LE VOYAGE

Le lendemain matin, sur les neuf heures, vis-à-vis le Magasin et dans

une chaloupe que la vaque berçait doucement à quelques pieds du rivage,

un homme se tenait de debout. Au soin qu'il prenait de ne pas laisser

échouer l'embarcation, à l'impatience qu'il manifestait en jetant de

fréquents regards dans la rue Sous-le-Fort, il était évident qu'il avait

quelqu'un à prendre à son bord et qu'il attendait. Cet homme, trapu, aux

traits énergiques mais non pas sans indices de bonté d'âme, s'appuyait

sur une longue gaffe en s'y retenant de ses mains larges et calleuses.

Il s'appelait Baptiste Joncas, et cultivait, à titre de fermier, la

terre que Mme Guillot possédait à la Pointe-à-Lacaille et qu'elle tenait

de son père, feu M. d'Abancour. Cet homme avait pratiqué plusieurs

métiers. D'abord il était venu au Canada comme marin; puis il s'était

fait trappeur, coureur des bois, interprète et enfin cultivateur.

A quelques pas de là, sur la plage, un second personnage, compagnon du

premier, s'appuyait sur la pince d'un canot d'écorce à moitié tiré à sec

sur la rive. C'était un Sauvage de haute stature, à la peau luisante et

couleur de cuivre, au regard perçant et fier. Il était à demi-nu et le

vent du matin gonflait par derrière le manteau de peau de castor qui

recouvrait négligemment ses épaules et laissait découverts la poitrine

et les bras.

--Mon frère! lui cria Joncas, ne crois-tu pas que la marée commence à

monter?

--Oui, camarade, répondit le Renard-Noir, dont le regard se glissa comme

un trait sur le fleuve.

--Et nos gens qui n'arrivent pas! Je leur ai pourtant bien dit que nous

n'aurions pas trop de tout le montant pour nous rendre afin de pouvoir

entrer dans la rivière Lacaille au commençant du baissant et avant que

les battures soient trop découvertes. Le vent ne donne pas mal; mais il

n'aurait qu'à tomber... Ah! les voilà, je crois.

Joncas regardait vers le haut de la rue Sous-le-Fort. Il aperçut un

groupe de personnes qui descendaient de la haute-ville et

s'approchaient.

--Oui, reprit-il, c'est madame et sa suite.

Un instant après apparurent Mme Guillot, qui se retenait au bras de son

fils Louis Jolliet, et Mlle de Richecourt, s'appuyant sur l'avant-bras

galamment arrondi du chevalier de Mornac. Derrière eux venait le sombre

Vilarme, qui jetait des regards farouches sur Jeanne et son cavalier.

Enfin suivait Jean Couture, l'un des garçons de ferme de Mme Guillot. Il

était chargé de paniers et d'effets. Chacun, à l'exception des deux

femmes, étaient armé d'un mousquet. Mornac et Vilarme avaient en outre

des pistolets à la ceinture.

C'était chose sérieuse, à cette époque, qu'un voyage d'une dizaine de

lieues. On dit même que les bons bourgeois de Québec ne s'embarquaient

jamais pour les Trois-Rivières ou Montréal sans s'être confessés avant

leur départ et avoir fait leur testament. Les temps ont un peu changé,

Dieu merci!

--Embarque! embarque! cria Joncas d'aussi loin qu'il se put faire

entendre.

--Ce bon Baptiste est pressé, à ce qu'il paraît, dit Mme Jolliet en

hâtant le pas.

Comme ils arrivaient sur le rivage, les apprêts de l'embarquement

occasionnèrent quelque va-et-vient. Mlle de Richecourt en profita pour

dire rapidement à l'oreille de Mornac, car il semblait frémir

d'impatience:

--Je vous en prie, mon cousin, ne faites pas maintenant d'esclandre!

Laissez ce vilain homme nous accompagner. Nous n'aurions pas pu

converser à notre aise dans la chaloupe, en supposant même que ce

Vilarme n'eût pas été avec nous. Une fois là-bas, je me charge de le

tenir à distance. Je me sentirai forte à côté de vous. Alors nous

causerons. Mais d'ici là je vous en supplie!... Et surtout pas de duel!

S'il allait vous tuer, je resterais seule et sans défense, moi!

Le long regard suppliant qui les accompagna persuada pour le moins

autant Mornac que les paroles de sa belle cousine.

Vilarme n'osait se rapprocher trop brusquement des jeunes gens et ne

pouvait les entendre. Mais il fixait sur eux des yeux de vipère.

Au moyen du canot d'écorce, Mme Guillot s'était déjà rendue à bord de la

chaloupe, à l'arrière de laquelle elle avait pris place.

--Allons! mademoiselle Jeanne, c'est votre tour! lui cria Joncas.

La jeune fille s'assit dans le canot, afin que le Renard-Noir la

transportât à bord de la chaloupe.

Comme le canot d'écorce pouvait encore contenir une personne, Vilarme

fit un mouvement pour prendre place avec Mlle de Richecourt. Mais

celle-ci dit vivement à Mornac:

--Asseyez-vous ici, mon cousin, devant moi et bien au fond, pour ne

point faire chavirer le canot.

Vilarme, qui manoeuvrait ainsi pour se placer, dans la chaloupe, auprès

de Jeanne, se mordit la lèvre et resta blême de colère sur la grève.

Si tous ces préparatifs de départ n'eussent pas absorbé l'attention de

nos personnages, ils auraient peut-être pu voir, en ce moment, au coin

d'une des maisons les plus rapprochées de la rue Sous-le-Fort, un homme

qui semblait épier les voyageurs. Son corps était caché, mais son épaule

droite et sa tête, au sommet de laquelle se balançaient des plumes

d'aigle, dépassaient l'angle de la maison.

C'était Griffe-d'Ours, le chef iroquois.

Un quart d'heure auparavant, lorsque Mlle de Richecourt, Mme Guillot et

ses hôtes avaient traversé la place-d'armes pour se rendre à la

basse-ville, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient du château

Saint-Louis. D'un coup d'oeil, l'Iroquois avait reconnu cette belle

jeune fille qui lui avait échappé, la veille au soir.

--La vierge blanche! s'était-il dit.

Puis il avait glissé quelques mots rapides à l'oreille de ses

compagnons, et avait suivi Jeanne et ses amis, sans en être remarqué.

Les guerriers iroquois avaient modéré le pas, et descendu la côte en se

tenant à distance de leur chef, qui les précédait.

Oh! si Jeanne et ceux qui l'accompagnaient avaient pu remarquer cette

attention dont ils étaient l'objet de la part de Griffe-d'Ours, quels

malheurs n'auraient-ils pas pu éviter!

Mais tout entiers aux apprêts du départ, ils ne pouvaient rien voir.

Quand Vilarme, Jolliet et le garçon de ferme eurent pris place à bord de

la chaloupe, Joncas planta les mâts dans l'ouverture pratiquée au milieu

des bancs, fixa les balestrons pour tendre les voiles à la brise et

borda les écoutes, tandis que Louis Jolliet tenait la barre du

gouvernail.

--Mon frère n'embarque donc pas? dit Joncas au Renard-Noir

--Un chef préfère son canot, répondit le Huron, qui, assis au fond et à

l'arrière de sa pirogue, se mit à jouer hardiment de l'aviron en suivant

l'autre embarcation de près.

La brise qui soufflait du sud-ouest gonflait les voiles blanches de la

chaloupe, qui, coquettement incliné à tribord, prit, en suivant

l'ondulation de la vague, sa course dans la direction de l'île

d'Orléans.

A mesure que les deux embarcations s'éloignaient de la rive,

Griffe-d'Ours, après avoir quitté son poste d'observation, se

rapprochait de la plage. Longtemps il resta debout et immobile, le

regard fixé sur un seul point qui décroissait de seconde en seconde.

Quand il vit les deux voiles de la chaloupe se perdre dans

l'éloignement, entre l'île d'Orléans et la Pointe-Levi, et ne sembler

plus raser l'eau que comme l'aile d'un goëland, le chef agnier courut

rejoindre ses compagnons que l'attendaient au Cul de Sac, en fumant à

côté de leurs canots.

Il parla quelques instants à ses guerriers. Ceux-ci donnèrent leur

assentiment à sa demande et mirent avec empressement leurs canots à

flot. Puis ils s'agenouillèrent dans leurs pirogues qu'ils lancèrent

d'un commun élan vers le haut du fleuve, c'est-à-dire dans une direction

tout à fait opposée à celle que Mme Guillot et ses hôtes venaient de

prendre. Mais ce n'était qu'une feinte de sauvage pour laisser croire

aux habitants de la ville, attirés sur le rivage par le départ des

Iroquois, que les ambassadeurs retournaient au pays des Cinq-Cantons.

Lorsque les fourbes eurent assez doublé le Cap-aux-Diamants pour n'être

plus aperçus de la ville, ils traversèrent brusquement le fleuve, qu'ils

redescendirent aussitôt en rasant le rivage de la Pointe-Lévi. Peut-être

vit-on de la ville ces trois canots qui, du côté de Lévi, descendaient

le fleuve, mais on ne dut pas y faire grande attention.

Griffe-d'Ours dirigeant le premier canot et se disait, entre deux coups

d'aviron.

--La vierge pâle sera bientôt la femme d'un grand chef.

Dans la chaloupe de Joncas et assis à côté de Mlle de Richecourt, Mornac

disait à Mme Guillot, placée en face d'eux, à l'arrière de

l'embarcation:

--Les environs de la ville sont donc bien peu sûrs, madame, qu'il faille

s'armer jusqu'aux dents pour faire une douzaine de lieues hors de

Québec?

--Oh! M. de Mornac, on voit bien que vous êtes arrivé d'hier au pays

pour me poser pareille question. Mais ne savez-vous pas que, pour peu

qu'on s'éloigne hors de la portée des canons du fort Saint-Louis, on

court le risque d'être massacré par les Iroquois?

--Vraiment! je vous avouerai que je n'ai pas été médiocrement surpris

quand, ce matin, l'un de vos domestiques est venu m'apporter, de votre

part, une arquebuse avec six mèches toutes neuves, ainsi qu'un

fourniment pourvu d'autant de cartouches qu'il en peut contenir. Quand

le valet ajouta que vous me faisiez dire encore de ne pas oublier mes

pistolets: Parbleu! me suis-je écrié, mais il n'en faut pas plus à un

soldat pour se bien équiper et mettre en campagne!

--Et le soldat qui s'arme en guerre a peut-être bien moins besoin de ses

armes pour sauver sa vie, que nous ici pour aller visiter un voisin.

Tenez, je vais vous donner une idée de l'audace de ces Iroquois, à

l'endroit desquels je vous souhaite de garder longtemps et toujours

l'heureuse ignorance que vous possédez encore.

La chaloupe arrivait en ce moment vis-à-vis le Bout-de-l'Île.

--Voyez-vous cette petite baie? Nous l'appelons l'Anse-du-Fort. Il y a

huit ans, les restes de la malheureuse nation huronne chassée des grands

bois d'en haut, commençaient à respirer en paix sur les bords de cette

anse, où ils étaient venus se réfugier. Ils étaient si près de Québec

qu'ils se croyaient à l'abri de l'animosité de leurs vainqueurs. Avec

cette imprudente confiance qui a causé la perte de la nation entière,

ils ne prenaient même plus la peine de se garder. Bien mal leur en prit.

L'on était au temps des semailles de 1656. Les Hurons, après avoir

entendu la messe, comme ils en avaient l'habitude, s'étaient dispersés

dans leurs champs, là, sur les hauteurs. Soudain, des Agniers qui,

durant la nuit, s'étaient tenus cachés dans les bois voisins, fondirent

sur les travailleurs épars et sans armes; ils en massacrèrent plusieurs

sur place, et emmenèrent plus de soixante prisonniers. Après cet acte de

perfidie et de cruauté, les traîtres eurent l'effronterie de ranger

leurs canots en ordre de bataille, et de passer ainsi en plein jours

devant Québec, en poussant des cris de triomphe.[20]

[Note 20: M. Ferland.]

--Mais s'écria Mornac, on ne donna pas la chasse à ces bandits!

--Les habitants le voulaient bien. Mais M. de Lauson, le sénéchal de la

Nouvelle-France, avec plus de prudence que d'énergie, s'y opposa dans la

crainte de compromettre le sort de la colonie. De sorte que nous fûmes

contraints de dévorer en silence le chagrin que nous causait un pareil

affront. C'est à suite de ce massacre que ces pauvres Hurons ne se

croyant plus, et certes avec raison, en sûreté dans l'île, vinrent

planter leurs cabanes auprès du fort Saint-Louis. Vous les y avez vues.

--J'avoue que c'est un trait d'audace dont je n'avais aucune idée; mais

enfin, il y a huit ans qu'il s'est produit. Vous devez être plus

tranquilles et moins exposés depuis cette époque. La barbarie a dû

reculer devant la civilisation croissante.

--Pas beaucoup, mon cousin, interrompit Mlle de Richecourt. Écoutez

plutôt. Il n'y a pas plus de trois ans, en 1661, nous apprîmes à Québec

qu'un parti d'Agniers descendus à Tadoussac où ils avaient tué quelques

Français et failli prendre les pères jésuites Doblon et Druillette,

venaient en remontant, de tuer huit personnes à la côte de Beaupré et

sept dans l'île d'Orléans. A la nouvelle de ces massacres, M. Jean de

Lauson voulut porter secours aux habitants de l'île et avertir du danger

le sieur Couillard de Lespinay, son beau-frère, qui était parti pour

faire la chasse dans les petites îles du voisinage. Dans une chaloupe,

avec sept hommes, il longeait, comme nous en ce moment, la côte

méridionale de l'île, lorsque, arrivé à la hauteur de la rivière

Maheust, que nous allons bientôt dépasser, il voulut s'assurer si les

personnes qui habitaient la maison de René Maheust s'étaient retirées

ailleurs. Il met à terre et envoie deux hommes pour reconnaître l'état

de l'habitation. Celui qui ouvre la porte jette un cri de terreur en se

voyant en face de quatre-vingt Iroquois qui se jettent sur lui, le tuent

et s'emparent de son compagnon. Comme un torrent qui rompt ses digues

les Agniers bondissent ensuite hors de la maison et courent vers la

chaloupe en remplissant l'air de leurs hurlements.

Par malheur, le reflux a fait échouer l'embarcation de M. de Lauson qui

s'efforce, avec les siens, de la remettre à flot. Vains efforts, la

chaloupe enfoncée dans la vas et le sable reste immobile. Le désespoir

au coeur, les nôtres voient que la fuite est impossible et qu'il leur

faut mourir. Tous se recommandent à Dieu, et font face à l'ennemi. Trois

fois les Iroquois les somment de se rendre, en leur promettant la vie

sauve; mais nos gens qui savent bien le peu de confiance que l'on doit

reposer sur de pareilles propositions, répondent à coups de fusil. Que

vous dirais-je de plus. Tous tombèrent sous le tomohâk des Sauvages, à

l'exception d'un seul qui, blessé au bras et à l'épaule, fut fait

prisonnier. Le sénéchal que les Iroquois désiraient prendre en vie, se

défendit si vigoureusement jusqu'au dernier soupir qu'on dit qu'il eut

les bras hachés en morceaux pendant le combat.[21]

[Note 21: Voir «les Relations, le Journal des Jésuites, et les lettres

de la Mère de l'Incarnation.»]

--Mordious! s'écria Mornac échauffé par ce récit, c'était un brave! Mais

dites-moi, belle cousine, ces dangers sont-ils encore aussi fréquents?

Dans ce cas, vous auriez bien mieux fait, ainsi que Mme Guillot de

rester à la ville.

--Je vous avouerai, mon cher chevalier, que nous n'avons pas eu de ces

catastrophes, aux environs de la capitale, depuis ce temps-là. Mais, en

fin de compte, sachez que nous, femmes de ce pays, nous somme aguerries

et que nous apprenons, par la fréquence du danger, à vendre chèrement

notre vie. Ainsi, outre que Mme Guillot et moi savons passablement

manier l'arquebuse, voici un bijou que je porte toujours sur moi et avec

lequel je saurais fort bien me défendre contre un ennemi.

Mlle de Richecourt entr'ouvrit un des plis de sa robe et tira de sa

ceinture un petit poignard à manche d'argent incrusté de perles et de

pierreries, longue de six pouces et fort étroite, mais aiguë comme une

aiguille. Elle en fit miroiter au soleil la lame brillante et

damasquinée et jeta un regard de côté à Vilarme qui, assis en avant,

baissa les yeux. Il avait compris.

--Certes! ma cousine, dit Mornac qui devant Mme Guillot feignit ne pas

avoir saisi l'allusion secrète cachée sous la menace de la jeune fille à

l'adresse de Vilarme, certes, je reconnais bien en vous ce sang généreux

des comtes de Richecourt dont je m'honore d'être le très-humble parent!

Ce Gascon de Mornac!

Cependant le vent tenait bon et la chaloupe courait allégrement par le

milieu du chenal entre l'île d'Orléans, à gauche, et la côte de Beaumont

déserte alors, et dont les feuillages jaunis ondulaient à droite, sur le

ciel clair du matin, et prenaient des teintes dorées sous vifs rayons du

soleil.

Après avoir remis le poignard dans le ceinturon qui emprisonnait sa

taille, Mlle de Richecourt se tourna presque entièrement du ôté de

Mornac; et là, pensive, la tête à demi inclinée, les longues torsades de

ses cheveux bruns effleurant l'épaule du chevalier, elle laissa traîner

le bout de ses ongles dans l'eau fugitive qui, ravie d'aise de baiser

une aussi belle main, se prit à babiller aussitôt et à pousser de joyeux

petits rires.

Assis derrière elle, à la barre, Louis Jolliet qui aurait craint de

regarder trop longtemps la jeune fille en face, la contemplait

maintenant d'un air rêveur et triste. Entre les boucles épaisses de la

chevelure de Jeanne, il apercevait la courbe gracieuse de sa joue

fraîche et veloutée, la naissance de son cou blanc, avec les cheveux

follets qui se tordaient capricieusement sur la nuque, ainsi que de

mignons fils de soie bronzée.

--Mon Dieu! qu'elle est belle et que je l'aime! se dit Jolliet.

Car il adorait Jeanne comme un fou, ce pauvre enfant, avec toute

l'ardeur des ses dix-huit ans et de sa pure jeunesse, avec cette passion

craintive de son âge, sentiment tout éthéré qui ne redoute rien tant

qu'un aveu.

Tous, nous avons savouré ce premier et délicieux amour qui survit à

toutes les affections d'un âge plus avancé, et illumine les beaux jours

de l'adolescence comme la pure lumière d'un phare lointain dans une nuit

calme de printemps. Béni soit Dieu de nous octroyer au matin de la vie

ces divins mais trop courts moments d'extase dont le seul souvenir nous

fait encore tressaillir de bonheur alors que, le coeur meurtri par les

déception de l'âge mûr, nous avons vu s'évanouir, une à une nos plus

chères illusions.

Il y avait deux ans que Louis aimait Mlle de Richecourt, c'est à dire,

depuis le jour où son coeur s'éveillant à la vie des passions, lui avait

révélé qu'il existe un autre amour, plus vif, plus ardent, plus

extatique que celui d'un bon fils pour sa mère. Eh! comment ne

l'aurait-il pas aimée, cette belle jeune fille, dont le hasard avait

fait sa compagne de chaque jour. Depuis deux ans il adorait Jeanne qui

ne s'en doutait pas. Car lorsque le pauvre garçon se prenait à songer

qu'il osait, lui, presque enfant, lui, peu fortuné, jeter des yeux de

convoitise sur la riche et brillante demoiselle de Richecourt, il se

sentait pris d'effroi, et sa passion lui semblait d'une telle folie

qu'il se jurait de ne la laisser jamais deviner à celle qui en était

l'objet. Il s'était tenu parole; jamais un mot, un regard, un geste ne

l'avait trahi. Pourtant, il sentait bien que du jour où Jeanne

laisserait le toit de Mme Guillot pour suivre un époux qui ne serait pas

lui, il sentait que son coeur se briserait.

Oh! qu'il en est de jeunes filles qui effleurent ainsi, sans le savoir,

un sentiment vrai, généreux, brûlant. Elles n'auraient qu'à tendre la

main, qu'à pencher une joue rougissante en attirant avec adresse, sur es

lèvres qui n'ont jamais su mentir aux élans du coeur, l'aveu de ce

sincère amour qui ne se rencontre que chez les très-jeunes gens, et elle

verraient le bonheur escorter leur vie entière. Mais non, elles passent

indifférentes et froides auprès de ce jeune homme franc et noble encore,

et s'en vont plus loin mendier les regards et les promesses d'un homme

de trente ans que ne croit plus à l'amour mais songe à s'établir et

passe, surtout, pour en avoir les moyens. Celui-ci, du moins est mûr

pour le mariage... Quelques mois après, elles pleurent leurs beaux rêves

à jamais envolés!

Louis Jolliet regardait donc la jeune fille et sentait une larme rouler

dans ses yeux.

--Oh! que n'ai-je cinq ans de plus! se disait-il. Que ne suis-je

gentilhomme avec une belle te brillante lame au côté, avec une grande

plume ondoyante à mon feutre, comme cet heureux chevalier de Mornac. Oh!

je lui dirais alors en tombant à ses genoux:--Jeanne, je vous aime comme

un insensé! Je suis pauvre, je n'ai rien à vous offrir que mon coeur et

mon épée. Veuillez en accepter l'offrande, et je me relève radieux, et

je cours là où se trouvent et gloire et fortune. Dans un an, dans trois

ans je reviendrai glorieux et digne, peut-être de vous.--Mais hélas!...

Le pauvre garçon se sentit si misérable qu'un gros soupir vint se briser

dans sa gorge. Telle fut la douleur qu'il en ressentit, qu'il ne put

étouffer une espèce de sanglot que tous entendirent, à l'exception de

Vilarme et de Joncas.

Mme Guillot examinait, depuis quelques instant, son fils à la dérobée.

Son coeur se serrait. Avec ce regard profond d'une mère, elle devinait

tout et pouvait à peine retenir une larme. Car elle sentait qu'il se

détachait de son sein comme un lambeau sanglant de l'affection de son

fils. Il allait aimer une autre femme! Toutes les mères ressentent cette

douleur jalouse et beaucoup ne la peuvent cacher. Inutile de dire que ce

sentiment de jalousie ne développe encore davantage à l'égard du gendre

ou de la bru qui, depuis près de six mille ans, succombent chaque jour

dans leur lutte impuissante contre la perfide influence des

belles-mères.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, mon jeune ami? demanda Mornac à Jolliet,

pour rompre le silence qui régnait depuis quelques minutes.

--Rien... un peu de rhume causé, je crois, par la fraîcheur du matin,

répondit Jolliet en rougissant jusqu'aux yeux.

Vilarme tournait le dos, et, pour se donner quelque contenance, causait

avec Baptiste Joncas. Celui-ci, à moitié couché sur son banc, regardait

prosaïquement s'enfuir les côtes boisées de l'île d'Orléans. Vilarme lui

parlait pêche et chasse et le questionnait spécialement sur les

différentes espèces de gibier qui gîtent dans les île situées en face de

la Pointe-à-Lacaille. Joncas répondait de son mieux, tout en se disant

que la figure de son interlocuteur ne lui allait en aucune sorte.

Pendant ce temps, le Renard-Noir nageait hardiment à l'arrière de son

canot. Manié par le bras musculeux du Sauvage, l'aviron coupait la

vague, montait et redescendait avec une puissante régularité. Aussi la

pirogue glissait-elle avec la rapidité d'un saumon, sur la surface de

l'eau. Tout occupé que fut le bras du Huron, son oeil ne l'était pas

moins. Ses regards allaient sans cesse d'un rivage à l'autre, sondant

chaque anse, scrutant chaque pointe, interrogeant les rochers et les

buissons qui bordaient la grève de l'île d'Orléans et celle de la côte

du Sud. Il regardait ainsi pour ne pas être surpris et pour se garder de

tomber dans une embuscade iroquoise.

Mais les deux rives étaient silencieuses et désertes et nul être vivant

n'en troublait la solitude, à l'exception, toutefois, de quelque goëland

dont le blanc plumage se dessinait sur le fond bleu de l'eau et qui,

perché sur une roche isolée, s'envolait au passage des voyageurs qu'ils

saluait qu'il saluait de son cri moqueur et strident. Quelques bandes de

canards et d'outardes sauvages, qui nageaient en plein fleuve, se

levaient bien aussi de ci et de là, mais avec un grand bruissement

d'ailes et des cris pour aller s'abattre et continuer un peu plus loin

leurs ablutions matinales et leurs ébats sur l'eau profonde.

A part ces quelques bruits de la nature, la solitude était complète.

L'oeil des voyageurs, frappé de ce grand silence qui pesait sur une

région presque vierge encore, suivait rêveur et surpris le faîte

onduleux et jaunissant des forêts primitives mirant leurs énormes troncs

moussus sur les bords de la rive droite du fleuve qui roulait

majestueusement ses grandes eaux à leurs pieds séculaires.

Dans l'éloignement, à gauche, les hautes Laurentides dressaient dans le

ciel pur leurs flancs bleuâtres et leurs cimes tourmentées. De ce côté,

elles bornent fièrement l'horizon et dominent de leurs masses imposantes

le Saint-Laurent qui semble reconnaître son impuissance à rompre jamais

cette digue gigantesque, et baise en passant, les pieds comme un esclave

soumis.

Là-bas, en avant des embarcations, émergeait du sein de l'onde un groupe

d'îles qui, par un parcours de plus de dix lieues, élèvent au dessus de

l'eau leurs têtes curieuses comme pour regarder couler les flots.

Enfin, tout au fond, ver le golfe, l'eau seulement, rien que l'eau avec

le ciel au-dessus; l'immensité et Dieu.

Il pouvait être une heure de l'après-midi et le soleil resplendissant de

ce beau jour d'automne commençait à incliner du côté de l'Occident. Les

deux embarcations se trouvaient vis-à-vis de l'endroit, sauvage alors,

où s'élève aujourd'hui le joli village de Saint-Michel.[22]

[Note 22: A l'époque qui nous occupe (1664) les paroisses suivantes ne

devaient pas exister sur la côte du sud, entre Lévi et la

Pointe-à-Lacaille, inclusivement, puisqu'elles ne commencèrent à tenir

des registres: Beaumont qu'en 1692, Saint-Michel 1698, Saint-Vallier

1713 et Berthier 1728 seulement.]

A bord de la chaloupe, la conversation languissait. Chacun y suivait le

cours de ses pensées, regardait l'eau s'enfuir et se laissait bercer,

avec ses rêveries, au doux roulis des lames.

Seul dans son canot le Renard-Noir allait ramant toujours. Mais depuis

quelques minutes il se retournait fréquemment pour regarder en arrière.

Il semblait inquiet. Rien pour le préoccuper en avant. Les rives y

étaient désertes. Mais là bas, sur le chemin déjà parcouru, quelque

chose, un point noir entrevu sur l'eau, l'avait troublé. Il avait cru

voir, à plus d'une lieue en arrière, un canot qui les suivait de loin.

Maintenant son oeil se lassait en vain d'interroger la surface du

fleuve. Une éblouissante traînée de lumière, produite par la

réverbération des rayons du soleil s'étendait sur l'eau tranquille et

empêchait le Sauvage d'embrasser entièrement en arrière toute la largeur

du fleuve. A deux ou trois reprises, il lui avait bien semblé entrevoir

encore cette tache noire et mobile ou milieu de la gerbe lumineuse qui,

dans un vaste parcours, faisait miroiter l'eau. Mais son oeil ébloui par

l'éclat des ces innombrables scintillations se fermait aussitôt Malgré

ses efforts.

Enfin le canot, qui les suivait de loin, après être sorti de cet

éblouissant foyer de lumière, lui apparut soudain se dirigeant du côté

de l'île d'Orléans près des rives de laquelle il disparut bientôt.

L'attention du Renard-Noir se trouvait tellement concentrée sur ce seul

point, qu'il ne remarqua pas deux autres canots qui, sur une ligne

parallèle au premier, suivaient aussi de loin nos voyageurs, en longeant

la côte du Sud.

Après avoir constaté que le canot suspect gagnait l'île, le Sauvage pensa

qu'il n'y avait rien à craindre, et reprit sa quiétude première en

continuant à ramer de l'avant.

--Si nous mangions quelque chose, dit tout à coup Mme Guillot.

--Mais c'est une fort heureuse idée réplique Mornac.

--Oui, le grand air m'a ouvert l'appétit, dit Jolliet pour se donner un

peu de contenance; car il n'avait presque point parlé depuis le départ.

Mme Guillot se fit passer le panier aux provisions. Il contenait un

frugal repas: du pain, du beurre, du lard et du fromage, accompagnés, je

dois le dire, d'une bonne bouteille de vin d'Espagne.

Ce goûter, pris sur le pouce, mit fin au silence et l'on se remit à

causer en mangeant. On allait dépasser bientôt la pointe de Berthier. La

marée commençait à baisser.

--Si le vent tient toujours du _sorouet_, dit Joncas, nous serons

arrivés dans une heure.

--Nous ne sommes donc pas loin de la Pointe-à-Lacaille, dit Mornac après

avoir avalé, avec évidente satisfaction, un demi gobelet d'un vin rouge

et généreux.

--Nous n'avons plus qu'une couple de lieues à faire, répondit Joncas en

allumant sa pipe, brûle-gueule tout noirci par l'usage.

--Comment nommez-vous ces îles qui s'étendent à notre gauche, demanda

Mornac à sa cousine qui grignotait des dents blanches une croûte de pain

dorée.

--Nous avons passé, tout-à-l'heure, l'île Madame. Celle que vous voyez

là-bas, un enfoncée vers la côte du Nord, est l'île Patience. En deçà,

et en avant de nous sont l'île aux Reaux et la Grosse-Île, l'île

Sainte-Marguerite les suit. Après viennent plusieurs petits îlots, puis

l'île aux Grues, et la dernière que vous apercevez là-bas, en devant,

l'île aux Oies. Ces deux dernières sont seules habitées par deux ou

trois familles. Est-ce bien cela, Monsieur Joncas.

--Oui, Mademoiselle, mais il faut, tout de même que vous ayez une fière

mémoire, puisque vous n'êtes venu ici que deux fois et qu'il y a plus de

deux ans que je vous ai donné ces noms-là.

--C'est dans le voisinage d'une de ces îles, remarqua Mme Guillot d'un

air attristé, que mon pauvre père, M. Adrien d'Abancour, se noya avec M.

Etienne Sevestre, le 2 mai 1640. Ils étaient allés chasser de compagnie

dans ces parages et l'on suppose que leur canot chavira. Un an plus

tard, mon premier mari, feu M. Jean Jolliet, trouva les ossements de mon

père sur le rivage d'une de ces îles, et les apporta à Québec où la

sépulture en fut solennellement faite.[23]

[Note 23: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au mot _d'Abancour_.]

--Ces deux ou trois taches blanches que vous apercevez tout là-bas,

presque à fleur d'eau, sur le bout de l'île aux Oies, repartit Jeanne,

pour chasser les tristes souvenirs de Mme Guillot, sont l'habitation et

les bâtiments qui appartenaient à la famille Moyen, avant qu'elle n'eût

été massacrée par les Iroquois.

--Y a-t-il longtemps de cela? demanda Mornac.

--Il y a, je crois, neuf ans, mon cousin, que ce funeste évènement eut

lieu. Le sieur Moyen, bourgeois de Paris, qui était établi avec sa

famille, dans l'île aux Oies, fut surpris dans sa maison par des

Agniers, pendant que ses serviteurs étaient absents. Il fut tué avec sa

femme, ses enfants, ainsi que ceux du sieur Macard, furent emmenés

captifs. L'aînée des deux demoiselles Moyen se maria, deux ans plus

tard, avec le brave sergent-major, Lambert Closse, le héros de Montréal

qui a été tué aux environs de cette ville, il y a deux ans, dans un

combat contre les Iroquois. [24]

[Note 24: «L'île aux Oies avait été concédée par la compagnie de la

Nouvelle-France à M. de Montmagny, qui visitait souvent ce lieu, pour y

jouir du plaisir de la chasse. Après le départ de M. de Montmagny, son

procureur en vendit la moitié au sieur Louis Théandre Chartier de

Lotbinière, et l'autre moitié au sieur Moyen qui conduisait des travaux

considérables lorsqu'il y fut tué.» M. Ferland (Archives du greffe de

Québec, actes de Jean Durand, Notaire, 1654.)]

Tout en devisant ainsi, on arriva, sur les deux heures et demie à la

Pointe-à-Lacaille qui avançait dans le fleuve ses arpents de rochers

boisés.

Quand on l'eut dépassée d'une centaine de perches, le jeune Jolliet

remit à Joncas la barre du gouvernail, car il fallait ne pas manquer

l'embouchure et le chenal de la petite rivière à Lacaille, manoeuvre

assez difficile, vu la longueur des battures et le peu de profondeur de

l'eau.

L'embarcation inclina à droite en gagnant la rive sud, basse, plate et

partout boisée à l'exception, toutefois d'une centaine d'arpents carrés

qui étaient défrichés et ensemencés, et où s'élevaient trois ou quatre

maisons de bois blanchies à la chaux, dont la plus grande et la plus

rapprochée, sur la rive ouest de la petite rivière à Lacaille,

appartenait à Mme Guillot.

A l'une des croisées de cette habitation flottait une banderole bleue

pour signifier aux arrivants qu'ils n'avaient rien à craindre et que

tout aux environs était tranquille.

En entrant dans la rivière à Lacaille, aux acores basses, garnies

d'ajoncs et de broussailles, le Renard-Noir jeta un dernier coup d'oeil

en arrière. Mais il ne remarqua rien d'insolite. L'éloignement

l'empêchait de distinguer un canot d'écorce qui, à deux lieues au large,

venait de s'arrêter vis-à-vis de nos voyageurs et près de l'île

Sainte-Marguerite avec les bords de laquelle il se confondait facilement

pour quiconque ignorait, en ce lieu, la présence de la pirogue. D'un

autre côté, si la Pointe-à-Lacaille ne se fût pas interposée entre les

regards du Huron et le rivage de Berthier, il aurait certainement

distingué deux canots qui faisaient force de rames en rasant de près la

côte du Sud. Ces derniers, suivant la manoeuvre du canot isolé qui

venait de s'arrêter près de l'île Sainte-Marguerite, et qu'une attention

soutenue et prévenue permettaient à leurs yeux de lynx d'entrevoir au

large, arrêtèrent aussi leur course à peu près une demi-lieue au-dessus

de la Pointe-à-Lacaille.

Ceux qui montaient ces deux derniers canots débarquèrent sur le rivage

et s'enfoncèrent dans les bois plein d'ombre et de silence où ils firent

halte, après avoir emporté leurs pirogues avec eux.

De l'autre côté, le canot de l'île Sainte-Marguerite venait aussi de

disparaître tout à fait.

Pendant ce temps-là, nos connaissances, réjouies d'être arrivées sans

encombre, mettaient pied à terre à quelques pas de l'habitation de Mme

Guillot, où la femme de Joncas reçut ses maîtres avec un joyeux

empressement.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 21 / 59 题