UNE HORRIBLE NUIT

Après une course furieuse à travers le bois, les Iroquois s'arrêtèrent

sur la grève, vingt arpents à l'ouest de la rivière à Lacaille, avec

leurs captifs et les deux cadavres de leurs compagnons. En un instant

ils mirent leurs pirogues à l'eau, y couchèrent les deux morts ainsi que

les prisonniers bien garrottés, et se mirent à remonter le fleuve à

toute vitesse.

Ils ramèrent pendant près de deux heures à force de bras, jusqu'à ce

qu'ils eussent un peu dépassé la Pointe de Saint-Vallier.

La marée commençait alors à baisser, ce qui donnait aux rameurs beaucoup

de peine à remonter le courant. Sue les ordres de Griffe-d'Ours, les

canots obliquèrent à droite pour relâcher à la petite île Madame sise au

milieu du fleuve, à une courte distance du pied de l'île d'Orléans.

Il pouvait être trois heures.

Les Iroquois se concertèrent entre eux après être débarqués. Puis ils

prirent les deux cadavres, et poussant devant eux les captifs,

s'enfoncèrent un peu dans l'intérieur de l'île.

A une couple d'arpents du rivage, ils s'arrêtèrent, et Griffe-d'Ours dit

aux prisonniers après les avoir débarrassé de leurs liens:

--Si les face pâles refusent d'obéir et font mine de se sauver, nous les

tuerons tout de suite comme des chiens qu'ils sont. Les blancs vont

creuser ici un trou pour y enterrer les deux guerriers qu'ils ont tués.

Le corps des braves ne doit pas rester exposé à la voracité des bêtes et

des oiseaux de proie.

Les Iroquois désignèrent le lieu précis et la grandeur de la fosse et

firent signe à Jean de commencer à creuser.

Celui-ci se mit à l'oeuvre.

Mlle de Richecourt, assise à quelques pas de distance, s'efforçait de

paraître calme; mais on voyait à l'agitation de son sein qu'elle était

plus qu'émue.

Lorsque vint le tour de Mornac, les Sauvages lui firent signe de

remplacer Jean.

Un éclair brilla dans l'oeil du chevalier. Mais sa cousine lui fit signe

de se résigner. D'ailleurs, à la vue de l'hésitation que Mornac venait

de manifester, Griffe-d'Ours s'était rapproché de lui en brandissant son

tomohâk. Cet argument produisit un effet immédiat, et, tout bon

gentilhomme qu'il fût, Mornac dut se soumettre.

Peu habitués à ce dur travail et mal pourvus d'outils, les captifs

mirent plus de deux heures à creuser la terre, et le soir était venu

quand ils eurent fini.

Les Iroquois placèrent leurs deux camarades dans la fosse qu'ils eurent

soin de recouvrir de grosses pierres pour empêcher les bêtes fauves de

déterrer les cadavres.

Ensuite ils garrottèrent de nouveau les captifs qui voyant bien que

toute résistance était inutile, se laissèrent attacher.

Les Sauvages redescendirent avec eux vers la grève, et là, hors des

atteintes de la marée, ils allumèrent un grand feu près duquel ils

prirent leur repas du soir.

Quand ils eurent fini; ils se parlèrent avec animation durant quelques

minutes.

Les prisonniers qu'ils regardaient souvent virent bien qu'il s'agissait

d'eux, quoiqu'ils ne comprissent pas un mot au langage des Iroquois.

Ceux-ci se levèrent et vinrent examiner les captifs l'un après l'autre.

Après avoir regardé Mornac et Vilarme avec attention, ils finirent par

s'arrêter d'un commun accord en face de Jean Couture. Leur résolution

fut bien vite prise et Griffe-d'Ours dit au pauvre valet:

--Le jeune visage pâle paraît le plus faible des trois, et le moins

capable de supporter les fatigues du voyage. Il va mourir cette nuit.

Le malheureux garçon se jette aux genoux du chef qu'il embrasse en le

suppliant de lui faire grâce. Ses gémissements lamentables n'émeuvent

nullement l'Iroquois qui repousse l'infortuné d'un coup de pied et

répond froidement:

--J'ai dit.

Jean est encore à genoux quand l'un des Sauvages s'approche de lui par

derrière, saisit le valet par les cheveux, appuie l'un de ses genoux sur

le dos de la victime, tire de sa gaine un couteau à scalper dont il lui

enfonce dans la tête la pointe tranchante qui décrit un cercle rapide

autour du crâne. Puis le Sauvage retient entre ses lèvres le couteau

d'où le sang dégoutte, saisit à pleines mains la chevelure du

malheureux, que d'un seul effort il arrache violemment avec la peau.

L'infortuné pousse un hurlement de douleur et reste étendu sans remuer

sur le sol.

Jeanne jette un cri d'horreur et perd connaissance.

Oubliant que ses pieds sont attachés Mornac veut s'élancer sur les

bourreaux. Mais il tombe tout de son long par terre; ce qui fait rire les

Sauvages aux larmes.

Après avoir relevé Mornac et l'avoir placé de manière à ce qu'il ne

perdit rien de ce qu'il allait advenir, les Iroquois ramassèrent la

victime évanouie qu'ils ranimèrent en lui jetant de l'eau froide à la

figure. Puis ils l'adossèrent contre un petit arbre auquel il fut

solidement attaché.

Ces préparatifs terminés, l'un des Sauvages saisit des charbons ardents

au milieu de brasier et les déposa avec beaucoup de soin sur le crâne

sanglant et dénudé du jeune homme. Celui-ci tout en recommandant son âme

à Dieu, se mit à pousser des cris pitoyables qui ne devaient finir

qu'avec sa vie.

Ce qui précède n'était qu'un prélude, et alors commença une de ces

scènes épouvantables, dont l'atroce barbarie ne serait point croyable

aujourd'hui, si nos annales n'en étaient pas remplies avec l'attestation

des témoins les plus véridiques.

Tandis que deux Iroquois accroupis sur le sol, coupaient avec leurs

couteaux les orteils de la victime, d'autres lui arrachaient les ongles

des doigts de la main, mais lentement afin que le supplicié sentit bien

chaque nouvelle souffrance.

Quand les pieds et les mains du jeune homme ne furent plus qu'une plaie

vive, Griffe-d'Ours écarta ses compagnons. D'un tour rapide de son

couteau, il cerna le pouce du misérable, vers la première jointure;

puis, le tordant, il l'arracha de force avec le muscle qui se rompit au

coude, tant la violence du coup était grande.

Et tandis que le pauvre garçon jetait d'horribles clameurs, le chef avec

un sourire de satisfaction, suspendit à l'oreille du patient ce pouce

ainsi tiré avec le nerf, en guise de pendant-d'oreille.

Il continua de lui arracher ainsi tous les doigts l'un après l'autre,

pendant que ses camarades enfonçaient à mesure, dans ces plaies, des

esquilles de bois qui devaient lui faire éprouver des tortures de plus

en plus atroces; car ses cris redoublèrent encore.[42]

[Note 42: Ce fait est rapporté dans les relations des Jésuites de 1660.]

Satisfait de la dextérité qu'il avait montrée Griffe-d'Ours céda sa

place à un autre.

Celui-ci s'approcha doucement et coupa, tour à tour, le nez, les lèvres

et les joues de sa victime. Puis avec un raffinement de démon, il lui

arracha les deux yeux, les laissa pendre sur la figure ensanglantée et

plaça dans chaque orbite vide un tison ardent.

Animés par la vue du sang, tous ces barbares voulurent en avoir leur

part de jouissances, et chacun se mit à cribler le captif de coups de

couteau.

Quand son corps ne fut plus qu'une masse de chair saignantes, quant leur

imagination diabolique fut à bout d'expédients de tortures, ils

entassèrent des branches mortes aux pieds du supplicié, y mirent le feu

et, se tenant tous par la main, se mirent à danser en rond avec des cris

de joie.

C'était une horrible scène.

Le vent s'était élevé et soufflait fortement du large avec la marée

montante.

Ses sifflements se mêlaient au grand bruit des vagues qui se brisaient

sur les rochers de l'île avec de rauques clameurs; tandis que des cris

sinistres de huards s'élevaient au loin dans la nuit orageuse, comme

l'écho des affreuses lamentations de la victime.

Pleinement éclairés par la lueur du feu, huit démons nus dansaient une

ronde effrénée autour de l'arbre qui retenait le pauvre Jean. Souvent

renouvelés dans ses orbites, les tisons ardents jetaient une sanglante

lueur sur la face mutilé du supplicié dont les yeux pendaient

sinistrement à la place des joues, tandis que les dents, découvertes par

suite de l'absence des lèvres, grimaçaient un rire effroyable.

En ce moment Jeanne de Richecourt reprit connaissance et ses yeux égarés

s'arrêtèrent sur ce spectacle infernal. Ce qu'elle vit était tellement

horrible qu'elle s'évanouit de nouveau; et, si courte que fût cette

vision, elle était tellement épouvantable qu'elle se grava pour toujours

dans sa mémoire.

En lâche qu'il était, Vilarme, la figure d'un jaune livide, tremblait de

tous ses membres.

Quant à Mornac, on voyait la violente crispation de ses mâchoires sous

ses joues pâlies; et les muscles des ses bras, fortement tendus sous les

liens qui le retenaient attaché, témoignaient des vains efforts qu'il

faisait pour s'élancer sur les bourreaux.

A mesure que le feu, après avoir consumé les jambes, montait en rongeant

les parties plus vitales du corps, les cris du martyr diminuaient

d'intensité. Il ne proféra plus bientôt que des gémissements douloureux

qui semblaient être la lugubre symphonie à laquelle le grand bruit

triste du vent et des vagues servaient d'accompagnement.

La vie du jeune homme dura pourtant longtemps encore; et, pendant

longtemps la ronde satanique tournoya rapide et hurlante autour de la

victime.

Mornac épuisé par les efforts considérables qu'il avait faits pour

rompre ses liens, était tombé dans une espèce d'engourdissement qui

ressemblait au sommeil. A travers les brumes de cette somnolence, il

entrevoyait le cercle horrible qui tournait, tournait infatigable; et au

centre cette effrayante figure penchée sur un corps entr'ouvert d'où

pendaient les entrailles et fléchissant à moitié sur les longs os des

jambes dépouillées de leurs chairs.

C'était un indicible cauchemar.

Enfin, la flamme ayant gagné le dessous des bras, les liens d'écorces,

qui retenaient encore le supplicié debout prirent feu, se rompirent, et

le corps s'affaissa dans le brasier avec un dernier sanglot d'agonie...

Il était deux heures du matin et les Iroquois rassasiés dans leur

cruauté songèrent au départ. Le vent tombait et bien que la mer fut un

peu grosse, ils voulaient profiter de la marée montante pour passer

devant Québec à la faveur des ténèbres.

Jeanne, toujours évanouie, fut placée au fond d'un canot. Quant à Mornac

et à Vilarme, on les coucha, tout garrottés en d'autres pirogues, après

leur avoir bien recommandé de ne point bouger. Comme il leur était

impossible de nager, ils seraient noyés du coup, leur dit Griffe-d'Ours,

si les canots venaient à chavirer.

Et quelques instants, tout fut près pour le départ, et la petite

flottille quitta l'île Madame.

La tête relevée et appuyée sur la pince d'avant du canot de

Griffe-d'Ours, Mornac entrevit pendant quelque temps le brasier qui

projetait sur l'îlot ses lueurs mourantes. Au milieu des charbons

ardents qui pétillaient sous la brise, on distinguait le corps noir et

informe du pauvre Jean Couture.

Peu à peu, à mesure que les canots remontaient le fleuve, en route pour

le pays des Iroquois, le feu s'éteignit ou disparut dans l'éloignement.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 27 / 59 题