défendre de
suivre les lois de la nature, je ne fais qu'obéir à celles de Dieu
lui-même. N'a-t-il pas dit quelque part: «L'homme quittera son père et
sa mère pour suivre...»
--Sa compagne. Oui, mon fils. Mais elle ne l'est pas.
--Elle le sera peut-être un jour.
--Si elle ne t'aimait pas et méprisait tes avances.
--O mère! ne dites point cela. Je me tuerais.
--Louis!
--Pardon! mère, oh! mille fois pardon! Mais bénissez-moi, plutôt que de
me pousser à proférer des paroles aussi condamnables et priez Dieu de me
ramener bientôt dans vos bras avec elle que j'aime et que vous aurez
peut-être avant longtemps une double raison d'appeler votre fille.
Mme Guillot étendit ses mains tremblantes sur le front de son fils et
lui dit:
--Tu es un bon coeur et, après tout je n'en suis que plus fière de te
voir agir ainsi. Va, que Dieu t'accompagne et protège ton retour.
Jolliet la serra une dernière fois dans ses bras et s'élança au dehors
où Joncas et le Renard-Noir l'attendaient.
Je ne m'arrêterai pas à raconter tous les incidents qui signalèrent leur
voyage.
Grâce à l'habileté de l'ancien coureur des bois et du chef Huron, il
leur fut bientôt facile de retracer la marche du parti de Griffe-d'Ours.
Ils campèrent aux mêmes endroits où les Iroquois s'étaient arrêtés et
purent constater, par diverses observations dues à perspicacité, que
leurs amis étaient vivants.
A chacune de ces précieuses découvertes le coeur de ce pauvre Jolliet
bondissait de joie, et sa pensée réjouie courait d'avance au devant de
celle qui, sans le savoir, avait emporté la meilleure partie de cette
âme ardente de jeune homme.
Un accident imprévu vint pourtant le replonger bientôt dans un affreux
découragement.
En faisant le portage nécessité par les rapides auxquels on donna plus
tard le nom de M. de Chambly, Jolliet qui était chargé ainsi que ses
deux compagnons, perdit pied sur une roche humide et tomba en se donnant
une forte entorse. Quand il voulut se relever, la douleur le fit
chanceler de nouveau, et, malgré les efforts les plus héroïques, il lui
fut impossible de marcher plus loin.
--Je vous en supplie, mes amis, dit-il alors à ses compagnons,
laissez-moi seul ici, et allez les sauver! Vous me reprendrez en
revenant.
--Oui, tout de suite, réplique Joncas. Pour que vous soyez pris et
massacré par les Iroquois ou mangé par les bêtes sauvages. C'est un
malheur que ce retard, mais enfin nous ne pouvons vous écouter. Nous
allons vous soigner et quand vous serez en état de nous suivre nous
continuerons nos recherches. En attendant éloignons-nous de ce sentier
et cherchons un abri quelque part.
Je laisse au lecteur le soin de compter les larmes que Jolliet dut
répandre et les soupirs qu'il poussa pendant les trois semaines qu'il
lui fallut rester dans l'inaction la plus complète.
Enfin, grâce aux compresses d'herbes et de plantes sauvages, et encore
plus, je crois, au soin que prit Joncas de ne point laisser le jeune
homme tenter de faire un seul pas avant le temps voulu, les trois
compagnons se remirent en marche au bout de vingt-deux jours.
Pour ne point fatiguer Louis Jolliet et aussi de crainte de tomber
inopinément sur quelque parti d'Iroquois à mesure qu'ils approchaient du
pays de ces derniers, les trois amis n'avancèrent plus dès lors que
très-lentement. Ils mirent près de deux semaines à franchir le court
espace qui les séparait de la grande bourgade d'Agnier près de laquelle
ils rôdèrent durant plusieurs journées avant de s'assurer que les
captifs y étaient détenus.
Une fois certains que c'était sur ce point que devaient se concentrer
leurs opérations, le Renard-Noir conduisit Joncas et Jolliet dans la
caverne où nous avons retrouvé le pauvre amoureux.
Le chef huron connaissait cette grotte dans laquelle il avait trouvé
refuge assuré à chacune de ces sanglantes expéditions qu'il avait faites
tous les ans dans les cantons iroquois, depuis la mort de
Fleur-d'Étoile.
Ce fut là qu'ils développèrent leur plan et s'en partagèrent les moyens
d'exécution.
Le matin du soir où nous avons quitté Mornac encore une fois
miraculeusement sauvé de la mort, pour retrouver Jolliet, Joncas était
parti afin d'aller faire quelques achats indispensables au fort d'Orange
qui n'était distant que de quelques lieues du grand village d'Agnier.
Quant au chef huron, il devait en ce moment rôder non loin du village,
puisqu'il y avait plus de deux heures qu'il avait quitté la caverne
quand nous y avons pénétré.
Jolliet était donc là, seul avec ses pensées, seul avec ses craintes,
seul avec son amour ignoré.
Il songeait, d'abord aux dangers sans nombre que Jeanne devait courir; à
la sauvage violence de Griffe-d'Ours; aux desseins pervers qu'il avait
cru deviner depuis longtemps sous le masque de Vilarme.
Avait-elle pu éviter les pièges...?
Puis il pensait à Mornac et son coeur se crispait à la seule idée
qu'elle aimait déjà le chevalier.
Et lui-même pourrait-elle l'aimer jamais?
Oh! non, sans doute. En supposant qu'elle eût quelque inclination pour
lui, pourraient-ils échapper aux Iroquois et regagner Québec au milieu
des périls de toutes sortes, et des rigueurs de l'hiver qui allait
commencer?
En face de ces problèmes insolubles le découragement le reprenait avec
plus de vigueur que jamais.
Tant qu'il avait été loin de Jeanne et qu'il ne s'était agi que de
travailler à la sauver, son courage ne s'était pas démenti. Mais
maintenant qu'il la savait vivante (car la veille encore, il l'avait
aperçue à distance) maintenant que le moment de l'action était venu et
qu'il allait falloir agir, les forces lui manquaient.
Était-ce donc lâcheté de sa part ou simplement faiblesse physique ou
morale?
Non. C'est qu'il lui manquait la foi des amants, que est la certitude
d'être aimé et qui, comme sa soeur en religion, peut transporter des
montagnes. Et plus l'instant suprême approchait, et moins il avait la
certitude de voir jamais son affection payée de retour.
Au moment où nous l'avons retrouvé, il en était arrivé à cette période
d'abattement où à force de raisonnements absurdes avec soi-même, on en
vient à se croire encore plus malheureux qu'on ne l'est en réalité.
Pour nous servir d'une expression toute moderne et empruntée au langage
des rapins des ateliers parisiens: il broyait du noir.
Il descendait donc rapidement au fond des abîmes du désespoir, lorsqu'un
grand bruit souterrain le tira de la torpeur où il était plongé.
Il releva la tête et prêta l'oreille à cette rumeur immense qui semblait
venir des entrailles du globe.
Bientôt le sol se prit à trembler sous ses pieds, tandis que le rocher
dans lequel était creusé la grotte gémissait en craquant de toutes
parts.
Il comprit aussitôt que c'était un tremblement de terre.
Son premier mouvement, celui de l'instinct de la conservation poussa
Jolliet à s'élancer hors de la grotte.
Mais un éclair de raisonnement brilla dans son oeil et fut suivi d'un
sourire amer qui plissa sa lèvre pâle.
--Bah! à quoi bon fuir la mort! se dit-il. Si elle veut de moi, elle
saura me trouver tout aussi bien au dehors que dans les flancs de ce
rochers!
Il se rassit au milieu du vacarme épouvantable de la montagne en
démence.
Au-dessus de sa tête, les rochers secoués rudement se heurtaient l'un
contre l'autre et claquaient comme les dents d'un homme empoigné par la
frayeur.
Autour de lui, de toutes parts, retentissait l'effroyable grondement des
larges pans de roc qui se frottaient l'un sur l'autre et mugissaient
comme des meules énormes de quelque moulin de géants.
Ce fracas qui semblait répondre au trouble de son coeur, enivra Jolliet.
Le front haut, l'oeil hardi et la bouche fière, il restait impassible,
lui être impuissant et faible, au centre de ces gigantesques
bouleversements.
Un craquement plus sec et rapproché attira pourtant son attention et son
oeil se leva dans la direction de ce bruit plus distinct.
L'une des parois qui formait, en rejoignant l'autre, la voûte de la
caverne venait de se fendre en deux et un gros quartier de granit s'en
détachait bruyamment et s'affaissait vers le sol, à mi-chemin entre
Jolliet et la sortie de la grotte.
--Si j'allais rester enseveli vivant au fond de la caverne! pensa-t-il,
mort affreuse et inutile pour celle que j'aime!
Il bondit sous le rocher qui glissait et se retourna à l'entrée de la
grotte en regardant derrière lui.
L'énorme pierre s'arrêta dans sa chute et resta suspendue à quatre pieds
au dessus du sol, formant une arche sous laquelle on pouvait encore
passer pour aller au fond de la caverne.
Au-dessus, la voûte s'était refermée et si les dernières commotions du
sol n'en avaient encore détaché de petits fragments de pierre et des
poignées de terre qui ruisselaient jusqu'à ses pieds, Jolliet aurait pu
croire qu'il venait d'avoir un terrible cauchemar.
Le tremblement de la terre diminuait, et le fracas s'éloignait aussi.
Ce ne fut bientôt plus qu'un bruissement lointain comme celui du vent
qui s'enfuit sur la cime des arbres. Et, plus rien que le silence, mais
un silence d'autant plus étrange que le bruit qui l'avait précédé avait
été colossal.
Jolliet mit la tête hors de la caverne.
Un calme indicible pesait sur la nature entière qui après cet immense
effort paraissait fatiguée, épuisée, évanouie, morte comme ses morts qui
dormaient tout auprès sur leurs sarcophages aériens.
Longtemps Jolliet, énervé lui-même demeura immobile en promenant des
regards vagues sur la plaine sombre.
A quoi pensait-il? Nous ne saurions le dire et lui-même l'ignorait sans
doute.
Il y avait plus d'une heure qu'il était là, pensif, sans pensées
distinctes, lorsqu'il fit un mouvement machinal pour saisir don
mousquet.
Il venait d'entendre un bruit.
Sa main ne rencontra que le vide. L'arme était restée au fond de la
caverne.
Il n'avait pas le temps de se glisser sous la pierre nouvellement
suspendue pour aller chercher son mousquet, et il tira de sa ceinture un
long et pesant pistolet ainsi qu'une mèche allumée, tout prêt à faire
feu.
Une forme noire se mouvait à quelque distance et se rapprochait de la
grotte.
L'inconnu siffla deux fois comme un serpent qui se dresse.
Jolliet baissa son arme.
L'autre le rejoignit. C'était le Renard-Noir.