SOUVENIRS DU PASSÉ

Lorsque vous sortez du bassin de Saint-Thomas de Montmagny et que vous

remontez le fleuve en longeant la côte du Sud, vous apercevez, à peu

près une demi-lieue en avant, une humble rivière qui traîne ses eaux

vaseuses jusqu'au Saint-Laurent. C'est la rivière à Lacaille près de

l'embouchure de laquelle s'élevait jadis le premier village de

Saint-Thomas.

De cet établissement primitif que portait le nom de Pointe-à-Lacaille, à

peine reste-t-il, à demi enfouies au pied de la falaise, quelques

pierres qui firent autrefois partie des murailles de la vieille église

bâtie et bénite en 1686, sur un terrain concédé par le sieur Guillaume

Fournier au missionnaire de l'endroit, Messire Morel.[25]

[Note 25: Le terrain donné pour y bâtir une église, un presbytère et

leurs dépendances, avait trois arpents en superficie. Je trouve ces

renseignements dans un manuscrit intitulé «Mémoires touchant la paroisse

de St. Thomas, Pointe-à-Lacaille, etc.», et dû aux recherches de feu

Messire Robson, autrefois curé de l'île-aux-Grues. D'après M. Robson,

l'on donna le nom de St. Thomas à cette église, en considération du

premier missionnaire M. Thomas Morel. De là le nom actuel de ma paroisse

natale.

Le manuscrit de M. Robson est actuellement en la possession de Mme

Patton, à St. Thomas.]

Le lecteur curieux de connaître l'histoire de la vieille église peut se

renseigner en lisant les jolies pages que M. Eugène Renault a

consacrées, dans les _Soirées Canadiennes_ de 1864, à ces ruines que les

flots rongeurs ont fini par entraîner avec eux dans le lit du fleuve.

Pour moi, comme l'époque où j'ai placé le présent récit me reporte à

vingt ans avant la construction de la vieille église, je ne m'occuperai

pas d'avantage des souvenirs qui se rattachent à ses ruines. Il me

suffira de dire qu'un siècle après l'érection du petit temple de la

Pointe-à-Lacaille, les habitants du lieu voyant que les flots avaient

depuis cent ans, rongé une douzaine d'arpents de la falaise, et

menaçaient d'envahir bientôt la chapelle et les habitations du hameau,

abandonnèrent tout-à-fait un endroit si dangereux, et s'en allèrent, à

une demi-lieue plus bas, construire une autre église et de nouvelles

demeures sur les lieux où s'élève aujourd'hui le grand village de

Saint-Thomas. J'allais dire la petite ville de Montmagny, mais j'ai

craint que mon titre d'enfant de la place ne me fit taxer d'orgueil.

J'ai déjà dit, je crois, qu'il n'y avait à la Pointe-à-Lacaille, en

1664, que deux ou trois maisons d'assez pauvre apparence. C'est qu'en

effet l'établissement commençait à peine, et qu'il devait bien s'écouler

une quinzaine d'année, après la venue des premiers colons, lorsqu'on

crut devoir y tenir les registres, en 1679.

Selon l'opinion de M. l'abbé Tanguay, et c'est la plus naturelle, le nom

qui désignait la Pointe-à-Lacaille, lui vient de M. Adrien d'Abancour

dit Lacaille, noyé en 1640 dans les îles situées en face. M. d'Abancour

aurait été le premier propriétaire de la pointe et de la petite rivière

qui portent encore le surnom de Lacaille.

D'abord la propriété de M. de Montmagny auquel le roi l'avait cédée le 5

mai 1646, (voir _Bouchette's Topography of Canada_) la seigneurie de

Saint-Luc, aujourd'hui Saint-Thomas, appartint ensuite à Noël Morin qui,

en 1680 mourut chez son fils Alphonse, lequel s'était établi à la

Pointe-à-Lacaille. Leurs nombreux descendants portent le nom de

Morin-Valcourt.

Le gendre de Noël Morin, Gilles Rageot, notaire royal et garde-notes à

Québec, devint après son beau-père, seigneur du fief de Saint-Luc,

Rivière-à-Lacaille. Le sieur Louis Couillard de L'Espinay, fils de

Guillaume Couillard et Guillemette Hébert, succéda, vers la fin du

dix-septième siècle aux droits des trois premiers seigneurs.

Ceux qui sont familiers avec notre histoire savent quelle était

l'organisation qui présidait à l'établissement des paroisses dans la

colonie naissante de la Nouvelle-France. Le roi y cédait un fief à celui

de ses sujets qu'il en jugeait digne et qui, en retour devait à couronne

foi et hommage, avec l'aveu, le dénombrement et le droit de quint, etc.,

à chaque mutation. Ce seigneur divisait son fief en fermes qu'il

concédait lui-même à raison d'un ou deux sols par arpent et d'un

demi-minot de blé pour la concession entière. Les censitaires devaient,

en échange, faire moudre leur grain au moulin du seigneur auquel ils

donnaient la quatorzième partie de la farine pour droit de mouture, et

payer, pour lods et ventes, le douzième du prix de leur terre.

Bien qu'à l'origine les seigneurs possédassent au Canada le redoutable

droit de haute, moyenne et basse justice, ils ne l'exercèrent que

rarement et l'histoire n'en mentionne aucun abus. A vrai dire, nos

seigneurs étaient plutôt des fermiers du gouvernement que les

représentants de ces feudataires et tyrans du moyen-âge qui traitaient

le peuple comme du vil troupeau d'esclaves taillables et corvéables à

merci. Aussi bien, comme le disait Frontenac en 1673, le roi

entendait-il qu'on ne les regardât plus que comme des engagistes et des

seigneurs utiles. Partant de là et considérant les résultats obtenus,

l'on peut dire que ce système de colonisation était l'un des meilleurs

que l'on pouvait mettre en usage à cette époque, vue que les seigneurs

avaient le plus grand intérêt à attirer des colons sur leur fief et à

les bien traiter pour en augmenter rapidement le nombre.

Aux temps difficiles où se reporte cette histoire, chaque petit bourg

avait son fort où l'on se réfugiait en cas d'alerte pour résister aux

bandes d'Iroquois qui rôdaient continuellement par toute la colonie. Ce

fort consistait en une enceinte de pieux et occupait habituellement le

centre du bourg. Il entourait assez souvent la demeure seigneuriale et,

quelquefois, était défendu par de petites pièces de canon dont les

Sauvages avaient grand'peur.

En 1664, il n'y avait pas encore de seigneur résidant au petit

établissement de la Pointe-à-Lacaille et M. Louis Couillard de l'Espinay

ne devait se faire construire un manoir aux abords du bassin de

Saint-Thomas que plusieurs années après; de sorte que la demeure de Mme

Guillot, qui se trouvait la plus ancienne et la plus grande, était

protégée par une enceinte de palissades hautes d'une quinzaine de pieds

et qui entourait à la fois la maison, la grange et les dépendances,

toutes situées sur la rive gauche de la Rivière-à-Lacaille.[26]

[Note 26: C'est-à-dire sur la rive opposé à celle où l'on trouve encore

des vestiges de la Vieille-Église. La propriété qui borde ainsi la rive

gauche de la Rivière-à-Lacaille, près de son embouchure, appartient

maintenant à mon bon ami, M. L. H. Blais, qui, plus sensible aux joies

de la famille et aux douces occupations domestiques, qu'aux soucis de la

politique, vient de se retirer volontairement de la vie publique où ses

talents lui assuraient pourtant un bien beau rôle.]

Les détails qui précèdent laissent voir, en peu de mots, comment se

formaient les paroisses dans les premiers temps de la colonie.

Nous rejoignons nos personnages dans l'habitation de Mme Guillot, sur le

six heures du soir, avant le souper. Tandis que la maîtresse de céans

s'occupe à ranger les assiettes sur une grande table carrée, au milieu

de la cuisine, et que la femme de Joncas, est à moitié enfouie sous le

haut manteau de la cheminée où la flamme pétille gaîment et rougit le

frais visage de la jeune fermière qui surveille avec recueillement la

cuisson d'une omelette au lard, Jeanne de Richecourt, Mornac et Jolliet,

debout devant les deux fenêtres de la cuisine qui regardent sur le côté

du nord, assistent silencieux au coucher du soleil.

Aussi le spectacle qui attirait leur attention est-il propre à captiver

des âmes jeunes et passionnées.

Globe de flamme incandescente, le soleil s'inclinait à l'occident vers

la cime des Laurentides derrière laquelle il allait bientôt disparaître.

Eclairé fortement par les derniers rayons de l'astre, le sommet du Cap

Tourmente se découpait ainsi qu'un immense diadème aux dentelures d'un

or ardent comme celui de la Guinée, pendant que le reste du cap reposait

à demi effacé dans l'ombre.

On aurait dit le grand génie du fleuve, agenouillé sur les bords de son

empire et la tête perdue dans les nuages roses du couchant. Sur le

parcours de six lieues qui sépare en cet endroit les deux rives, une

immense traînée de flamme étreignait le fleuve dont les eaux

paraissaient bouillonner sous ce brûlant contact. A l'horizon, au-dessus

du soleil et des montagnes, de grands nuages rouges frangés de

brillantes teintes cuivrées se déployaient dans l'espace, comme de longs

drapeaux de pourpre et d'or, dont les reflets coloraient en rose la tête

des monts et le dos rugueux des îles que l'on aurait cru voir flotter au

milieu du Saint-Laurent. Ainsi éclairés, ces îlots semblaient être de

gigantesques cétacés rougeâtres, qui seraient surgis brusquement des

eaux pour contempler ce merveilleux spectacle du roi de la nature, se

couchant au milieu de sa cour et environné des splendeurs de sa gloire.

A la fin du jour ainsi qu'à l'aurore, la nature entière tressaille d'une

telle exubérance de vie que les objets, même inanimés, nous semblent

s'agiter comme pour saluer l'astre puissant chargé par Dieu de féconder

la terre.

La main droite appuyée sur l'épaule de son cousin Mornac, la tête

légèrement inclinée, ses grands yeux bruns animés par cette scène

grandiose, Jeanne de Richecourt se laissait doucement bercer au roulis

extatique de sa rêverie. La lumière rouge du couchant jetait sur sa

figure de fauves reflets qui, plus accentués encore sur les ondes

luisantes de sa chevelure noire où ils ruisselaient comme des traits de

feu, faisaient ressembler la jeune fille à ces brunes madones que le

soleil chaud de leur beau pays inspirait aux artistes de l'Espagne.

Accoudé sur une autre fenêtre, à quelques pieds de Jeanne, Louis Jolliet

pensait en soupirant:

--Qu'elle est belle, ô mon Dieu!... Et jamais pour moi!...

--Sandious! tout beau, mon coeur! se disait Mornac en contemplant sa

belle parente, je crois que vous palpitez plus vite qu'à l'ordinaire. Ah

çà! chevalier, mon ami, allez-vous donc vous énamourer sottement d'une

cousine que vous connaissez à peine, vous autrefois la terreur des

belles?... Après tout, mon gentilhomme, savez-vous qu'elle est

furieusement gentille, votre parente! Oui, mordious!...

Dans l'ombre, à quelques pas en arrière, la figure sombre comme celle de

Méphistophélès auprès de Faust et de Marguerite, Vilarme examinait les

jeunes gens et fronçait ses épais sourcils roux.

--Regardez-vous tant que vous voudrez, mes agneaux, grommelait-il en

dedans; mais je suis près de vous et tant que j'y resterai, vous pourrez

difficilement échanger vos confidences. Quant à toi, pauvre petit Jolliet,

tu peux, si cela te plaît te crever le ventre de tes soupirs. Je ne te

crains pas, car elle ne se doute même point de ton sot amour d'écolier.

Déjà, cependant, le soleil descend et disparaît en arrière des montagnes

qui, peu à peu, se sont assombries. Seuls les nuages rouges et dorés qui

drapent l'horizon reçoivent encore, grâce à leur élévation le reflet des

rayons du soleil, et ont conservé leurs brillantes couleurs. Mais à

mesure que l'astre s'enfonce dans ces régions alors inconnues du

nord-ouest, les nues ainsi éclairées passent par gradation du rouge

pourpre au rose, du rose pâle au jaune clair, et leurs dernier lambeaux

d'un blanc lumineux vont s'éteindre à côté de la première étoile dont la

sereine lumière s'allume au fond du firmament dans l'ombre de la nuit

tombante.

--Allons! Mademoiselle et Messieurs, le souper est servi, fit Mme

Guillot en se frappant les mains pour tirer ses hôtes de leurs rêveries.

Et tous vinrent se placer autour de la table à chaque bout de laquelle

fumaient de riches omelettes aux paillettes dorées et croustillantes.

Comme bien on le pense, l'appétit ne fit pas défaut à nos voyageurs et

l'entrain augmentant à mesure que la faim se satisfaisait, la causerie

devint bientôt générale et très-animée. Mme Guillot se piquait d'amuser

ses hôtes, Mornac faisait de l'esprit, Jeanne, toute heureuse de sentir

à coté d'elle un sûr appui, n'avait pas été si gaie depuis longtemps et

Jolliet influencé par l'animation commune avait, par moment, d'heureuses

saillies. Seul Vilarme aurait pu faire une ombre trop prononcée dans ce

gai tableau; mais sentant combien sa position deviendrait gênante et

ridicule s'il continuait à garder ses funèbres airs de croque-mort, il

s'efforçait d'être aimable.

L'heure du souper s'écoula donc rapide et enjouée.

Lorsqu'on sortit de table, le jour avait fait place à la nuit qui

s'étendait sereine et calme sur les sauvages régions d'alentour.

En se levant de table, Jolliet porta sa chaise auprès du mur et tout à

côté de l'une des fenêtres qui regardaient sur le nord; puis il se

rapprocha vivement de la croisée en s'écriant:

--Oh! venez donc voir la belle aurore boréale!

On accourut aux fenêtres et chacun put contempler la scène féerique

offerte ce soir-là, par le ciel et la terre.

D'abord d'une teinte égale et uniforme, une grande lueur blanche, qui

s'élevait du côté du nord et montait dans l'espace, se fendit en

millions de striures lumineuses et frangées comme les innombrables

stalactites suspendues à la voûte de grottes merveilleuses, et sur

lesquelles la lumière des torches se réfléchit avec des scintillations

infinies.

Ces grands courants, d'un blanc éclairé, commencèrent à se mouvoir, à

courir avec rapidité sur le fond du ciel sombre. Tantôt avec la vitesse

de la fusée qui part, ils se déroulaient dans le firmament comme

d'immenses rubans de satin blanc et moiré qui ondulaient sur l'obscurité

de la nuit avec des reflets argentés. Puis, comme secoués par un souffle

mystérieux, ils se balançaient un moment au-dessus de la terre assombrie

et se repliaient soudain sur eux-mêmes avec la promptitude d'un éclair

qui s'éteint.

Reprenant après leur nuance égale et primitive, ils allaient se

développer au-dessus de l'horizon comme un large turban, enroulé sur la

tête du globe, et qui faisait miroiter dans l'infini son céleste tissu

piqué ça et là de fils d'or figuré par des étoiles scintillant au

travers de ces vaporeuses clartés.

Tantôt ils se séparaient distinctement, et, ainsi qu'une folle troupe

d'esprits titaniques, il couraient aux quatre coins de l'horizon,

formaient une gigantesque chaîne et dansaient autour des mondes la ronde

la plus fantastique et la plus échevelée.

Ils allaient, tournant si vite, qu'à les regarder, l'oeil se sentait

pris de vertige, quand tout-à-coup, ce grand cercle mouvant se resserre,

se rétrécit encore, s'amincie vers son centre et s'arrête immobile, mais

toujours lumineux, au milieu du ciel où il forme un soleil énorme dont

les rayons sans nombres dardent en dehors leurs traits pâles et

tremblotants. Sombre d'abord, le centre de cet astre éphémère prend

bientôt une couleur rougeâtre qui devient pourpre en un mouvement,

tandis qu'un brillant météore s'allume au sein de ce soleil étrange,

éclate, tombe vers la terre, en laissant à sa suite une fugitive traînée

tricolore, jaune verte et rouge, et va s'abîmer au loin vers le bas du

fleuve qui s'empourpre un instant d'une teinte enflammée, puis rentre

dans l'obscurité.

Et, comme si c'était un signal de retraite, le cercle aux rayons agité

là-haut se brise, et les courants de lumières diaphane se dispersent et

s'éteignent dans l'air, poursuivis par la lueur sanglante du centre,

laquelle grandit, s'épaissit, s'étend victorieuse dans l'insondable

coupole du ciel qui longtemps, durant la nuit, garda cette couleur d'un

rouge effrayant. [27]

[Note 27: On sait que les années 1663 et 1661 furent remarquables, au

Canada, par les phénomènes célestes et terrestres qui frappèrent

d'étonnement et même d'épouvante tous les esprits du temps.]

Les spectateurs de cette scène grandiose restèrent silencieux tous le

temps qu'elle dura.

Quand le météore s'éteignit dans le fleuve, Mornac s'écria:

--Voilà, sandis! qui est magnifique!

--Ce spectacle est en effet terriblement beau, repartit Mlle de

Richecourt. Il me rappelle ceux qui précédèrent le tremblement de terre

de l'hiver dernier. Dieu nous garde, cette année de semblables

agitations.

--Ce fut donc bien effrayant? demanda Mornac en accompagnant cette

question d'un regard brûlant qui fit baisser les longs cils noirs de

Mlle de Richecourt.

--Oh! oui! répondit Jeanne.

--Mais veuillez alors m'en faire le récit?

--Bien volontiers, mon cousin. Sachez d'abord que, durant l'automne de

1662, le ciel sembla nous donner des avertissements par des phénomènes

pareils à ceux d'aujourd'hui et plus terribles encore. «Au milieu du

mouvement rapide et brillant des aurores boréales, des météores ignés,

sous la forme de serpents embrasés, s'enlaçaient, les uns dans les

autres et volaient par les airs, portés sur des ailes de feu. Tout le

monde put voir à Québec un grand globe de flammes qui faisait un assez

beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes

parts n'eussent mêlé de frayeur le plaisir qu'on prenait à le voir. Les

habitants de la côte de Beaupré en remarquèrent un semblable s'étendant

au-dessus de leur champs comme une grande ville dévorée par l'incendie.

Leur terreur fut extrême, car ils crurent qu'il allait tout embraser. Un

même météore parut sur Montréal; mais il semblait sortir du sein de la

lune, avec un bruit qui était celui des canons et des trompettes, et

s'étant promené trois lieues en l'air, fut se perdre enfin derrière la

grosse montagne dont la ville porte le nom.»[28]

[Note 28: Relation du P. Jérôme Lalemant.]

Ces phénomènes continuèrent de se faire voir durant une partie de

l'hiver, lorsque arriva le lundi gras qui était le cinquième jour de

février. «La journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient

commencé à célébrer le carnaval par les amusements ordinaires, lorsque,

vers les cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'étendue du

pays un frémissement de la terre, suivi d'un bruit ressemblant à celui

que feraient des milliers de carrosses lourdement chargés et roulant

avec vitesse sur des pavés. Bientôt cent autres bruits se mêlèrent à ces

deux premiers: tantôt l'on entendait le pétillement du feu dans les

greniers, tantôt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues

se brisant contre le rivage; quelquefois on aurait dit une grêle de

pierres tombant sur les toits; le sol se soulevait et s'affaissait d'une

manière effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit;

les cloches des églises et le timbre des horloges sonnaient; les maisons

étaient agitées comme des arbres, lorsque le vent souffle avec violence;

les meubles se renversaient, les cheminées tombaient, les murs se

lézardaient; les glaces du fleuve, épaisses de trois ou quatre pieds,

étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente

débâcle. Les animaux domestiques témoignaient leur crainte par des cris

et des hurlements; les poissons eux-mêmes étaient effrayés, et, au

milieu de tous les sons discordants, l'on entendit les rauques

soufflements des marsouins aux Trois-Rivières où jamais on n'en avait

entendu auparavant.»

--En effet, ce devait être effrayant, dit Mornac avec un sourire. Mais

passant par votre bouche charmante, ces détails sont ravissants.

--Ne raillez pas, chevalier, car tout brave que vus soyez, vous auriez

eu frayeur comme tous ceux qui furent témoins de ce bouleversement.

«Bien que personne ne fût blessé, ni aucune maison renversée, la pensée

que la fin du monde arrivait, s'était emparée des esprits; aussi se

croyant aux portes de l'éternité, chacun se préparait au jugement

dernier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblèrent au jour

de Pâques, par le grand nombre de personnes qui s'approchèrent de la

sainte table, et tout le temps du carême continua de présenter le

spectacle le plus édifiant.»[29]

[Note 29: Voir les relations du temps.]

--Et vous pensez que les phénomènes célestes qui apparurent l'automne

précédent étaient des signes précurseurs du tremblement de terre?

--Pourquoi pas?

--Alors ceux de ce soir nous annonceraient donc aussi quelque malheur?

reprit l'incrédule Mornac en souriant.

--Tenez, mon cousin, si vous voulez m'en croire, répondit Jeanne avec un

air des plus sérieux, ne badinez pas là-dessus.

--Non, Seigneur! s'écria soudain la femme de Joncas qui allumait une

chandelle. Non, Monsieur, ne vous moquez pas de ces choses-là. Cela nous

porterait malheur.

--C'est vrai! fit Mme Guillot en jetant un regard de tendresse sur son

fils.

Mornac s'apercevant que son esprit railleur paraissait affecter

péniblement les dames, dit d'un ton plus sérieux au Renard-Noir qui, les

yeux encore fixés sur le ciel rouge, n'avait pas prononcé un mot depuis

le souper:

--Et vous, chef, que pensez-vous de ces choses-là?

Après un moment de silence, le Huron répondit:

--Le pauvre Sauvage n'a pas toute la science d'un homme blanc, et ses

croyances, bien qu'il soit aussi chrétien, son différentes des tiennes

sur beaucoup de choses. Tu ne vois, sans doute, dans ces signes que des

effets produits par une cause naturelle. Mais mes pères à moi m'ont

appris, et je respecte à ce sujet leurs enseignements, que ces brillants

esprits qui courent ainsi le soir, dans le territoire des nuages, sont

les âmes de nos ancêtres qui s'agitent là-haut pour avertir leurs petits

fils d'un danger prochain. Lorsque nous fûmes chassés par nos ennemis

des bords du grand lac, où blanchissent maintenant les os desséchés de

tous ceux qui nous furent chers, nos tribus en reçurent longtemps

d'avance, l'avertissement par de pareils signes. Mais le Grand-Esprit

avait frappé ses fils d'aveuglement. Comme des vieillards qui, sur le

soir de la vie, ne peuvent plus distinguer la lumière du feu de leur

cabane, nous étions frappés d'aveuglement. Bien loin d'être sur leur

gardes mes frères, malgré mes conseils et ceux de quelques anciens, se

laissèrent surprendre par l'ennemi et la grande nation huronne fut

écrasée, le peu qui en restait arraché du pays aimé de ses pères et

dispersé au loin comme les feuillages de la forêt sous le souffle

puissant des vents de l'automne.

--J'ai entendu parler, en effet, des malheurs de votre race, dit Mornac

qui ne raillait plus. Mais j'en aimerais bien entendre le récit de la

bouche même de l'un des acteurs de cette tragédie. Cependant j'ai peur

de réveiller vos douleurs en vous priant de me les raconter.

Le Huron réfléchit et dit:

--Le guerrier vaincu doit songer quelquefois à ses défaites pour en

savoir éviter de nouvelles, et penser aux maux que lui ont fait ses

ennemis pour ne pas oublier que la vengeance est douce au coeur de la

victime tant qu'il lui reste encore un battement de vie. Mon fils est

jeune et la parole d'un guerrier, qui pourrait être son père par l'âge

et l'expérience, lui sera d'un enseignement utile en lui exposant la

ruine d'une nation autrefois maîtresse de ces contrées.

Durant cet échange de paroles entre le Huron et Mornac, les dames

étaient allées s'asseoir auprès du feu qui flambait dans la cheminée,

Jeanne à côté de Mme Guillot. Toutes deux s'occupaient à des travaux

d'aiguille, tandis que la femme de Joncas, après avoir tout rangé dans

sa cuisine, s'asseyait auprès de son rouet à quelque distance de sa

maîtresse et se mettait à filer.

Mornac, pour ne pas paraître poursuivre sa belle parente, s'adossa

contre la fenêtre, à côté de Jolliet, et Vilarme auprès d'eux. Joncas,

qui venait d'allumer sa pipe avec un des tisons de l'âtre, fumait en

silence à côté de sa femme, un peu perdus tous les deux dans l'ombre.

Quant au Renard-Noir, il alla s'appuyer contre l'un des pans de la

cheminée. Là, debout, la figure à demi éclairée par les lueurs du foyer,

regardant ses auditeurs en face, il commença d'une voix profonde et

grave:

--La forêt avait reverdi seulement quatre fois au-dessus de ma jeune

tête, lorsque le grand chef des blancs, qu'ils appelaient Champlain,

vint établir, sur le cap de Stadaconna, la vaste bourgade que nous avons

quittés au commencement du jour qui vient de s'éteindre. Depuis ce

temps-là l'hiver a soixante fois blanchi les branches des bois.

«Notre nation, celle des Ouendats que les blancs ont nommés Hurons,

était la plus puissante de toutes les tribus qui couvraient les terres

de chasse du Canada. Les armes et le nombre de ses guerriers la

faisaient respecter au loin. La petite peuplade des Iroquois osait

pourtant croiser ses tomohâks avec les nôtres et ne craignait même pas

de nous attaquer. Ses guerriers étaient moins nombreux, mais plus unis,

plus vigilants, plus rusés, plus cruels que les nôtre porté à préférer

les expéditions de chasse aux courses continuelles dans les sentiers de

guerre. Que mes frère blancs ne croient pas que nos guerriers, une fois

au combat, fussent moins braves, moins forts, moins agiles que ceux des

Cinq Cantons. Mes frères se tromperaient. Mais ce que finit par causer

la perte de ma nation, c'est que le Grand-Esprit a toujours donné à ses

enfants hurons des coeurs plus doux et des yeux moins épris de la vue du

sang que ceux de nos ennemis. Tandis que les Iroquois ne craignaient

point de venir se cacher aux environs de nos villages pour enlever

quelques chevelures, nos guerriers, qui rêvaient de grandes chasses aux

caribous, se laissaient quelquefois surprendre jusque dans leurs

cabanes.

«Nous étions encore les plus nombreux et les plus forts, lorsque dans

l'été qui suivit l'arrivée du puissant chef blanc, mon père Darontal,

qui était le grand capitaine de notre nation, pria le vôtre

d'accompagner, avec quelques soldats blancs, nos hommes de guerre dans

une expédition contre les Cinq Cantons iroquois. Vos armes merveilleuses

et terribles alors inconnues aux enfants de la forêt, devaient nous

aider beaucoup en frappant nos ennemis d'épouvante. Ce qui arriva. Dès

que les Iroquois eurent vu les éclairs, entendu le tonnerre sortir de

vos armes et jeter la mort dans leurs rangs, ils se sauvèrent dans les

bois où nos guerriers les poursuivirent bien loin. Je me souviens

d'avoir entendu raconter cette victoire par mon père lorsqu'à son

retour, il suspendit au poteau du ouigouam, les scalps des ennemis qu'il

avait tués.»

Au souvenir des exploits de son père, la figure bronzée de Renard-Noir

s'anima d'un noble orgueil. Ses yeux, où les lueurs de foyer venaient se

réfléchir, semblaient lancer des flammes. Après quelques instants de

silence il reprit:

«--J'avais continué de croître et mes yeux avaient vu dix fois la neige

fondre autour de nos cabanes, lorsque le grand chef blanc vint passer un

hiver sous le ouigouam de mon père Darontal.[30] C'était à la suite

d'une seconde expédition contre nos ennemis les Iroquois. Elle avait été

moins heureuse que la première, et les nôtre avaient été obligés de s'en

revenir au pays, après voir tué pourtant beaucoup d'ennemis. La saison

des neiges était proche et nos guerriers n'avaient pas voulu se hasarder

à escorter votre capitaine jusqu'à Stadaconna. Ils l'avaient décidé à

passer l'hiver dans une de leurs bourgades. Votre chef choisit celle de

Carhagouba parce que mon père, qui était son ami, l'habitait. C'était le

plus grand village des attignaoantans.

[Note 30: On sait que Champlain fut obligé d'hiverner, en 1616, au pays

des Hurons, et qu'il y fut l'hôte de l'un des principaux chefs nommé

Darontal.]

«C'est alors que je le vis, cet illustre capitaine qui savait toutes les

choses que le Grand-Esprit peut donner aux hommes de connaître. Depuis

longtemps le bruit de son nom et de sa puissance avait frappé l'oreille

des femmes, des enfants et des vieux de notre nations, qui ne l'avaient

pas encore vu. Toutes les familles de la bourgade allèrent au-devant de

lui. Des coureurs nous avaient annoncé d'avance sa prochaine arrivée.

Quand il parut nos yeux n'étaient pas assez grands pour le regarder et

chacun admirait sa bonne mine, ses armes étranges et terribles et ses

riches vêtements.

«Pendant l'hiver qu'il passa sous le ouigouam de mon père, il me prit en

amitié, à la lueur du feu de la cabane, il commença à m'initier au

secret de deviner dans vos livres les signes visibles de la pensée. En

retour, je le suivais partout, je prenais soin des ses armes et

l'accompagnais à la chasse où je lui étais utile en portant ses

munitions et le gibier qu'il tuait.

«Je m'attachai tant à lui que je demandai à mon père d'accompagner le

grand capitaine à Stadaconna quand le printemps fut revenu. Ce qui me

fut permis lorsque le chef blanc eut dit à Darontal qu'il consentait à

m'emmener et à me garder avec lui tout le temps que je voudrais.

«Quand la glace qui couvrait les grands lacs se fut en allée, je

descendis la longue rivière avec l'escorte qui accompagnait les blancs.

«Durant bien des lunes je demeurai à Stadaconna auprès du savant

capitaine. J'achevai d'apprendre à lire, et, instruit dans votre

religion par des robes noires, j'eus la tête lavée par l'eau qui rend

chrétien. J'assistai à l'agrandissement du village de Québec et pris

part aux travaux que dirigeaient le grand maître qui portait bien son

nom puisque celui-ci veut dire _champ fertile_.

«J'avais vu l'été réchauffer vingt-quatre fois la terre, lorsque

d'autres blancs, ennemis des vôtre,[31] s'en vinrent déclarer la guerre

à nos amis qui, en plus petit nombre et affaiblis par la faim, se

rendirent prisonniers aux Yangees [32] qui les emmenèrent tous sur leurs

grands canots par delà le vaste lac salé.

[Note 31: Kirtk et les troupes anglaises.]

[Note 32: Le mot Anglais était trop dur à prononcer pour une bouche

sauvage. Aussi les Iroquois et les Hurons disaient-ils _Yangees_; d'où

le mot _Yankees_.]

«Privé de mon second père, le grand capitaine blanc, et plein de haine

contre les étrangers nouveaux venus dont je ne comprenais pas le langage

je m'échappai sur un canot et m'en retournai au pays des Ouendats.

«Ce fut alors que la belle Fleur-d'Étoile [33] se trouva sur le sentier

de ma jeunesse. Nous chassions près des bords du la Ouentaron [34],

lorsque la jeune fille m'apparut un soir sur le rivage. Elle venait de

se baigner et l'eau ruisselait sur son beau corps, que rougissaient les

rayons du soleil couchant. J'avais déjà remarqué Fleur-d'Étoile entre

toutes les vierges du village de Teanaustayé, et chaque fois que je

l'avais rencontrée mon coeur avait battu plus vite. Je m'approchai

d'elle et lui dis: «Fleur-d'Étoile veut-elle être la femme du

Renard-Noir?» Elle sourit et répondit: «Fleur-d'Étoile sera bien

heureuse d'habiter le même ouigouam que le Renard-Noir, si le jeune

guerrier peut se rendre à la nage jusqu'à l'autre côté du lac et revenir

de même sans s'arrêter. Fleur-d'Étoile aime les hommes braves et forts.»

[Note 33: Ce nom que le Renard-Noir donne à la jeune fille est dérivé de

celui d'une plante indigène, l'étoile jaune ailée (aster). «La tige de

cette plante a environ deux coudées de haut, elle est rondes et fort

chargée de feuilles d'un vert obscur. Ses fleurs jaunes sont en étoiles

rondes et naissent à l'extrémité de la tige sur des pellicules assez

longs.»--Charlevoix, tome II.]

[Note 34: C'était le nom sauvage du lac aujourd'hui appelé Simcoe.]

«Je regardai la distance à parcourir. Elle était longue; mais

Fleur-d'Étoile était si belle! Je me jetai dans le lac en nageant vers

la rive opposée de l'anse où nous étions. La jeune fille battit des

mains. Mes forces s'en accrurent.

«Le soleil venait de tomber derrière les grands arbres, et la nuit

s'élevait de la terre vers les cieux encore éclairés. Je nageai

longtemps et quand j'atteignis l'autre rive, les ailes du soir planaient

au-dessus du lac. Je n'entrevoyais plus Fleur-d'Étoile à l'endroit où je

l'avais laissée, mais je me guidai sur sa voix pour revenir. Dès qu'elle

avait cessé de me voir, elle avait commencé un chant vif et sonore dont

les notes légères, traversant l'espace, venaient frapper joyeusement mon

oreille et augmenter ma vigueur.

«Je nageais depuis longtemps. Mes forces commençaient à faiblir, et

j'étais encore à quelque distance du rivage et de Fleur-d'Étoile que je

commençais d'entrevoir, lorsque son chant cessa tout à coup; et le bruit

d'un corps tombant dans l'eau parvint jusqu'à moi. Inquiet, je me hâtais

et fendais l'eau de toutes les forces qui me restaient, lorsque je

sentis un corps souple et frais se glisser près du mien. Une main légère

s'appuya sur mon épaule, et Fleur-d'Étoile me dit doucement: «Je serai

ta femme.» Nous gagnâmes ainsi la rive.

«Un même ouigouam abritait le lendemain le Renard-Noir et

Fleur-d'Étoile, et comme la mort de mon père, Darontal, ne me retenait

plus au village des Carhagouba, je me fis adopter par mes frères de

Teanaustayé, bourgade que ma femme, Fleur-d'Étoile, habitait.

«Quatre années plus tard, j'appris que le grand chef blanc, l'ami de

notre nation était revenu avec les Français et que les Yangees avaient

quitté le pays. Mon désir était de revoir le fameux capitaine: mais je

ne pus descendre le fleuve cet été-là. On disait que les Iroquois nous

guettaient au passage. Il fallut attendre la prochaine saison. Hélas!

quand je parvins à Québec le grand chef se mourrait. Il apprit que son

fils, le Renard-Noir demandait à le voir et me fit venir auprès de lui.

Il me parla longtemps--«Écoute-moi bien, mon fils, me dit-il. Je t'ai

instruit dans la religion chrétienne et t'ai appris bien des choses que

tes frères ignorent. C'est à toi de continuer mon oeuvre auprès d'eux.

Pour tirer les tiens de l'ignorance où ils croupissent, des

missionnaires iront s'établir dans vos bourgades et enseigneront aux

Hurons la religion et les coutumes des blancs. Toi, tu en collais tous

les avantages et tu devra aider les robes noires dans leurs efforts et

faire accepter leur présence au milieu de vos guerriers.»

«Il me parla plusieurs fois ainsi et me fit jurer de lui obéir. Après

quoi, le grand capitaine parut plus content et son âme partit paisible

pour le pays des ombres. [35]

[Note 35: Chacun sait que Champlain mourut en 1635, précisément cent ans

après la découverte du Canada par Cartier.]

«Je lui tins parole. Les robes noires vinrent demander l'hospitalité à

mes frères auxquels je persuadai de laisser s'établir les missionnaires

au milieu de nous. Ce ne fut pas sans peine. Les sorciers de la nation

qui prévoyaient la perte de leur autorité, employèrent tous les moyens

possibles pour chasser les robes noires. Mais les efforts de quelques

chrétiens qu'il y avait déjà parmi mous et le courage des missionnaires

finirent par faire dominer la religion chrétienne dans nos bourgades.

«Beaucoup de lunes et d'années d'écoulèrent et l'aîné de mes onze fils

avait dix-huit printemps, lorsque mes guerriers me proposèrent de

descendre aux Trois-Rivières pour y faire la traite des pelleteries. Il

y avait longtemps que nous n'y étions descendus, car depuis la mort de

mon second père Champlain, les Iroquois étaient devenus, par leurs

fréquentes victoires, la terreur des nôtres.

«Nous partîmes deux cent cinquante guerriers dont j'étais le premier

capitaine. Nous descendîmes la rivière sans rencontrer un seul ennemi.

Comme nous approchions du fort des Trois-Rivières, nous poussâmes nos

canots au milieu des joncs du rivage pour faire notre toilette de fête

et rafraîchir nos tatouages avant de paraître devant les Français.

Tandis que nous étions occupés ainsi, nos sentinelles jetèrent le cri de

guerre. Un grand parti d'Iroquois venait nous attaquer. Nous saisîmes

nos armes, et après un engagement rapide, les Iroquois prirent la fuite.

Nous les poursuivîmes et en fîmes beaucoup prisonniers. Un grand nombre

avait été tué.[36]

[Note 36: Historique.]

«Nous échangeâmes nos pelleteries aux Trois-Rivières et repartîmes pour

notre pays, triomphants et joyeux, et nos ceintures chargées des scalps

de la victoire. Hélas! nous devions bientôt apprendre que nous aurions

mieux fait de rester dans notre bourgade pour défendre nos familles.»

Ici le Renard-Noir s'arrêta quelques instants. On eut dit qu'il voulait

rassembler ses forces pour raconter les choses pénibles qu'il lui

restait à dire.

Depuis quelques instants Mornac semblait distrait. Il se retournait

fréquemment pour regarder la fenêtre près de laquelle il était assis.

Avant la pause que le Renard-Noir venait de faire, le chevalier s'était

penché vers Jolliet et lui avait dit rapidement à l'oreille:

--Regardez donc du côté des palissades qui entourent la maison. Il me

semble apercevoir quelque chose comme une tête d'homme qui s'agiterait

au-dessus de la pointe des pieux.

--Chut! fit Jolliet. Prenons garde d'effrayer les dames. Examinons en

silence et à la dérobée.

En ce moment deux gros chiens de garde qui dormaient dans la cour se

mirent à aboyer.

Les femme se regardèrent en frissonnant.

--Sentiraient-ils quelqu'ennemi? demanda Mme Guillot qui ne put

s'empêcher de pâlir.

--Bah! repartit Joncas, tout est tranquille aux environs. Les chiens

jappent à la lune qui se lève.

Le croissant de la lune argentait en effet le champ azuré de la nuit,

au-dessus des grands arbres muets.

--Je ne vois plus rien, reprit Mornac à voix basse. La tête a disparu.

--Vous vous trompiez, fit Jolliet sur le même ton.

Les chiens n'aboyaient plus, amis grondaient sourdement.

--Veuillez continuer, chef, dit Jolliet à voix haute pour chasser la

crainte qui commençait à saisir les femmes. En supposant qu'il y aurait

des Iroquois aux environs, la grande peur qu'ils ont des chiens les

forcerait de se tenir à quelque distance de la maison.

Pendant que Mornac à demi tourné vers la fenêtre continuait de regarder

négligemment au dehors, le Renard-Noir reprit son récit.

--Nous étions encore à une journée de marche de Teanaustayé ou

Saint-Joseph qui était la principale bourgade de la nation et celle que

j'habitais avec Fleur-d'Étoile et mes fils, lorsque, mettant pied sur le

rivage pour y passer la nuit, nous trouvâmes un pauvre vieux guerrier de

notre village. Il était blessé gravement et se traînait à peine. A notre

vue il se mit à pousser des gémissements lamentables. «Mes fils,

s'écria-t-il, semblent être dans la joie quand ils devraient pleurer!»

Nous crûmes que ses esprits s'étaient égarés par suite de

l'affaiblissement où il se trouvait. Il s'en aperçut et nous dit:

«Pleurez, ô mes fils! pleurez les vieillards de la nation disparus!

Teanaustayé n'est plus! Les Iroquois ont brûlé nos cabanes après en

avoir surpris et tué tous les habitants! Blessé moi-même j'ai pu

m'échapper et m'enfuir jusqu'ici, où depuis plusieurs jours je me traîne

en mourant à chaque pas!»

«Un long hurlement de douleur, suivi d'un morne silence, accueillit ces

nouvelles horribles.

«Voici ce que le blessé nous apprit quand nos oreilles purent l'écouter.

«Quelque jours auparavant,[37] tandis que le soleil du matin dorait les

champs de maïs qui entouraient le village paisible, et que des groupes

de jeunes filles babillaient à l'ombre des ouigouams, que les vieilles

femmes pilaient le grain dans des mortiers de bois et que les enfants

nus se roulaient dans la poussière, pêle-mêle avec les chiens couchés au

soleil, un cri de terreur éclata dans le silence où reposait la

bourgade.

[Note 37: Le matin du 3 juillet 1648.]

--«Les Iroquois! les Iroquois!

«La bourgade venait d'être envahie par un grand parti de guerriers

ennemis.[38] Les quelques hommes valides laissés pour la garde du

village voulurent courir à leurs armes et se défendre. Ils furent les

premiers tués. La robe noire qui demeurait à Teanaustayé, et que les

blancs appelaient père Daniel, et que nous nommions _Achiendase_,

s'efforça de rallier les défenseurs en promettant le ciel à ceux qui

mourraient pour leur famille te leur religion. Quelques vieillards

l'entourèrent, ainsi que toutes les femmes et les enfants. Et ce fut

tandis qu'il baptisait ceux qui ne l'étaient pas encore qu'il fut tué

d'un coup d'arquebuse.

[Note 38: Francis Parkman, «_Jesuits in America._»]

«Le petit nombre de défenseurs qui se trouvaient dans le village une

fois tués, les Iroquois tournèrent leur furie contre les femmes, les

enfants et les vieillards, et mirent le feu à tous les ouigouams.

«Quand la bourgade ne fut plus qu'un tas de cendres fumantes, les

ennemis se retirèrent avec près de sept cents prisonniers dont ils

tuèrent un grand nombre en retournant chez eux. Beaucoup plus avaient

été égorgés dans l'enceinte du village.

«Ce récit lamentable nous plongea dans l'abattement le plus profond.

«Le lendemain soir, nous arrivâmes à l'endroit où Teanaustayé s'élevait

naguère. Au lieu des cris de triomphe, des fêtes, des femmes joyeuses

que nous avions d'abord prévu devoir nous accueillir à notre glorieux

retour, nous ne trouvâmes que ruine, mort et désolation.

«C'est là que j'avais laissé ma pauvre Fleur-d'Étoile et ses sept plus

jeunes enfants. Mes quatre fils aînés m'avaient accompagné jusqu'aux

Trois-Rivières. Silencieux, nous nous assîmes au milieu des restes

méconnaissables de nos familles massacrées. Immobiles, la tête penchée,

les yeux fixés sur les cendres encore fumantes de notre village, nous

passâmes ainsi la nuit. Les larmes et les gémissements ne conviennent

qu'aux femmes; le deuil des guerriers doit être fier et calme.

«Le lendemain, nous allâmes nous réfugier dans le village de Tohotaenrat

(Saint-Michel) qui était le plus rapproché de notre bourgade anéantie.

«Là, j'appris le sort de l'infortunée Fleur-d'Étoile. Elle avait réussi

à se sauver dans les bois avec ses enfants, et s'était cachée dans un

épais buisson où elle se croyait en sûreté. Les Iroquois chassaient les

fugitifs comme des bêtes sauvages. Ils passèrent près de l'endroit où la

mère tremblante était blottie. Ces chiens ne la voyaient pas et

l'auraient dépassée quand son dernier enfant qu'elle portait à la

mamelle se mit à crier. Elle voulut étouffer les vagissement du

malheureux petit être qui la perdait. Les Iroquois avaient entendu et

bondirent sur leur proie comme des loups enragés. Ils assommèrent ma

pauvre Fleur-d'Étoile à coups de tomohâk, après avoir massacré sous ses

yeux nos enfants dont il fracassèrent la tête sur un tronc d'arbre. Un

seul d'entre eux, qu'ils avaient laissé pour mort, revint ensuite à lui

et me dit ces épouvantables malheurs.»

Le Renard-Noir, ému par ces terribles souvenirs, s'arrêta un instant

encore. Son accent étrange, sa voix profonde et vibrant sous le coup de

l'émotion, avait quelque chose de sombre qui étreignait péniblement

l'âme de ses auditeurs. Tous étaient comme suspendus à ses lèvres et

l'écoutaient silencieusement. La femme de Joncas oubliait de faire

tourner son rouet, Joncas lui-même fumait avec une pipe éteinte. Mme

Guillot avait laissé son tricot sur ses genoux. Jeanne de Richecourt ne

détachait ses grands yeux humides de la figure bizarrement tatouée de

Renard-Noir, que pour les arrêter sur l'ombre du sauvage qui se

dessinait sur le mur et montait jusqu'au plafond où la touffe de

cheveux, droite sur le crâne du Huron, s'agitait sinistre sur le fond

rouge de la lumière blafarde que projetait la mèche négligée d'une

chandelle fumeuse.

Durant cette seconde interruption, les chiens, qui s'étaient tus

auparavant, poussèrent tout à coup un de ces hurlement déchirants qui

portent au loin dans la nuit une indéfinissable horreur. On aurait dit

un immense sanglot humain arraché par des tortures infernales.

Le silence qui régnait déjà dans la vaste salle prenait un caractère

inquiétant. Chacun examinait son voisin à la dérobée en s'efforçant de

cacher le malaise qu'il éprouvait.

Mornac, la main négligemment appuyée sur la crosse de l'un des pistolets

passés à sa ceinture, et Jolliet, regardaient au dehors. Ils ne voyaient

rien d'insolite et n'apercevaient au-dessus de la palissade que les

larges eaux du fleuve qui se berçaient mollement au loin sous la lumière

bleuâtre de la lune.

Après un hurlement prolongé, la voix des chiens s'éteignit encore en un

grognement menaçant, et le Renard-Noir poursuivit d'un ton morne et

sourd:

«Pendant la saison des neiges qui suivit, je tâchai de persuader à nos

guerriers d'être plus défiants que par le passé et de garder les

environs de nos bourgades pour ne pas être surpris. Ils m'écoutèrent

d'abord; mais l'insouciance funeste qui a perdu notre malheureuse nation

reprit bientôt le dessus, et ils finirent par mépriser la voix d'un chef

plus expérimenté qu'eux tous. Mes fils m'avertirent que l'on murmurait

même contre moi. On m'accusait d'être la cause de tous le maux qui

avaient fondu sur nous. Depuis, disait-on, que le Renard-Noir avait

amené les missionnaires avec lui, la nation semblait avoir été

abandonnée du Grand-Esprit. C'étaient les sorciers et les païens qui

répandaient ces bruits.

«L'hiver était fini et le soleil du printemps achevait de fondre la

neige autour de nos cabanes, lorsque mes quatre fils aîné partirent pour

aller voir les robes noires, Brébeuf et Lalemant, que nous appelons

_Echon_ et _Achiendase_, qui demeuraient à Ataronchronons (Saint-Louis.)

Le plus jeune de mes enfants, blessé à Teanaustayé, restait seul avec

moi.

«Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitté, lorsque un matin,

[39] nous aperçûmes un nuage épais de fumée qui s'élevait, dans

l'éloignement, par-dessus les arbres dépouillés de leurs feuilles.

[Note 39: Le 16 mars 1649.]

«Un long cri de détresse s'échappa de nos poitrines: «Les Iroquois! Ils

brûlent Saint-Louis.»

«Nous regardions en silence cet amas de fumée mêlée de flamme, qui

montait vers le ciel, quand nous vîmes accourir deux de nos frères

d'Ataronchronons. Il étaient hors d'haleine et paraissaient frappés de

Terreur. Nos craintes n'étaient que trop vraies. Les Iroquois venaient

d'incendier Saint-Louis après avoir détruit Saint-Ignace et massacré les

habitants des deux bourgades.

«Je pensai à mes quatre fils qui devaient avoir été surpris et tués à

Ataronchronons et mon coeur souffrit horriblement. Dans l'espérance de

les sauver s'il était encore temps ou de les venger du moins, je

suppliai les guerrier de Tohotaenrat de me suivre pour aller combattre

nos ennemis. Ils ne voulurent pas m'entendre et m'accablèrent de

malédiction, disant que je leur avais attiré tous ces désastres.

«Je baissai la tête et sortis seul de leur village après avoir demandé à

une vieille femme de prendre soin de mon plus jeune fils.

«Saint-Louis était à deux heures de marche au nord de Tohotaenrat.

J'avais fait plus de la moitié du chemin, bien décidé à me faire tuer

par les Iroquois, lorsque je rencontrai un parti de trois cent guerriers

hurons. Ils étaient chrétiens et venaient de la Conception et de

Sainte-Madeleine, bourgs situés à l'ouest de Saint-Ignace et

d'Ataronchronons. Ils étaient armé pour le combat et se dirigeaient vers

Sainte-Marie qui courait de grands périls; ce village n'était qu'à une

heure de Saint-Louis.

«A Ataronchronon, nos frères nous apprirent que de Saint-Ignace et de

Saint-Louis il ne restait plus que des cendres et des cadavres. Les deux

robes noires, Echon et Achiendase, y avaient péri en bénissant l'agonie

des nôtres.[40]

[Note 40: Les reliques du Père Brébeuf et du Père Gabriel Lalemant, sont

conservé à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans une cellule érigée en oratoire.

Jusqu'à présent on n'avait aucune donnée sur la manière dont ces restes

précieux avaient été recueillis à la bourgade Saint-Louis du pays des

Hurons.

Voici, concernant ce sujet, quelques renseignements inédits qui nous sont

fournis par M. l'abbé Casgrain. Ils se trouvent dans un manuscrit

montagnais et français, appartenant à l'archevêché de Québec, et écrit

par le Père François de Crépieul sur les sauvages de la mission de

Tadoussac.

--Extrait d'une copie de la circulaire du Père de Crépieul touchant la

mort du F. François Malherbe, arrivée au lac Saint Jean, en avril 1696.

«Il nous a été ravi à l'âge de 60 et 9 ans dont il en a passé 42 dans

notre compagnie. Sa vocation luy commença dans le pays des Hurons où il

estait avec nos missionnaires en qualité d'engagé, lorsque le PP. Jean

de Brébeuf et Gabriel Lalemant de Ste. et heureuse mémoire, furent

martirisés par les Iroquois le 16 et 17 de Mars 1649, comme il eut

l'honneur aussi bien que la charité de nous apporter sur son dow durant

2 lieues les corps grillé et restes de ces religieux martyrs.»

On voit par ce passage que c'est le frère Malherbe qui recueillit ces

reliques et les porta au fort Sainte-Marie et les y remit aux PP.

Jésuites. Elle y furent conservées et probablement amenées à Québec par

le P. Ragueneau qui accompagnait les restes de la nation huronne.]

«Un des fugitifs me dit qu'il avait vu mes quatre fils tomber morts en

protégeant les robes noires.

«De mes onze enfants il ne me restait plus qu'un!

«Je n'eus pas le temps de les pleurer. Une avant-garde de deux cents

Iroquois s'avançait pour commencer l'attaque de Sainte-Marie.

Nous nous séparâmes en plusieurs partis pour les arrêter. La première

bande de nos guerriers fut repoussée. Comme les Iroquois les

poursuivaient en les chassant vers les Ataronchronons, je tombai sur les

ennemis avec deux cents Hurons chrétiens qui m'avaient choisi pour chef.

«Surpris, les Iroquois lâchent pied à leur tour et courent se réfugier

dans l'enceinte de Saint-Louis. Les palissades seules restaient debout.

Les ennemis y cherchent un abri. Nous les y suivons. Le grand nombre est

tué, le reste se sauve. Nous étions maîtres de la place. Ce ne fut pas

pour longtemps. Au bout d'une heure le principal corps des Iroquois

s'abattait sur les palissades en hurlant leur cri de guerre.

«Ce fut alors un des plus furieux combats dont les anciens se

souviennent. Nous n'étions plus que cent cinquante capables de combattre

les sept cents Iroquois qui nous attaquaient. Mais nous voulions mourir

après en avoir tué le plus grand nombre possible. La bataille dura toute

l'après-midi. La nuit était descendue sur la terre que nos cris de

guerre et le bruits de nos coups retentissaient encore loin dans la

forêt. Enfin le nombre l'emporta et il n'y avait plus autour de moi que

vingt Hurons épuisés de blessures et de fatigue, quand nous fûmes

terrassés et faits prisonniers.

«Les Iroquois avaient perdu plus de cent de leurs meilleurs guerriers

dont plusieurs capitaines. La victoire leur coûtait cher.

«Au milieu de la nuit, tandis que les vainqueurs s'amusaient à torturer

quelques-uns des nôtres, je brisai mes liens et me sauvai vers

Sainte-Marie. J'avais encore soif de sang.

«Sept cents guerriers hurons sortaient d'Ataronchronons afin de

poursuivre les Iroquois. Tout couvert de blessures et mourant de faim je

partis avec eux. Je me sentais assez de force pour en tuer encore. Nous

ne pûmes jamais rejoindre nos ennemis qui s'enfuyaient après avoir

massacré beaucoup de leurs prisonniers. Nous trouvâmes les cadavres de

plusieurs des nôtres qu'ils avaient assommés pendant la marche et

d'autre attaché à des troncs d'arbres et à moitié brûlés par des

branches entassées à la hâte.

«Nous ne revînmes que pour assister à la débâcle d'une nation

épouvantée. Quinze bourgades étaient déjà abandonnées et brûlées, et les

familles et les tribus es dispersaient de tous côtés. Les uns

s'enfoncèrent dans les solitudes du nord ou de l'est; un bon nombre alla

demander asile à la nation des Tionnontates, dans la vallée des

Montagnes-Bleues; quelques autres joignirent la peuplade des Neutres, au

nord du lac Érié.

«Le parti le plus nombreux, j'en étais avec mon seul et dernier fils que

j'avais retrouvé à Tohotaenrat, fut se retirer dans l'île que nous

appelons Ahoendoé et que les robes noires nommèrent Saint-Joseph. Elle

repose dans le grand lac Huron à l'entrée de la baie de Matchedash.[41]

[Note 41: Cette île, située dans la baie Géorgienne, porte aujourd'hui

le nom de Charity ou de Christian Island. Ou y voit encore les restes

d'un fort de pierre que les jésuite y firent alors bâtir pour protéger

les Hurons.]

«Dans l'automne nous étions là six ou huit mille misérables manquant de

tout. Nos maux augmentèrent quand vint l'hiver. On vit des hommes, des

femmes et des enfants décharnés se traîner de cabane en cabane comme des

squelettes vivants pour y demander quelque chose à manger.

«Il en mourut bientôt par douzaine tous les jours. Les survivants

manquant de plus en plus de vivres, se mirent à déterrer les morts pour

s'en nourrir. Une maladie aida l'oeuvre de la famine. Avant le printemps

la moitié des exilés de l'île Ahoendoé étaient morts. Mon dernier fils

atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps

s'annonçait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et

j'allais rester seul sur la terre!

«Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants

affamés traversèrent vers la terre ferme pour y cher leur subsistance.

«Mais les Iroquois les y guettaient encore et les massacrèrent tous.

«On apprit dans le même temps que la nation des Tionnontates, chez

laquelle plusieurs de nos familles s'étaient réfugiées l'automne

précédent, avait été attaquée durant l'hiver par nos ennemis communs qui

avaient détruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) après en avoir massacré

les femmes, les vieillards et les enfants un jour que tous les guerriers

étaient absents, à la recherche des Iroquois.

«La terreur fut alors à son comble et les robes noires qui avaient

courageusement partagé tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener

avec eux pour nous conduire près du fort de Québec, où nous serions

assurément en sûreté.

«Nous n'étions plus que trois cents, et nous les suivîmes jusqu'à

Stadaconna, quittant pour toujours la terre où les os de nos aïeux et de

nos proches allaient dormir abandonnés dans l'oubli.

«La grande nation des Ouendats avait disparu et la plus petite peuplade

des Iroquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire

du Canada.

«Mes frères s'établirent dans la longue île qui regarde Québec. Quelque

temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par les sourds et injustes

reproches d'avoir attiré sur leurs têtes des malheurs, qu'ils auraient

pu éviter en suivant mes conseils, je les quittai tout à fait pour venir

ici habiter et travailler avec mon frère le visage pâle (Joncas) que

j'avais autrefois rencontré en ami dans nos regrettés pays de chasse.

«Maintenant le Renard-Noir est le seul de sa famille sur la terre, et

quand vient le soir il va souvent s'asseoir sur le bord du grand fleuve

en songeant à ceux qui ne sont plus et qu'il aima tant. Quelquefois le

chef disparaît durant de longs mois et mon ami, le visage pâle, ne sait

plus ce que je suis devenu. Un bon jour, pourtant, le Renard-Noir

reparaît sous ce toit. Le front du chef est alors plus serein; son coeur

bat plus vite à la vue de quelque scalp sanglant qu'il rapporte et qu'il

s'en va cacher en un endroit connu de lui seul. Il y en a onze qui

sèchent en ce lieu secret. Depuis que j'ai quitté pour toujours le pays

de mes pères, onze guerriers Iroquois ont été trouvés morts aux environs

de leurs bourgades. Moi seul sait comment ils ont été tués pour venger

mes onze fils, et moi seul sais quelles ont été leurs souffrances

dernières.

Il me manque encore une chevelure; celle-là doit être consacrée à la

mémoire de Fleur-d'Étoile. Je l'ai réservée pour la dernière. C'est le

scalp d'un grand chef qu'il me faut. Quand ce trophée sera suspendu à

côté des autres, le Renard-Noir pourra mourir en paix.»

Le langage figuré du Huron, dont je n'ai pu imiter partout l'originalité

de crainte de n'être pas assez clair dans la narration des fait

strictement historiques, tenait encore les auditeurs sous le coup de

l'émotion pénible produite par un aussi triste récit, quand Mornac,

l'oeil en feu, la moustache hérissée, se leva soudain.

Rapide comme l'éclair, il ouvrit la fenêtre de sa main gauche et saisit

de sa droite l'un des ses pistolets dont il fit feu en visant vers la

palissade.

Cela fut si prompt que les hommes se trouvèrent debout et que les femmes

jetèrent leur cri, comme l'air frais du dehors chassait à l'intérieur de

la maison la fumée de la poudre, et que le bruit de la détonation

roulait sous les sonores arceaux de la forêt voisine.

Pendant le moment de silence qui suivit ce brouhaha, on crut entendre,

venant du dehors, un léger cri de douleur qui répondit au coup de feu,

puis la chute d'un corps pesant sur le sol.

--Sandious! dit froidement Mornac, je savais bien, moi, qu'il y avait un

individu sur la palissade. Aussi ne l'ai-je pas manqué!

--Mille démons! Monsieur, fit Joncas en accourant à la fenêtre, après

qui diable en avez-vous?

--M. le chevalier a cru voir quelqu'un qui tentait d'escalader la

palissade ou de regarder par dessus, repartit Jolliet en secouant la

tête pour chasser le bourdonnement que le coup de pistolet, tiré à

quelques pouces de sa figure, lui causait dans les oreilles.

--Sandis! reprit Mornac, j'ai entendu tellement parler, depuis mon

arrivée, des sauvages, des ruses et d'embûches iroquoises que je n'ai pu

m'empêcher de montre à cet indiscret qui se promenait sur la cime des

palissages, que nous sommes ici sur nos gardes!

--Mon fils a le sang bouillant, dit le Renard-Noir, et ses nerfs sont

prompts à se tendre. Je vais aller voir au dehors si j'apercevrai

quelque chose. Éteignez cette lumière.

Le chef saisit son tomohâk qu'il avait déposé dans un coin de la

chambre, s'assura que son couteau était à sa ceinture, tandis que Joncas

décrochait son fusil tout chargé et suspendu à l'une des poutres du

plafond.

--Je vas aller avec vous, dit Joncas au Renard-Noir.

--Non! que mon frère reste ici avec les autres pour défendre les femmes.

J'irai seul.

Le sauvage souffla la chandelle, enjamba le rebord de la fenêtre, se

laissa glisser jusqu'à terre et disparut en rampant sur le sol dans la

direction où Mornac avait tiré.

En ce moment, celui qui eût été en dehors de l'enceinte de pieux, aurait

pu voir comme des ombres qui, après avoir longé la palissade,

s'enfonçaient à deux arpents de l'habitation, sous le dôme sombre et

silencieux du bois.

Mais ni le Renard-Noir ni les autres, dans la maison ne pouvaient

apercevoir ces fantômes qui fuyaient sans aucun bruit.

Dans la maison régnait le plus grand silence. L'obscurité y aurait été

aussi profonde, si le feu du foyer n'eût jeté, de temps à autre,

quelques éclairs blafards sur les murs blanchis à la chaux. A ces lueurs

intermittentes apparaissaient dans la pénombre deux groupes distincts:

près de la fenêtre, Mornac, Jolliet, Joncas, Vilarme et le garçon de

ferme, tous armés et prêts à la défense; au fond, près du feu de l'âtre

qui les éclairait à demi, la femme de Joncas et Mme Guillot, à genoux et

les mains jointes, et devant elles, Jeanne de Richecourt debout, calme

et digne comme Diane, la fière déesse.

Au dehors, les chiens hurlaient comme des enragés.

On vit, après quelques minutes d'attente, un corps noir qui se glissait

du côté de la maison et faisait entendre un sifflement sourd et doux.

--Arrêtez! fit Joncas en retenant le bras de Mornac déjà disposé à tirer

son second coup de feu. C'est le Renard-Noir!

Celui-ci apparut l'instant d'après aux abords de la fenêtre et se hissa

dans la maison.

--Rien, dit-il.

--Rien! s'écria Mornac d'un air incrédule.

--Que mon frère aille voir, s'il en doute.

--Vous vous serez trompé, chevalier, dit Jolliet pour rassurer les

femmes.

Et il donna un coup de coude à Mornac.

Celui-ci comprit et répondit:

--Probablement.

Après avoir parlé quelque temps de l'alerte causée par Mornac, il fut

décidé que Mme Guillot et Jeanne gagneraient leur chambre et que la

femme de Joncas se coucherait aussi mais que les hommes passeraient la

nuit à veiller. Mme Guillot vint embrasser son fils et souhaiter le

bonsoir à ses hôtes, tandis que Jeanne donnait sa main à baiser à son

cousin et à Jolliet, et faisait une froide révérence à Vilarme.

Quand les hommes furent restés seuls, ils se rapprochèrent du foyer dont

ils ravivèrent le feu près duquel ils s'assirent en silence.

Seul, près de la fenêtre refermée, le Huron faisait le guet.

On n'avait pas rallumé la chandelle, pour être moins en vue. Tout bruit

s'éteignit peu à peu dans la maison. Au dehors, rien ne troublait le

silence nocturne, à part quelques grondements furtifs des chiens, et les

miaulements sauvages d'un hibou qui se plaignait au loin dans la nuit.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 23 / 59 题