UNE SOMBRE HISTOIRE

Le soir du même jour, Mornac veillait seul auprès du feu dans le

ouigouam de sa mère adoptive.

A demi couché sur la peau de bison, les mains croisées sur les genoux,

les yeux fixés sur l'ouverture du toit, par où les étincelles

s'échappaient pétillantes et s'en allaient s'éteindre dans l'air, après

avoir un instant brillé comme les étoiles qui scintillaient dans le coin

du ciel visible par la déchirure du toit de la cabane, le chevalier

suivait le vol de sa rêverie capricieuse comme la fumée du brasier.

Il en était à se demander comment l'ombrageux Griffe-d'Ours avait pu se

décider à le laisser en arrière, et libre de voir Mlle de Richecourt

autant qu'il le désirait. Pourquoi le chef n'avait-il pas songé à

l'emmener avec ses jeunes gens et l'éloigner du village? C'est ce que

Mornac ne pouvait s'expliquer.

S'il eût mieux connu les chef iroquois, cet oubli eût moins excité sa

surprise.

La grande passion des Iroquois était la guerre; quant à l'amour, vu

qu'ils n'en connaissaient point les délicatesses platoniques et qu'ils

considéraient l'abus des jouissances physiques comme énervantes et

fatales aux guerriers, ils n'en usaient que fort modérément. Ce petit

peuple de conquérants, qui, dans l'espace de tout un siècle, fit

trembler l'Amérique du Nord du retentissement de ses armes, avait, à

défaut d'instincts plus généreux, l'intelligence de la férocité, et

surtout le besoin de ménager ses forces afin de faire face aux nombreux

ennemis qui l'entouraient de toutes parts.

Si telles étaient les idées du gros de la nation iroquoise, on conçoit

sans peine que Griffe-d'Ours, que ses exploits avaient fait nommer chef

à un âge assez peu avancé, et auquel ses cruautés avaient mérité le

surnom de _Main-Sanglante_, estimait bien plus les ardentes émotions de

la bataille que les «gentils combats d'amour», comme disaient les

trouvères de la vieille Europe.

Aussi, à peine avait-il su que les quatre autres cantons iroquois se

disposaient à envoyer des partis contre les Mohicans leurs plus

redoutables ennemis, que Griffe-d'Ours avait oublié sa belle captive,

Mlle de Richecourt, ainsi que Mornac et Vilarme, pour ne plus songer

qu'à choisir des jeunes gens et à les bien armer en guerre. Le temps

pressait, et le soir même il était parti, gonflant sa forte poitrine des

âcres senteurs de la forêt en songeant à la bonne odeur du sang des

vaincus.

Mornac en était encore à chercher la solution de ce problème, quand une

ombre s'interposa entre lui et la lumière du feu. Il se leva et reconnut

la Perdrix-Blanche.

Celle-ci le prit par la main, l'attira doucement vers la porte de la

cabane et lui fit signe de la suivre.

Le village était plongé dans l'obscurité. Complet y eût été le silence,

si l'on n'eût entendu, de ci et de là, un chant bizarre et monotone, les

frais éclats de rire de quelque jeune fille, et les aboiements de

certains chiens répondant aux échos de leur propre voix que leur

renvoyait la forêt sonore.

En quelques secondes la Perdrix-Blanche arriva à son ouigouam où elle

fit entrer Mornac qu'elle conduisit auprès de Mlle de Richecourt.

Jeanne était assise sur son lit en peau d'ours. Elle tendit la main au

chevalier, et lui dit de s'asseoir à côté d'elle sur la longue estrade

qui régnait autour de la cabane.

Tandis que la Perdrix-Blanche prenait place tout près du grand feu qui

flambait au milieu du ouigouam, mademoiselle de Richecourt dit au

chevalier:

--Je ne sais, en vérité, si les attentions de cette femme cachent

quelque piège, ou si elles sont sincères; mais depuis midi, elle ne

cesse de m'accabler de prévenances. Voyant que je paraissais triste,

elle me fit signe, il y a un instant, qu'elle allait chercher quelqu'un;

et voilà qu'elle vous amène ici. Il est vrai que son frère est parti ce

soir.

--Je crois pouvoir vous donner la clef de ce mystère, répondit Mornac

avec un sourire. J'ai sauvé, ce matin, l'un des enfant de cette femme,

au moment qu'il était en train de se noyer. C'est sans doute la

reconnaissance qui la pousse à agir ainsi.

--Mais racontez-moi donc ce sauvetage?

Le chevalier se rendit au désir de Jeanne et lui dit en terminant.

--Vous voyez que j'ai gagné cette femme à notre cause, et que nous

pourrons au besoin compter sur elle.

--Un bienfait n'est jamais perdu, chevalier.

--Non certes, et surtout celui-là qui me va permettre de m'approcher

plus souvent de vous belle dame.

--Belle! je ne le dois être guère. Le manque de miroir ne m'a pas permis

de constater les ravages que la maladie causés chez moi; mais je suis

sûre que je suis affreuse.

--Affreuse! s'écria le galant gentilhomme qui mit un genou en terre et

s'empara de la main blanche de la jeune fille en dévorant du regard ses

traits pâlis mais toujours beaux. Je vous jure, ma cousine, que vous

êtes bien la plus adorable femme qui soit au monde. Et j'ajouterais la

plus adorée, se je craignais que vous ne prissiez ce dire pour une

gasconnade; ce dont, sur mon honneur, je serais fort malheureux!

Je prie le lecteur de croire que le chevalier était bien sincère. Car,

il le faut avouer en toute conscience, ce pauvre Mornac était amoureux

de sa cousine.

Jeanne se sentit rougir sous le regard ardent du jeune homme, et lui

retira doucement sa main en disant:

--Mon cousin veuillez reprendre votre place et ne me plus conter

fleurette. Nous avons à nous occuper ce soir de choses bien plus

sérieuses, trop sérieuses même, j'en ai peur.

--Que voulez-vous dire, fit Mornac qui se rassit tout honteux de voir sa

déclaration si froidement accueillie. Le gaillard avait toujours été

fort entreprenant auprès des femmes, et moi, son historiographe, je dois

à la vérité d'avouer qu'il avait rarement trouvé de cruelles.

--Ne vous souvenez-vous donc pas, chevalier, que vous m'avez promis de

me dévoiler la funeste influence que Vilarme a sur ma vie.

--Oh! Vous êtes trop faible encore, mademoiselle, pour résister aux

pénibles émotions que ce récit vous causerait. Il vaut mieux attendre

que vous soyez parfaitement rétablie.

--Attendre encore! Non pas. Voici la première occasion qui nous est

offerte de causer librement; nous en devons profiter. Ce secret terrible

me pèse; et le sentir étreindre plus longtemps mon coeur me causera plus

de mal que d'en voir se révéler toute l'horreur.

--Ma chère Jeanne, n'insistez pas, je vous prie, fit Mornac en serrant

la main de sa cousine.

--Si, monsieur, j'insiste! répliqua mademoiselle de Richecourt qui se

dégagea vivement.

--Soit, puisque vous l'exigez. Mais je vous supplie, d'avance, de me

pardonner si je suis forcé, par la vérité des faits, de faire

douloureusement vibrer les cordes les plus sensibles de votre coeur.

D'un léger signe de tête Jeanne donna son assentiment.

Après un recueillement qui dura quelques minutes, Mornac commença dans

ces termes:

--Une allée avant la mort du défunt roi Louis XIII, mademoiselle de

Boisbriant, de Kergalec passait pour l'une des plus ravissantes filles

d'honneur de notre bien-aimée reine-mère, Anne-d'Autriche, que Dieu

veuille nous conserver longtemps encore.[44]

[Note 44: Anne-d'Autriche devait mourir en 1666.]

«Outre les charmes de sa personne elle avait de la fortune, et se

trouvait orpheline et fille unique. Il était notoire qu'elle avait de

grands biens en Bretagne. Vous pouvez vous figurer qu'elle ne manquait

pas d'adorateurs. Tous les beaux muguets de la cour s'empressaient

autour d'elle et l'accablaient de leurs déclarations plus ou moins

intéressées, mais toutes des plus passionnées. Ce que je vous en dis je

ne le sais que pour l'avoir entendu raconter par la suite; car je

n'étais alors qu'un enfant.

«Parmi les gentilshommes les plus assidus auprès de mademoiselle de

Kergalec, le comte de Richecourt et le baron de Vilarme étaient les plus

empressés.

«Vous vous rappelez combien votre père, mon oncle vénéré avait la

tournure et les traits distingués; et vous savez aussi bien que moi si

Vilarme a dans tout son être quelque chose de sinistre et de repoussant.

Mais il avait de la fortune et le comte de Richecourt ne possédait que

les grâces de sa personne, de grandes qualités morales et son épée pour

tous biens. Aussi d'aucuns, les jaloux, disaient-ils que Vilarme

l'emporterait peut-être sur son séduisant rival.

«Votre mère avait l'âme trop belle et le goût trop délicat pour réaliser

cette prédiction maligne. Les hommages du comte de Richecourt furent

agréés, le mariage fixé et annoncé, et M. de Vilarme éconduit,

paraît-il, assez lestement.

«Jaloux, haineux et malappris autant qu'un Turc, Vilarme insulta

publiquement le comte pour le forcer de se battre. Celui-ci, dont la

bravoure était proverbiale, se garda bien de ne point relever le gant,

et la rencontre eut lieu à Saint-Germain et 1613.

«Vilarme reçut en pleine poitrine un grand coup d'épée qui le cloua au

lit pour plusieurs mois.

«Sur ces entrefaites eut lieu le mariage du comte de Richecourt et de

mademoiselle de Kergalec.

«Quelque temps après Vilarme quitta la France, mais non sans proférer de

terribles menaces contre les nouveaux époux qui venaient de partir pour

la province et s'en étaient allés passer la belle saison de leur

jeunesse et de l'année en leur château de Kergalec, sur les rives

brumeuses de la Bretagne.»

--Ici ma narration commence à toucher des faits d'une extrême

délicatesse, et je vous prie encore une fois, ma chère cousine, de

vouloir bien me pardonner ce que le récit en pourrait offrir de blessant

pour votre affection filiale.

«Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion, soit dans ce pays ou en

France, de remarquer combien il en est peu qui sont heureux en ménage.

En ma qualité de garçon, de militaire et de mauvais sujet (j'avoue ce

dernier défaut en toute sincérité de coeur) j'ai pu remarquer, moi, que

le nombre des mariages malheureux est effrayant pour ceux qui songent à

s'aventurer dans ce périlleux état. N'est-il pas alarmant en effet de

constater que les quatre-vingt-dix centièmes des conjoints étaient peu

faits l'un pour l'autre, lorsque la mystérieuse lumière de la lune de

miel s'étant évanouie, les époux ont vu briller au jour du réveil de

leurs illusions, les riches défauts dont chacun voit l'autre subitement

orné? Car autant on a besoin de dissimuler, de faire rentrer les angles

de ses imperfections, avant le _conjugo_, autant, après, lorsque la

familiarité de la vie commune amène ce laisser-aller fatal aux illusions

des amoureux. C'est alors qu'arrivent les regrets traînant après eux la

longue et lourde chaîne des douloureuses misères de la vie conjugale. Le

mal est irrémédiable, et de ce jour l'inanité du bonheur terrestre est

irrévocablement constatée par les conjoints. Voilà ce que je connais du

mariage, voilà ce que vous en savez sans doute vous-même, ma chère

cousine, et ce que chacun en peut apprendre. Eh bien! ce qui m'a

toujours émerveillé c'est de voir que, tous les jours, des gens aussi

bien renseignés que nous, s'y laissent prendre, comme nous y serons un

jour sans doute pris nous-mêmes, tout des premiers!

--Parlez pour vous seul, je vous en prie, dit Jeanne avec un sourire

préoccupé, et continuez votre récit sans allonger cette digression

sarcastique.

--Une couple d'années, pendant lesquelles vous naquîtes, s'écoulèrent

assez calmes pour les deux époux qui après quelques mois passés en leur

château de Kergalec, étaient retournés à la cour où, grâce à l'influence

de la comtesse sur la reine-mère, votre père avait obtenu une charge

importante.

«Bientôt cependant, on sut qu'il y avait du froid entre les deux époux;

non pas qu'on s'en aperçut en public, le comte et la comtesse étant trop

gens du monde pour en rien laisser voir au dehors. Cette rumeur, venue

on ne sait d'où, s'accrut pourtant, grandit; et, grâce aux observations

préjugés des malveillants, les plus indifférents gestes du comte et de

sa femme purent donner quelque crédit à ce bruit qui n'avait d'abord été

qu'un soupçon.

«Pardonnez-moi de vous révéler des faits douloureux que vous avez dû

sans doute ignorer jusqu'à ce jour. Mais ce fait reconnu de

l'incompatibilité d'humeur de vos parents, qui ne rencontre dans presque

tous les ménages et, par conséquent, n'offre rien d'extraordinaire,

devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée du comte

et la vôtre, qu'il me faut vous le divulguer en y appuyant même un peu.

«En 1648, les troubles de la Fronde ayant éclaté, votre père, avec les

princes et un grand nombre de seigneurs, prit parti contre le Mazarin.

Cet Italien, ministre de France, vil, avare et rusé, devait

nécessairement déplaire à un gentilhomme français fier, libéral et franc

comme l'était le comte. Aussi votre père fut-il un des premiers à se

déclarer contre lui. Bien mal lui en prit pourtant. Lorsque la faction

des frondeurs fut vaincue, les chefs, princes, ducs, évêques et autre,

eurent soin de faire accepter leur rentrée en grâce, comme une condition

expresse de leur soumission; et, ainsi qu'il advient toujours en ces

sortes de cabales, la colère du vainqueur tomba sur les coupables de

second rang. Votre père fut enveloppé dans la disgrâce que la plupart

des seigneurs de sa conditions avaient encourue, et obligé de quitter la

cour avec sa femme, en 1652, pour s'en aller habiter leur château de

Kergalec.

--Je me souviens du voyage, interrompit Jeanne rêveuse. J'avais alors

neuf ans, et mon père en passant par Nantes, me laissa dans un couvent

pour y faire mon éducation. Le château de Kergalec n'étant éloigné que

de quelques lieues, il était facile à ma mère de venir m'y visiter

souvent. Hélas! je n'en devais sortir, quelques années plus tard, que

sous de bien tristes circonstances!

Mornac continua.

«Le comte et la comtesse menèrent dès lors une vie assez retirée; lui,

chassant tout le jour en la compagnie d'un vieux serviteur, ou passant de

longues heures sur la mer. Au pied de la falaise que baignent les vagues

et qui supporte les murs du château de Kergalec, une petite embarcation

se détachait souvent de la côte pour aller bercer au loin le comte avec

ses mélancoliques rêveries.

«La comtesse ne sortait guère de son appartement où sa camériste, Julia,

faisait presque toute sa société.[45]

[Note 45: La comtesse qui avait été attachée à la cour d'Anne-d'Autriche

pouvait appeler sa femme de chambre camériste qui est le nom que les

femmes espagnoles de qualité donnent à leurs suivantes.]

«Comme le comte et sa femme n'échangeaient avec la noblesse du voisinage

que les visites obligatoires et que l'on connaissait le genre de vie

qu'ils menaient tous deux, on prit leur taciturnité pour du dédain, et

tous les hobereaux des environs, afin de s'en venger, se mirent à

dénigrer hautement leurs illustres voisins de Kergalec. Les commentaires

une fois partis allèrent bon train, et, à l'aide des rumeurs qui étaient

venues de Paris, vos parents passèrent bientôt pour faire un fort

mauvais ménage. Ce qui était faux. Car enfin, si la différence de leur

humeur empêchait le comte et sa femme de sympathiser, ils avaient tous

deux trop de tact et de savoir-vivre pour se causer d'inutiles

désagréments.

«Six années s'écoulèrent ainsi, sans apporter de changements dans la vie

du comte et de la comtesse de Richecourt.

«Un soir du mois d'avril 1659, le comte rentra fort pâle au château. Il

était sorti seul pour aller voir, du haut de la falaise, le soleil se

coucher dans la mer. En revenant par une allée du parc qui séparait le

château de la côte, un coup de feu avait éclaté soudain dans la solitude

du bois et le silence du soir, et une balle était venue couper la plume

de son chapeau.

«Le comte qui ne se connaissait pas d'ennemis, crut que ce devait être

une balle égarée de quelque braconnier et dès le lendemain n'y pensa

plus.

«Quelques jours après, votre père ayant voulu s'aventurer sur la mer,

son embarcation sombra à quelques brasses de la côte. Le comte était bon

nageur et put gagner aisément le rivage. A la marée basse, on retrouva

l'embarcation qui s'était enfoncée droit sous la vague. On examina la

chaloupe afin de voir quelle avait pu être la cause de cet accident et

l'on s'aperçut qu'un trou de tarière avait été fraîchement percé sous la

ligne de flottaison. Cette fois, l'intention perfide d'un ennemi était

évidente, et le comte comprit qu'on en voulait à ses jours.

«Immédiatement, il fit à la tête de ses gens, une battue de son domaine.

Mais à l'exception de quelque cerf dix cors, de deux sangliers

_solitaires_ et d'un vieux loup à tête grise, fauves qu'on força de

sortir de leurs tanières, on ne découvrit aucun indice de la présence

d'un malfaiteur.

«Le comte fut obligé, le lendemain, d'aller passer une couple de jours à

Nantes pour retirer quelque argent de chez son notaire.

Le soir du départ de son mari, la comtesse était assise dans

l'enfoncement d'une fenêtre, assez profond pour former une chambre à lui

seul. Du haut de la tourelle où était situé son appartement, elle

dominait les arbres du parc et regardait tristement tomber la nuit sur

l'océan.

«De noirs nuages voilaient l'horizon. Le vent soufflait du large et

chassait vers la côte de grosses vagues qui venaient se briser sur les

rochers avec des plaintes attristantes.

«Peu à peu les nuées sinistres se confondant avec les ténèbres, une nuit

sépulcrale s'étendit sur la mer dont les grande voix s'élevaient

mugissante et terrible du fond de l'obscurité.

«A l'intérieur du château régnait le plus complet silence. Assise sur un

tabouret, à quelque distance de sa maîtresse, Julie, sa suivante,

regardait rêveuse et comme effrayée les lueurs rougeâtres qui partaient

de l'immense cheminée où flambait la moitié d'un arbre, et dansaient

fantastiques et solennelles, comme les esprits des anciens preux de

Kergalec, sur les hautes boiseries du chêne noircies par la poussière

des siècles.

«Depuis plus d'une heure, madame de Richecourt, dominée par le funèbre

aspect de cette nuit orageuse, n'avait échangé aucune parole avec sa

camériste. Maintenant que la nuit lui cachait la mer, elle prêtait une

oreille inquiète au bruit du vent dans les grands arbres dont les troncs

noueux gémissaient sous la rafale, aux pieds du vieux donjon. Le

froissement des branches dépouillées de leurs feuilles, montait jusqu'au

faîte de la tourelle, sinistres comme le cliquetis des os de squelettes.

«Soudain la flamme d'un faste éclair déchira l'horizon en illuminant

d'une éblouissante lumière l'immense étendue des flots tourmentés, la

sombre dentelure des falaises, le fouillis des arbres du parc et la

haute tour carrée du centre du manoir qui s'ébranla sous un éclatant

coup de tonnerre dont le dernier grondement s'en fut s'éteindre dans les

souterrains du château.

«Les deux femme se signèrent, tandis que la pluie s'abattait par

torrents sur la toiture.

«--Voici l'orage, prions! dit la comtesse.

«La camériste se rapprocha de sa maîtresse et toutes deux, la figure

perdue dans leurs mains commencèrent à haute voix une longue prière.

«Le vent redoublait. Les girouettes rouillées criaient et tournaient

affolés sur les toits qui craquaient sous l'effort de la tourmente.

«Au milieu des tous ces bruits tumultueux, la camériste crut entendre,

comme le grincement d'une clef dans la serrure d'une porte depuis

longtemps condamnée, dans un coin sombre de la chambre.

«--Bah! je me trompe, pensa-t-elle après un un instant de réflexion.

Cette porte ne s'ouvre jamais. Ce sont les girouettes qui se plaignent

là-haut sur leurs tiges de fer.

«Éblouie par les éclairs, elle remit entre ses mains sa tête qui s'était

un instant relevée pour prêter attention au bruit, et continua de

répondre aux prières de sa maîtresse.

«Le vacarme de la tempête qui augmentait à chaque instant de fureur, les

empêcha d'entendre un second grincement de fer. C'était celui d'une

porte roulant sur ses gonds oxydés par le temps, le défaut d'usage et

l'humidité.

«Si les deux femmes n'avaient pas fermé les yeux, elles auraient vu sans

doute une porte dérobée s'ouvrir l'entement dans la pénombre pour

laisser passer un homme qui, après avoir écouté et regardé dans

l'enfoncement de la fenêtre où se trouvait la comtesse et sa suivante,

traversa toute la pièce à pas furtifs et s'en alla verrouiller la porte

d'entré ordinaire.

«Le bruit des verrous et de la clef frappa pourtant l'oreille des deux

femmes qui se levèrent en même temps et poussèrent un cri d'effroi en

voyant un homme masqué s'élancer au devant d'elles, un poignard à la

main.»

--Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne en saisissant éperdue, les mains de

Mornac, dites-moi bien vite que ce n'était pas lui...?

--Qui, lui...? fit Mornac frappé de la terreur convulsive, effrayante,

qui tordait tous les membres de la jeune fille.

--Mon... père...! balbutia Jeanne tremblante, dont le regard levé au

ciel sembla demander pardon à quelque absent.

--Votre père! s'écria Mornac. Mais, ma pauvre Jeanne, quel atroce

soupçon!... Qui jamais a pu faire naître en vous une telle pensée? C'est

affreux!

--Ah! ce n'était pas lui! Ce n'était pas vrai! éclata mademoiselle de

Richecourt en se mettant à genoux. Merci, mon Dieu! merci! Et vous, cher

bon père, pardon, mille fois pardon à votre trop crédule enfant!

--Mais en vérité, ma chère Jeanne, je ne comprends pas que personne ait

été assez stupide ou méprisable pour vous avoir laissé entrevoir les

soupçons aussi atroces qu'injustes qui planèrent sur le comte de

Richecourt après cette funeste nuit.

--Vilarme! c'est Vilarme lui-même qui me dit, un jour où je refusais de

l'épouser, il y a deux ans, que mon père était...

--Oh! le monstre! qu'il soit maudit! cria Mornac. Ecoutez plutôt la fin

de cette horrible histoire.

Ici, Jeanne et le chevalier crurent entendre quelque bruit à la porte du

ouigouam. Mornac alla écarter la portière de peau de loup et regarda au

dehors. La nuit était sombre. Il sortit, fit le tour de la cabane et ne

vit personne. Il est vrai que les ouigouams étaient si rapprochés que

c'était chose facile que de se glisser et de se cacher près des cabanes

avoisinantes.

Le cavalier retourna vers sa cousine et s'efforça de la rassurer.

--Je suis certaine qu'il était là et nous écoutait! dit Jeanne.

--Tant mieux! Il saura que je le connais et que je veille sur vous!

--Mais s'il allait vous tuer!...

--Bah! cadédis! il a déjà essayé et n'a pu réussir. Nous avons le

poignet aussi solide pour nos ennemis que pour ceux qui nous sont chers!

Mais je finis ce récit que vous m'avez exigé.

«L'homme masqué bondit au-devant des deux femmes, leur barra le

passage, garrotta et bâillonna la camériste en un tour de main, après

l'avoir menacée de l'égorger si elle jetait un cri. Puis s'approchant de

la comtesse qui avait reculé jusqu'à la fenêtre et grelottait de

terreur, l'homme arracha son masque et s'écria:

«--Me reconnaissez-vous, madame de Richecourt?...

«Un éclair livide, qui brûla les carreaux de vitre, tomba en plein sur

la face pâle du baron de Vilarme.

«La comtesse tremblait tellement qu'elle n'aurait jamais pu proférer une

parole.

«--Oui, vous le reconnaissez, n'est-ce pas, cet homme que non-seulement

contente de repousser, vous avez autrefois accablé de vos superbes

dédains; cet homme que son trop heureux rival blessa d'un coup presque

mortel, quelques jours avant votre mariage; cet homme qui après avoir

parcouru le monde pour tâcher de vous oublier, a traîné par tout le

globe le feu de l'amour et de la haine qui lui rongeait le coeur! Oui,

me voici, madame la comtesse, terrible comme la vengeance, inexorable

comme la mort! Car, vous allez mourir comtesse de Richecourt! De vous,

maintenant que vous avez appartenue à un homme que j'exècre, je ne veux

rien autre chose que la vie. J'ai appris avec joie que vous n'étiez pas

heureuse avec ce beau mignon de cour que vous m'avez préféré dans le

temps. Mais comme il est trop gentilhomme pour vous rendre vraiment

malheureuse, vous ne souffrez pas assez au gré de mes désirs! Je veux

vous sentir frissonner sous ma main dans les convulsions de l'agonie!

Quant au comte, votre époux trois fois maudit, il aura son tour. Allons!

madame, recommandez-vous à Dieu.

«Il est une chose que les nobles femmes estiment plus cher que la vie,

c'est leur honneur. La comtesse voyant que le sien ne courait aucun

danger, s'agenouilla et pria. Les filles des preux savent mourir.

«Vilarme contempla un instant cette pâle figure de femme tour à tour

éclairée par les lueurs incessantes du feu et les éclairs intermittents

du dehors. Il grimaça un sourire de démon. Il bondit sur sa victime,

l'enleva, la jeta sur un lit, saisit un oreiller, l'appuya sur le visage

de la comtesse et pesa dessus de tout son poids, pour étouffer

l'infortunée.

«A la clarté du brasier et des éclairs, la camériste éperdue vit le

pauvre corps de la comtesse se tordre sur son lit en d'effroyables

convulsions. Elle poussa quelques rauques sanglots sous cet horrible

oreiller, ses membres palpitèrent dans un suprême effort et ce fut

tout.

«Longtemps Vilarme resta courbé, hideux, sur l'oreiller, épiant chacun

des derniers frissonnements de sa victime. Quand il fut bien sûr qu'elle

était morte, il alluma un flambeau, regarda, satisfait la figure bleuie

de la trépassée et s'avança du côté de la camériste.»

--Ah! mon Dieu! fit mademoiselle de Richecourt qui étendit les bras et

s'affaissa évanouie.

Mornac et la Perdrix-Blanche qui avait remarqué, sans y rien comprendre,

l'émotion que le récit du chevalier produisait sur la jeune fille,

s'empressèrent de lui prodiguer leurs soins.

Jeanne reprit bientôt connaissance.

--Je savais bien, dit Mornac à mademoiselle de Richecourt, que vous ne

pourriez pas supporter l'émotion d'une aussi horrible histoire. Mais

aussi, pourquoi avez-vous tant insisté?

La jeune fille ne put répondre et se mit à pleurer.

Quand ses larmes l'eurent un peu soulagée, elle supplia tellement Mornac

de terminer son récit, qu'il ne put s'y refuser. D'ailleurs ce qu'il lui

restait à dire était moins pénible que ce qui précédait.

«Vilarme s'approcha donc de la camériste et lui dit:

«--Maintenant, ma belle suivante, à nous deux. Écoute-moi. Si tu me veux

jures sur le Christ que tu vas suivre en tous points mes instructions,

je vais te faire grâce.

Il alla décrocher un crucifix qui pendait au mur, délia les mains de la

camériste, lui ôta le bâillon qui étouffait sa voix et lui dit:

«--Fais serment de répéter à tous, partout et toujours que, pendant que

tu dormais dans l'antichambre de ta maîtresse, selon ta coutume,

celle-ci est morte, sans doute, d'un coup de sang; qu'effrayée par le

bruit de l'orage, tu es entrée au milieu de la nuit chez la comtesse et

que tu l'as trouvée sans vie.

«Comme la pauvre fille hésitait, Vilarme leva son poignard.

«--Je le jure! s'écria-t-elle, terrifiée.

«--A mon tour, reprit froidement Vilarme, je te jure que si jamais un

seul mot des évènements de cette nuit sort de tes lèvres, tu mourras de

ma main! Fussé-je sur le banc des accusés que j'irais te poignarder en

face de mes juges. Je te le jure sur le Dieu mort sur la croix!

Il délia les pieds de la suivante, enleva les cordes dont il l'avait

garrottée et disparut.[46]

[Note 46: A quelque lecteur, le récit de cet horrible meurtre semblera

peut-être d'abord disparate et choquant, dans ce tableau où nous avons

tâché de peindre la vie civilisée à côté de la vie sauvage. Mais en y

réfléchissant davantage, on verra que j'ai voulu montrer à côté de la

barbarie des Iroquois, que notre civilisation relative n'a pu étouffer

entièrement, chez les peuples réunis en société, ce germe de cruauté qui

existe dans l'homme; et que le siècle qui produisit la Brinvilliers,

empoisonneuse de trop célèbre mémoire, exécutée en 1676 pour avoir

successivement tué son père, ses deux frères et sa soeur, pouvait bien

aussi donner naissance à un Vilarme. A ce sujet notre civilisation

progressive du dix-neuvième siècle ne doit pas être plus fière d'une

époque toute remplie du nom de Tropman.]

«Le lendemain le comte, arrivant à Kergalec, apprit la mort de sa femme.

Il s'en montra fort affecté et pleura longtemps auprès de la morte.

Comme j'étais en garnison à La Rochelle, il m'envoya une lettre de faire

part me priant d'assister aux funérailles de la comtesse. Je n'eus pas

l'honneur de vous y voir.»

--Hélas! j'étais malade, dit mademoiselle de Richecourt et les médecins

avaient défendu de me laisser sortir. Je n'appris la perte cruelle que

je venais de faire lorsque je fus complètement rétablie, plusieurs jours

après la sépulture de ma pauvre mère. Ce fut mon père lui-même qui, les

larmes aux yeux, me vint annoncer cette fatale nouvelle.

«Je passai quelques jours au château continua Mornac, et retournai

ensuite rejoindre ma compagnie à La Rochelle. Six ou huit mois plus

tard, je reçus du comte une lettre qu'un de ses serviteurs me vint

apporter à franc-étrier. Mon oncle me conjurait de me rendre en toute

hâte auprès de lui. Je sollicitai un cour congé d'absence, je sautai en

selle, et quelques heures plus tard le galop de mon cheval résonnait

dans l'avenue du château de Kergalec.

«Je trouvai le comte à écrire son testament. Il m'en fit lui-même la

remarque.

«--Si vous me voyez aussi sérieusement occupé, me dit-il, c'est que je

me bats de duel demain matin. Je vous ai fait demander pour me servir de

témoin.

«--Mais avec qui vous battez-vous.

«--Avec le baron de Vilarme

«--M'est-il permis de vous en demander la raison?

«--C'est tellement horrible, mon pauvre ami, me dit le comte en

comprimant un sanglot que je ne sais comment m'y prendre pour vous le

répéter. Autant vaut pourtant vous le dire sans périphrases; ce sera

moins long. Hier, dans une chasse où je me trouvais avec quelques

gentilshommes du voisinage, le baron de Vilarme laissa à entendre que ne

paraissais m'être consolé bien vite de la mort de ma femme. Je lui fis

remarquer l'inconvenance de ses paroles. Il répliqua qu'il y avait des

propos bien plus inconvenants encore qui circulaient sur mon compte. Je

lui criai de rétracter ses paroles ou de s'expliquer. Poussé à bout, il

me dit que l'on m'accusait d'avoir... étranglé ma femme! Oh! n'est-ce

pas que c'est atroce! Cet homme qui fut autrefois mon rival n'a jamais

pu me pardonner d'avoir eu les préférences de la comtesse. Je lui jetai

mon gant de chasse à la figure et nous nous battons à mort demain

matin.»

«Vous comprenez, ma chère cousine, toute l'infernale méchanceté de

Vilarme. Non content d'avoir assassiné votre mère, il voulait perdre le

comte de réputation et le flétrir à tout jamais du sceau d'une

accusation infâme. Il savait la froideur qui existait depuis plusieurs

années entre vos parents, ainsi que la jalousie que leur portaient les

hobereaux du voisinage, et s'était dit sans doute, que l'accusation dont

il chargeait votre père prendrait de fortes racines dans un tel

terrain.»

--Mais, s'écria Jeanne, c'est un démon incarné que cet homme!

--C'est un beau spécimen de scélérat. Mais pour être l'esprit malin, je

ne le crois pas. Si vous aviez voulu me laisser le provoquer, il y

aurait plusieurs semaines que j'en aurais purgé la terre.

«Le lendemain matin nous traversâmes le parc, suivis seulement d'un

vieux serviteur de confiance et d'un chirurgien des environs qui donnait

depuis longtemps ses soins à la famille.

«C'était une brumeuse et froide matinée de décembre. Nous descendîmes

sur le bord de la mer, à l'endroit choisi pour la rencontre.

«La mer grise, fouettée par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les

sombres crans de la côte. Quelques mouettes, aussi matinales que nous,

battaient lourdement de l'aile en rasant les flots, et, luttant contre

la brise, jetaient leur cris rauques au vent. Un ciel morne et bas

pesait sur l'océan et semblait écraser la falaise qui surplombait, à

plus de cent pieds de hauteur, la grève où nous étions. Ce lieu triste,

désolé, était bien choisi pour y mourir sans regretter l'existence. Car

il semble qu'il en doit plus coûter de quitter la vie par un beau soleil

et dans une prairie émaillée de fleurs, que dans un endroit sauvage et

sous un ciel terne d'hiver.

«Nous étions les premiers arrivés.

«Durant un bon quart d'heure nous attendîmes. Le comte était calme et se

promenait de long en large avec moi, afin d'entretenir la circulation,

car l'air était très-vif.

«--Mon cher neveu, me dit-il tout à coup, promettez-moi de remplir mes

dernières volontés si je suis tué. Je vous fais mon exécuteur

testamentaire. Après l'horrible accusation qui est cause de ce duel, je

n'oserais jamais vous prier de marier ma fille; mais au moins

promettez-moi de la protéger.»

--Je vous avouerez, ma cousine, que l'idée d'épouser une petite

pensionnaire de couvent, que je ne connaissais que pour l'avoir vue

lorsqu'elle n'avait encore que trois ou quatre ans, me souriait fort

peu. Joint à cela que j'avais alors la plus grande répulsion pour le

mariage.

--Ah! fit Jeanne, et maintenant?

--Maintenant, ma bien-aimée cousine, fit Mornac en mettant un genou en

terre et en essayant de baiser la main de mademoiselle de Richecourt, je

vous assure que mes dispositions sont tout à fait opposées.

--C'est fort heureux pour vous, dit Jeanne avec ironie, en lui retirant

sa main. Que répondîtes-vous à mon père?

--Que je lui jurais de toujours vous considérer comme ma soeur. Veuillez

bien remarquer que par là je n'entendais nullement exclure de mon coeur

tout sentiment plus tendre. Seulement, je... me réservais de réfléchir

et de vous voir auparavant.

--Vous êtes fort galant, en vérité. Veuillez poursuivre.

«Le baron de Vilarme arriva, suivi du chevalier de Kergarouët, son

témoin. On mesura les épées, les combattants mirent justaucorps et

pourpoint bas, et, sur le signal que nous en donnâmes, commença le plus

furieux des combats singuliers auxquels j'ai jamais assisté.

«Le comte et le baron étaient à peu près d'égale force à l'escrime.

Pendant plusieurs minutes leurs épées, toujours prêtes à la parade,

tournoyèrent sans relâche avec d'innombrables cliquetis.

«Après plusieurs feintes inutiles, Vilarme ayant voulu lier le fer de

son adversaire, celui-ci dégagea vivement sa lame, se fendit à fond, et

d'un coup droit en prime, blessa le baron à la poitrine. Vilarme prompt

comme l'éclair, riposta par un coup de seconde qui atteignit le comte en

bas de la cinquième côte.

«Les deux adversaires ainsi touchés ne rompirent pas d'une semelle et

retombèrent simultanément en garde, les yeux comme rivés à la pointe

ensanglantée de leurs armes.

«Dans les quelques passes qui suivirent, ils se touchèrent encore à

plusieurs reprises. On voyait bien qu'ils ne se donnaient presque plus

la peine de parer, et qu'animés par la vue du sang de l'un et de

l'autre, tous deux ne songeaient plus qu'à tuer son ennemi.

«Le combat durait depuis vingt minutes, et leurs bras lassés et

affaiblis par la perte du sang, arrivaient plus lentement à la parade et

à la riposte, quand, par un vigoureux coup fouetté, l'épée du comte de

Richecourt écarta en tierce la lame du baron et s'enfonça dans sa

poitrine. Vilarme grièvement atteint chancela; mais avant de s'abattre,

il eut encore la force de porter une vigoureuse botte en quinte à M. de

Richecourt qui en eut la cuisse percée de part en part.

«Tous les deux, hors de combat, tombèrent en même temps.

«--Sois maudit! s'écria Vilarme en crachant une gorgée de sang.

«--Dieu vous pardonne, baron, répondit M. de Richecourt.

«Tandis que nous transportions le comte au château, M. de Kergarouët

emmenait Vilarme évanoui.

«Votre père n'avait aucune blessure mortelle, et lorsque je le quitta,

quelques jours après, il était en bonne voie de guérison. Hélas! je ne

devais plus le revoir. A peine étais-je de retour à La Rochelle que la

compagnie, dans laquelle j'étais guindon, reçut l'ordre de s'en aller

immédiatement à Paris. Je fus bien surpris d'apprendre quelques mois

plus tard, que votre père avait subitement quitté la France avec vous,

et sans dire à personne où vous alliez.»

--En effet ce départ fut des plus subits. Mon père qui m'avait fait

sortir du couvent pour prendre soin de lui et le consoler, me dit un

soir de me préparer à laisser le château et le pays dès le lendemain. Il

me donna pour raison qu'un gentilhomme avec lequel il s'était battu

menaçait de mourir. Mon père avait grand'peur d'être inquiété.

--Oui, ce pauvre comte, qui se trouvait assez mal avec Mazarin depuis

les troubles de la Fronde, craignait sans doute d'être accusé d'un

double meurtre; d'autant plus que Vilarme avait de l'influence auprès de

Mazarin. Vîntes-vous directement au Canada?

--En droite ligne. Un vaisseau qui faisait voile de La Rochelle nous

reçut à son bord. Mais la traversée fut si longue et difficile que mon

malheureux père qui n'était pas encore parfaitement rétabli, vit ses

blessures se rouvrir pour ne plus se refermer. Quelques mois après son

arrivée à Québec, il en mourut, ajouta Jeanne les yeux humides de

larmes. Sur son lit de mort, il me recommanda de mener une vie retirée

et d'éviter la rencontre des personnes qui seraient récemment arrivées

de France. Après avoir passé deux années au couvent des Ursulines, je

sortis dans le monde, et oublieuse des conseils de mon pauvre père, dont

je ne pouvais deviner l'importance, je me laissai entraîner dans le

tourbillon des plaisirs. J'en devais être cruellement punies. Je connus

ce Vilarme aussitôt son arrivée. Remarquez bien que non seulement je ne

l'avais jamais vu en France, mais que jamais même je ne l'avais entendu

nommer; ceux qui m'entouraient là-bas et qui le connaissaient ayant le

plus grand intérêt à ne m'en point parler. A peine fût-il à Québec qu'il

me fit une cour assidue. Je le trouvais si vieux, si laid et si

désagréable que je finis par le lui dire, un jour que nous étions seuls

chez Mme Guillot, qu'il devait bien s'apercevoir qu'il perdait son temps

auprès de moi et qu'il m'obsédait. Oh! si vous aviez vu le regard

foudroyant qu'il me lança. Il me serra le poignet avec rage et me dit

sourdement à l'oreille que si je refusais de l'épouser, il publierait

dans le pays que mon père avait assassiné ma mère, et qu'ainsi la

mémoire de mon père serait souillée. Vous pouvez vous figurer dans quel

état ces effroyables paroles me plongèrent. Depuis ce jour, le monstre

me suivit partout en me menaçant tout bas. Il y avait plus d'un an que

durait cette sourde persécution qui aurait fini par me tuer, lorsque

vous êtes arrivé.

--Quel être abominable! s'écria Mornac. Avoir assassiné la mère--causé

la mort du père, et vouloir encore épouser la fille! c'est bien la plus

horrible vengeance qu'il est possible d'imaginer.

--Et, Dieu seul sait les souffrances que le misérable me réservait...!

Mais vous ne m'avez pas dit, chevalier, comment vous parvîntes à savoir

que Vilarme était l'auteur de l'assassinat de ma malheureuse mère,

meurtre dont la seule camériste fut témoin.

--Ah! voici, c'est toute une histoire. Lors du mariage de Marie-Thérèse

d'Espagne avec notre jeune roi, en 1660, ma compagnie faisait partie de

l'escorte qui avait été chercher la royale épousée à la frontière. Comme

nous entrions dans Paris et qu'il nous fallait défiler lentement, vu la

foule immense qui encombrait les rue, je remarquai une jeune femme, fort

pâle, qui avait fait des efforts inouïs pour fendre la foule afin

d'arriver jusqu'au cortège royal. A peine eut-elle percé jusqu'au

premier rang que, au risque de se faire broyer sous les pieds des

chevaux, elle approcha de moi en me tendant un billet. Etonné je me

penchai sur le cou de ma monture et saisit la missive. La jeune femme

dont la figure ne m'était pas inconnue, rentra dans la foule grouillante

et disparut.

Dès que je pus prendre connaissance de cette lettre, je lus: «Pour

l'amour de Dieu! rendez-vous ce soir à la maison des _Trois-Pistolets_,

rue Traversière. Une personne désire ardemment vous y voir.»[47]

[Note 47: Avant le numérotage qui ne remonte pas au delà du dix-huitième

siècle, la plupart des maisons de Paris étaient désignées par des

enseignes.

«Le nom de la rue Traversière lui venait de ce qu'elle passait à

l'endroit même où la pucelle d'Orléans, qui sondait avec sa lance l'eau

du fossé dans l'espoir de passer jusqu'au mur avec les troupes de

Charles VII, eut les deux cuisses percées d'un trait d'arbalète.»

_Curiosités de l'Histoire du Vieux Paris,_ par le bibliophile Jacob.

(Paul Lacroix.)]

--Je croyais déjà à quelque bonne fortune...

--Je me doutais que alliez le dire, interrompit mademoiselle de

Richecourt.

Mornac se mordit les lèvres.

--J'avoue, continua-t-il que ce fut ma première pensé. Mais la fin du

billet me détrompa tout aussitôt.

«Il s'agit de l'honneur et de la vie, peut-être, de personnes qui vous

sont chères.»

--Aussitôt que je fus libre, j'accourus à l'endroit indiqué. Quand je me

fus nommé, on me conduisit auprès de la jeune femme qui m'avait remis le

billet. Je la trouvai au lit, exténuée. Elle avait l'air d'une personne

mourante.

--Vous êtes bien monsieur le chevalier du Portail de Mornac? me

dit-elle.

--Certainement, madame. Mais, moi, bien que j'aie déjà eu l'honneur de

vous rencontrer quelque part, je ne me remets pas votre nom.

--Vous m'avez vue deux fois au château de Kergalec: la première fois

lors des funérailles de la comtesse de Richecourt, et la seconde quand

vous avez passé quelques jours eu manoir, après le duel de M. le Comte

avec le baron de Vilarme. J'étais la camériste de madame, dont Dieu

veuille avoir l'âme en sa sainte garde.

--Auriez-vous des nouvelles du comte et de sa fille? demandai-je

vivement.

--Non, hélas! Je vous ai fait venir, Monsieur, afin de vous faire les

confidences les plus étranges, et les plus effrayantes révélations

auxquelles vous puissiez vous attendre.

Après s'être recueillie, elle me raconta la sombre histoire que vous

savez et me dit en terminant:

«--Les poignantes émotions par lesquelles je passai pendant la nuit du

meurtre, la responsabilité du terrible secret que j'avais à garder, les

malheurs dont je fus ensuite témoin, le duel du comte avec Vilarme et

dont j'appris la cause, l'exil de mon malheureux maître et de sa fille

ont miné ma santé. En moins d'une année, j'ai vu ma vie s'en aller

graduellement. Me voyant condamnée, n'ayant plus à craindre que Dieu

devant qui je vais bientôt paraître, j'ai résolu de faire ces

révélations avant que de mourir; et comme vous êtes le seul proche

parent que je connaisse à la famille de Richecourt, j'ai voulu vous

rendre le dépositaire du secret qui rend toute une famille malheureuse.

Seulement, comme je n'ai que peu de jours à vivre, je vous prie de ne

point divulguer à personne, avant ma mort, (à moins que des raisons

graves ne vous y contraignent) les confidences que je viens de vous

faire. Quand je ne serai plus, ajouta-t-elle en tirant un papier de

dessous son oreiller, voici qui témoignera partout de la culpabilité de

Vilarme. Tout le récit du meurtre est écrit et signé de ma propre main.»

Je revis cette femme encore une fois avant sa mort qui arriva six mois

après.

--Et ce témoignage écrit, l'avez-vous encore? demanda Jeanne avec

anxiété.

--Il ne m'a jamais quitté jusqu'à mon arrivée au Canada où je suis venu

et pour refaire une carrière brisée là-bas par la perte totale d'une

fortune qui n'a jamais été bien considérable, et pour tâcher de vous

retrouver M. le comte et vous. Car la camériste, avant de mourir,

m'avait laissé à entendre qu'elle vous croyait émigrés en Amérique et

spécialement au Canada. Je voulais vous emporter ce document à le

Pointe-à-Lacaille; mais je l'oubliai dans ma valise, à l'auberge du

Baril-d'Or, à Québec. Ça été fort heureux, car si je l'avais eu sur moi,

ces maudits Sauvages me l'auraient enlevé.

Ici Mornac fut interrompu par un grand cri suive de coups et

d'imprécations qui s'élevèrent à la porte de la cabane.

Il sortit et reconnut Vilarme aux prises avec Corneille, et put se

convaincre que celle-ci avait surpris son époux écoutant à la porte du

ouigouam, et qu'elle était tombée sur lui à l'improviste.

Quand elle eut entraîné Vilarme sous le domicile conjugal qui retentit

quelque temps au loin de coups et de hurlements, Mornac retourna auprès

de sa cousine et lui dit:

--Vous aviez raison, Vilarme nous écoutait. J'ai besoin de me tenir sur

mes gardes.

--Mon Dieu, chevalier, j'ai une horrible peur de cet assassin, et je

vous supplie de ne point me laisser seule ici avec cette jeune femme.

Que ferions-nous toutes deux, si ce monstre allait échapper à la

surveillance de la Corneille et se glisser jusqu'à nous?...

--Ecoutez, je m'en fais aller chercher des peaux dans la cabane de ma

mère adoptive, les unes pour me servir de lit, les autres afin d'élever

entre nous une espèce de cloison qui nous fera à chacun une chambre

séparée. Jusqu'au retour de Griffe-d'Ours je coucherai toutes les nuits

en travers de la porte du ouigouam. De sorte que celui qui voudra entrer

devra me passer sur le corps.

--Merci, fit Jeanne, maintenant je vais vous demander un sacrifice. Si

vous me trouvez trop exigeante, dites-le moi sans ambages, et j'agirai

seule. Vous concevez que, placée entre le chef iroquois et le meurtrier

de ma mère, je n'ai plus de recours qu'en la fuite la plus prompte et de

soutien qu'en vous. Consentirez-vous, aussitôt que les forces me seront

rendues, à vous enfuir avec moi?

--Or ça! mais vous croyez donc que je m'amuse bien ici, moi? Mais, ma

chère Jeanne, je suis à jamais votre esclave. Seulement, il va falloir

attendre quelques jours, car vous ne sauriez aller loin dans l'état de

faiblesse où vous êtes encore.

--Laissez-moi faire, dit mademoiselle de Richecourt d'un air déterminé.

Dès demain je me lèverai pour commencer, avec modération, à me préparer

à de plus grandes fatigues. Oh! ne craignez rien, je ne ferai point

d'imprudence. Entre nous, sachez que j'aurais pu me lever depuis

plusieurs jours. Mais vous comprenez que je n'étais pressée d'afficher

ma guérison aux yeux du chef des Iroquois.

Une heure après, tous deux, séparés plus encore par le respect du

gentilhomme que par la cloison fragile qu'il avait élevée entre eux,

s'endormaient, Jeanne pleine d'espérance et Mornac grommelant tout bas:

--Elle m'a défendu de provoquer Vilarme et j'ai promis de lui obéir.

Mais le cas ou lui me provoquerait n'a pas été prévu. C'est cela, il

m'insultera demain et je le tuerai enduite. De la sorte Jeanne n'aura

rien à dire.

Sur cette résolution, que nous ne pouvons certes point désapprouver, le

chevalier fit mine de pousser un coup de pointe, son bras engourdi ne se

leva qu'avec peine et retomba pour rester immobile près de sa tête

ensommeillée.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 34 / 59 题