Le lendemain matin, lorsque le chevalier de Mornac ouvrit les yeux, il
aperçut la figure menaçante du baron de Vilarme qui le regardait par la
portière entr'ouverte du ouigouam de la Perdrix-Blanche.
--Vous vouliez m'étrangler?
--Insolent! Il faut que l'un de nous deux meure!
--Je n'y ai point d'objection, pourvu que ce ne soit pas moi.
--Oh! c'en est trop! cria Vilarme.
--Doucement, monsieur; plus bas, s'il vous plaît! N'allez pas réveiller
celle qui a autant besoin de sommeil que d'oubli. Allons causer un peu
plus loin.
Vilarme suivit Mornac qui s'arrêta au milieu de village.
En se retournant vers le baron, le chevalier vit que celui-ci levait un
long couteau de chasse, dont il allait le poignarder par derrière.
--Toujours chevaleresque, ce cher baron! dit Mornac qui saisit le
poignet de Vilarme le lui tordit si violemment le bras que le couteau
lui échappa et tomba par terre.--Vous disiez donc?
--Damnation! rugit Vilarme.
--Vous êtes bien laid, fait ainsi, dit Mornac en mettant son pied sur le
poignard. Et je ne m'étonne pas que vous ayez toujours eu peu de succès
auprès des femmes! Ce devrait être, en ce cas, une fort aimable
personne, et Monsieur votre père a dû filer d'heureux jours à ses côtés.
Vilarme était tellement en colère qu'il ne pouvait plus parler. Sa
bouche écumait et des sifflements rauques grondaient dans sa gorge.
--J'étouffe! cria-t-il enfin.
--Tiens! mais savez-vous que ce genre de mort vous conviendrait à
merveille en votre qualité d'étouffeur!
--De par le diable, Monsieur, finissons-en!
--Volontiers, mais de quelle manière? je vous préviens qu'il n'y a
jamais eu de bourreau ni de pendu dans ma famille, de sorte que j'aurais
la plus grande répugnance à vous enserrer le col de la corde que vous
avez des mieux méritée.
Vilarme voulut s'élancer pour frapper Mornac au visage. Mais celui-ci
que le tenait toujours par le bras, le maintint à distance en lui
disant:
--Jamais votre main d'assassin ne touchera ma figure! Entendez-vous?
Maintenant, que voulez-vous?
--Que nous nous battions, de par Satan!
--A coups de couteau, de tomohâk ou de flèches?
--Ah! finissez vos absurdes plaisanteries, dit Vilarme hors de lui, ou
je croirai que vous êtes un lâche, et que vous voulez éluder le combat!
Mornac le regarda avec un sourire méprisant.
--Lorsqu'il arrive quelquefois, dit-il qu'un brave gentilhomme reçoit
cette insulte d'un manant, il ne la relève point et laisse à ses valets
le soin de châtier le rustre à coups de bâton. Que vous ferai-je donc à
vous, meurtrier qui me voulez salir de votre bave? Si nous étions en
pays civilisé je vous livrerais au bourreau, et j'aurais le plaisir de
voir comment vous sauriez supporter le supplice de la roue? Mais ici,
que faire?... Comme il est dangereux que vous viviez plus longtemps, je
daigne me souvenir que vos pères furent gentilshommes, et veux bien
consentir à purger la terre du dernier des Vilarme. Écoutez! continua
Mornac en contenant toujours le baron furieux qui tournait autour de lui
comme un loup enchaîné, je sais où sont nos épées. Deux des Sauvages qui
nous ont pris les ont accrochées, en guise de trophée, au poteau de leur
cabane. Il s'agit de les avoir. Venez avec moi. Seulement, avant de nous
battre, laissez-moi vous dire qu'il va falloir user de ruse. Comme nos
gardiens n'aimeraient peut-être pas nous voir nous couper la gorge tout
de bon, nous feindrions une simple passe-d'armes, un assaut courtois, ce
dont je sais comment les prévenir. Quelques jeunes gens m'ont demandé
l'autre jour de leur montrer à servir de l'arme blanche. Nous allons
leur donner à l'instant le spectacle d'une joute qui sera fort de leur
goût. Laissez-moi faire. Seulement, s'il vous plaît, rengainez ce
cure-dents.
Vilarme subjugué, ramassa l'arme que Mornac lui poussait du pied, la
remit dans sa gaine et suivit le chevalier.
L'heure était assez avancée pour que les Sauvages fussent levés et hors
de leurs cabanes.
Mornac alla droit à un groupe de jeunes gens qui s'exerçaient au saut de
à la course pour se détirer les membres et se réchauffer sous l'air
piquant du matin.
En quelques gestes, Mornac leur indiqua que, si on leur prêtait des
épées à Vilarme et à lui-même, tous les deux donneraient à l'instant aux
spectateurs une idée de la manière de s'en servir.
La jeunesse d'Agnier comprit, poussa des cris de joie et courut aux
cabanes où les épées étaient suspendues.
--Maintenant, dit le chevalier au baron, veuillez sur l'expression de
votre physionomie. Quittez un peu cet air farouche pour une mine plus
riante. Bien, comme cela. Mordious! baron, vous avez bien le sourire le
plus faux dont le diable ait jamais orné la bouche d'un homme. Ah çà!
n'allons pas nous fâcher encore, et reprendre ces façons d'ogre affamé.
Bon! voici nos armes.
Mornac saisit avec empressement son épée dont il fit plier la bonne lame
en appuyant la pointe sur le sol tandis qu'il pesait sur la poignée.
--C'est bien toi, ma vieille! Je reconnais là ton vaillant fer de
Saint-Étienne, [48] qui plie toujours et ne casse jamais. Et la vôtre,
baron, est-elle aussi en ordre? Oui, bien. Dirigeons-nous vers cet
échafaud où nous avons failli être brûlés vifs à notre arrivée. Nous
grimperons dessus pour être plus à l'aise. Les spectateurs se tiendront
au bas, de sorte que nous pourrons ferrailler en toute liberté. Drôle de
duel, tout de même! Les témoins n'y feront pas défaut!
[Note 48: Endroit renommé en France, au XVIIe siècle pour ses
quincailleries et ses armes.]
La foule grossissait à vue d'oeil; car l'on savait que les deux blancs
allaient s'escrimer à l'arme blanche, spectacle fait pour réjouir une
peuplade de guerriers.
Quand les deux hommes furent installés sur l'estrade, Mornac dit à
Vilarme.
--Attention, maintenant. Avant de tomber en garde, faisons tous les
saluts d'usage à l'académie.
Leur épée dans la main gauche, la poitrine effacée, le corps droit, la
tête haute, ils se regardèrent un instant, frappèrent deux fois le sol
du pied droit en signe d'appel, portèrent la main droite à leur épée
qu'ils saisirent en l'amenant ensemble à leur bouche. Les deux lames
décrivirent en sifflant un double cercle à droite et à gauche, et les
deux combattants se fendirent en tombant en garde.
--Allez! cria Mornac.
Le baron que la rage dévorait ne se fit pas prier, et, pendant plusieurs
minutes, son épée enveloppa Mornac en des centaines de cercles de feu.
Calme, bien campé sur ses jambes, se couvrant de son arme, l'oeil au
guet, le poignet ferme et preste, Mornac para toutes ces bottes rapides
sans rompre d'une semelle.
Lorsque le baron fatigué s'arrêta un instant pour prendre à son tour la
défensive, notre Gascon s'écria:
--Eh! sandis! nous avons tus deux été à bonne école! Vous avez là
certain petit coup de seconde d'un effet assez surprenant... lorsqu'on
ne le connaît pas. Je me flatte cependant de vous montrer mieux tout à
l'heure. Vous concevez bien qu'il ne faut pas en finir tout de suite. Ce
serait priver ces braves gens de leur dû. Voyez un peu comme cela les
amuse.
La foule qui grouillait à leur pieds ne se sentait pas d'aise. Chacun
des coups portés et parés l'enthousiasmait.
Tout en parlant Mornac tâtait son adversaire qui arrivait assez
lestement à la parade.
--Pour un homme de votre âge, dit le chevalier entre une feinte de
seconde et une estocade de prime, vous avez encore le poignet ferme. Du
reste ça ne m'étonne pas, on doit avoir les nerfs solides quand on fait
le métier d'étrangler ses connaissances. Tiens! votre riposte de quarte
n'était pas mal. Seulement elle a l'inconvénient de vous découvrir.
Voyez-vous? si j'avais voulu en profiter, vous auriez maintenant six
pouces de fer entre les côtes. Pour en revenir à ce que nous disions
tout à l'heure vous avez un vigoureux poignet. Que ne vous en êtes-vous
servi pour couper la respiration à cette chère madame de Vilarme. Mais,
pardon, j'ai oublié de vous demander comment elle se porte ce matin,
cette charmante Corneille?
--...Oh! là! là! mais c'est fort gentil à voir que ces quatre feintes de
tierce, de quarte, de seconde et de prime se terminant par une botte de
quinte. Savez-vous que si mon épée n'eût été là, vous me touchiez! Oui,
mordious!
Les coups se succédaient avec une rapidité merveilleuse et aucun d'eux
n'était encore blessé. Un oeil exercé aurait vu pourtant que Mornac
ménageait Vilarme. Évidemment le chevalier était plus souple, plus
leste, plus prompt et plus fort que le baron déjà un peu appesanti par
l'âge. Son sang-froid le servait aussi contre l'irritation de Vilarme
qu'il avait soin d'exciter encore.
En bas de l'échafaud, les cris de joie et d'admiration, les
trépignements des spectateurs tenaient du délire. Jamais ils ne
s'étaient vus à pareille fête.
--Maintenant, fit Mornac dont l'épée supporta fermement deux ou trois
coups fouettés du baron, attention, Vilarme. Avant que voter pouls n'ait
battu cinq fois, je vais avoir l'honneur, le piètre honneur, de trouer
votre vilaine peau en deux endroits différents; à la cuisse et sous le
sein droit. Hop! d'une et de deux! s'écria triomphalement Mornac dont
l'épée tournoya d'abord en deux feintes de couronnement et s'enfonça
tour à tour dans les endroits désignés par une botte de quinte, aussitôt
suivie d'un coup droit en prime.
Vilarme lâcha son épée, jura et tomba.
Le sang ruisselait d'entre les lèvres de ses deux blessures.
La foule stupéfaite poussa un grand cri et Mornac croisa les bras avec
un sourire des plus aimables.
--Que Satan t'étrangle! cria Vilarme.
--Merci, et puissiez-vous bientôt le rejoindre. Vous lui ferez un fier
compagnon!
On emporta le baron à moitié évanoui sous le ouigouam de la Corneille
qui, en voyant son époux si maltraité, croassa comme l'oiseau dont elle
portait le nom.
Quelques regards de travers furent bien lancés à Mornac, mais on ne
l'inquiéta pas autrement.
Les Sauvages n'avaient pas de lois pour la punition des offenses, et se
chargeaient individuellement du soin de se venger. Le duel de Mornac et
du baron ne sortait donc pas de leurs habitudes. D'ailleurs ce ne devait
pas être pour des Iroquois un grand sujet de peine que de voir des
Français d'entr'égorger.
En regagnant son ouigouam, Mornac de disait:
--Je l'aurais achevé, si je ne m'étais retenu. J'aurais bien fait,
peut-être. Car ce diable d'homme est capable d'en revenir. Les bandits
de cette espèce ont la vie si dure!